« Well nëmmen deen, deen no bei de Leit ass, kann och eng Politik maachen, déi no bei de Leit ass ». Une tautologie parmi d’autres, lancée avec enthousiasme par Eric Thill, ce dimanche matin au congrès du DP à Bertrange. Le secrétaire général mène quelques 300 membres à travers deux heures de spectacle. Pendant que les chefs discourent, leurs photos sont projetées sur un grand écran. Plongé dans une pénombre bleutée, le public regarde ainsi Eric Thill parler, tandis que, dans le dos de l’orateur, s’affichent des images d’Eric Thill, le montrant notamment en train de prendre un selfie. La mise en abîme est accentuée par un content creator qui parcourt la salle, filmant les intervenants et le public pour un livestream sur Youtube et Facebook. Les congrès des grands partis se sont mués en shows soigneusement chorégraphiés. Le DP, parti de notables depuis toujours, a une longueur d’avance.
Le discours de Xavier Bettel est le plus attendu. « Ech soll zwar net aus der Tripartite schwätzen, well dat ass jo net ëffentlech », lance-t-il en se frottant les mains. Les oreilles se tendent, on s’attend à l’une ou l’autre indiscrétion. Or, Bettel n’en dira pas plus. « Tout le monde aimerait que je dise : ‘C’est compliqué au gouvernement’. Non, ça va ! Je dois vous décevoir. Aussi à la presse : Sorry ! » Magnanime, le DP laisse à Luc Frieden sa victoire. Tout au plus, Xavier Bettel souligne-t-il l’importance de « ne pas avoir manqué ce rendez-vous ». Carole Hartmann affirmera, deux jours plus tard à la Chambre, « y avoir toujours cru ». Une manière discrète de rappeler que la Tripartite avait été convoquée sous la pression du DP.
Après une année et demie de piques et de tacles, les libéraux jouent l’apaisement et « la stabilité ». Jusqu’ici, le DP grimpe dans les sondages, là où le CSV dégringole. Une implosion du dialogue social aurait paralysé la seconde moitié du mandat et eu raison du Teflon libéral. La trêve actuelle a également des raisons électoralistes : déstabiliser trop (et trop tôt) Luc Frieden pourrait s’avérer contre-productif. Une érosion du chef CSV favoriserait une Spëtzekandidatur Gilles Roth en 2028, avec un risque que l’axe noir-rouge se reconstitue.
Luc Frieden aura entretemps compris que le DP ne se soumettra pas à un destin de « junior partner ». « Datt mir de Xavier nees an de Staatsministère kréien », tel devrait être le premier point à l’ordre du jour, avait (imprudemment) lancé Corinne Cahen au congrès du DP Centre, en mars. Le parti a prouvé qu’il est actuellement l’opérateur le plus agile sur la scène politique. Le DP mène une campagne électorale permanente, même après treize ans au pouvoir. (Sa « Hierscht-Campagne » de quatre meetings et d’un journal toutes-boîtes aura coûté 207 000 euros.) Pour exploiter la faiblesse de « l’aile sociale » du CSV, le DP s’est présenté comme l’allié objectif des syndicats.
Dimanche dernier, Xavier Bettel a, de nouveau, endossé le costume « sozial-liberal ». « Et soll ee keng Politik géint déi kléng Leit maachen » (ni, bien-sûr, contre les entreprises), lance-t-il à une audience très BCBG. Le salaire minimum devrait rester « attractif », ne serait-ce que pour attirer les frontaliers au Grand-Duché. Quant à ceux qui estimaient la discussion superflue, « je leur pose le challenge de vivre un mois avec le salaire minimum ». Ayant fait le plein à gauche, Xavier Bettel revient à ses éléments de langage business-friendly : « ne pas avoir honte du succès », mais être « houfreg iwwert d’Leit, déi sech eppes trauen ». Sans oublier le grand classique bettelien : « On ne va pas donner un matelas pour dormir, mais un trampoline pour sauter plus haut ».
Voilà le genre de slogans que l’audience aime entendre. Les chemises blanches et les blazers bleus prédominent ce dimanche au Centre Atert de Bertrange. Le public est nettement plus bourgeois qu’aux congrès du CSV, où l’on croise davantage de chemises à carreaux et où règne une atmosphère plus country. Les deux partis de coalition servent des clientèles différentes. Alors que le CSV représente les milieux établis et conservateurs, le DP se présente comme incarnation du Luxembourg moderne et cosmopolite. Dans une courte vidéo, le parti donne l’occasion à quelques nouveaux membres de se présenter. Une dame aimerait « bridge the community gap between locals and expats », une autre dit avoir adhéré à cause de Xavier Bettel, « c’est mon idole politique ».
Eric Thill remonte sur scène et rappelle fièrement que le DP est « le précurseur en communication depuis 1974 ». (À l’époque, Lucien Emeringer et Norbert Becker avaient importé la première campagne à l’américaine au Grand-Duché, avec « Gaston E Thorn » dans le rôle de John F Kennedy.) On retravaillerait actuellement « notre corporate identity », annonce Eric Thill. Le ministre de la Culture se lance dans un grandiloquent exposé sur le graphisme et la communication. La montagne accouche d’une souris. Le nouveau logo est quasi-identique à l’ancien (il est un peu plus épais). Au moment de son dévoilement, des rires fusent dans la salle.
Le point vert a survécu au dernier « refresh ». Il avait remplacé le dauphin bleu en 2008, lorsque Claude Meisch tentait de positionner le DP comme « déi liberal Gréng ». Or, son sens symbolique s’est dilué. « De grénge Punkt » représenterait toujours le développement durable, explique Eric Thill, mais également « l’ouverture », « le mouvement », « le progrès responsable », « l’unité », « le dialogue » … C’est-à-dire tout et rien. Le DP avait tenté de capter une partie de l’héritage ministériel (et électoral) de Déi Gréng. Le ministre de l’Économie, Lex Delles, a laissé intacte la Direction générale Énergie, constituée par son prédécesseur écolo Claude Turmes. (« Il continue donc d’être bien briefé », s’est réjoui ce dernier, la semaine dernière sur RTL-Radio). Il a également nommé Tom Haas et Jeff Feller, tous deux sensibles aux enjeux climatiques, à la tête du Statec respectivement dans son cabinet ministériel. L’accord tripartite avec sa baisse de cinq centimes sur l’essence et le diesel était une couleuvre à avaler pour Lex Delles. « Vous êtes prêts à mobiliser l’argent du contribuable pour que le Luxembourg joue à la station-service de la Grande Région ?! », avait-il lancé à la mi-mars au Parlement. Le ministre a beau assurer aujourd’hui que le Luxembourg respectera « de justesse » sa trajectoire et Carole Hartmann appeler à « roueg nach méi ambitiéis a Richtung Klimaziler weiderfueren » ; dans les faits, le dilemme entre protection du pouvoir d’achat et protection du climat est toujours tranché dans le même sens.
Chez le CSV et le LSAP, le discours du chef de fraction est un des temps forts du congrès, l’occasion d’en découdre avec l’adversaire politique. Gilles Baum, lui, ne monte pas sur scène. Le chef de fraction reste assis et regarde sa propre vidéo préenregistrée. Vêtu d’un costume bleu pâle, l’ancien instituteur y distribue les bons points aux treize autres députés libéraux. C’est ensuite à Charles Goerens d’interrompre le flot d’auto-congratulations par une dizaine de minutes de gravitas. L’eurodéputé jure « maintenir la flamme [européenne] éveillée » et assure « toujours, toujours chercher le compromis au centre ». Il fustige également « la cinquième colonne de Poutine », catégorie dans laquelle il range « och een hei am Land », pointant sans le nommer Fernand Kartheiser (ADR).
La présidente du parti, Carole Hartmann, tient un discours aussi généraliste que générique, axé sur les grands principes de la démocratie libérale. La présidente du DP prêche « eise liberale Optimismus », louant les ministres DP, de Yuriko Backes (« dat ass net Militarismus, dat ass Ver- antwortung ») à Xavier Bettel (« den allerbeschten Ambassadeur fir eis Valeuren »). « Qui aurait jamais pensé que je deviendrais un jour diplomate ? », s’étonne ce dernier quelques minutes plus tard.
Dimanche dernier, le seul à avoir tancé l’opposition (de gauche) est le maire de Leudelange et président des Jeunes Démocrates, Lou Linster. Il faudrait opposer « un contre-narratif » aux propositions socialistes d’une semaine de 38 heures et d’une sixième semaine de congés payés. « Mir däerfen sou Fuerderungen net einfach am Raum stoe loossen ». Plus étonnant, Lou Linster place une discrète critique de la réforme des retraites : Celle-ci n’aurait « pas résolu le problème, pas plus que la justice entre les générations ». Tout au plus aurait-elle « offert du temps », qu’il faudrait désormais mettre à profit. Reste la question : Quel parti osera mettre le sujet des retraites au centre de sa campagne électorale de 2028 ?
Une nouvelle vidéo est projetée. Les présidents des quatre comités régionaux ont droit à leurs quinze secondes de gloire. On voit apparaître Max Stoffel, président du comité Centre, se tenir devant le dragon en bronze sur la place centrale de Mersch. « Komm, mir ginn och déi nei Erausfuerderunge pragmatesch un », déclare-t-il, tout sourire. « Net mat Floskelen, mee andeems mir upaken an andeems mir realistesch sinn. An dat ouni ons hannert engem Slogan ze verstoppen ». On sent une légère contradiction performative.
C’est ensuite à la trésorière du parti, Myriam Feider, de présenter le bilan de 2025. Près de 1,5 million d’euros sur les comptes bancaires, « une assise confortable » juge-t-elle. Les cotisations des adhérents se chiffrent, elles, à 72 766 euros. Alors que le tarif annuel est de 25 euros (quinze euros pour les étudiants), cela fait un peu moins de 3 000 cotisants en 2025, soit la moitié des membres officiellement revendiqués. (Interrogée par le Land, Carole Hartmann avance plusieurs explications potentielles à ce décalage : la base de données, les adhérents ne payant pas régulièrement leur cotisation ou encore des membres étudiants, voire « honoraires ».)
Aux congrès du CSV et du LSAP, des voix dissidentes se font encore parfois entendre aux marges. Dans le parti du « neie Luc », les traditionnalistes ont brièvement fustigé la constitutionalisation de l’IVG, lors du congrès du 21 mars. Une semaine plus tôt, les socialistes se demandaient s’il fallait dénoncer le capitalisme en tant que tel, ou juste dans sa version « turbo » et « débridée ». De telles discussions programmatiques ne risquent pas de surgir au DP. Les prises de parole de la part du public n’y sont pas prévues.