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Sociétal 8 min de lecture

Vum Héieresoen

En l'absence d'un véritable travail de mémoire sur les abus de pouvoir au sein des institutions culturelles, ceux-ci continuent d'être traités sous forme de fiction ou de faire l'objet de débats abstraits

Article paru dans Édition décembre 2022
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Silence Il y a cinq ans, lorsque les hashtags #MeToo ont été partagés des millions de fois, nombreux ont été ceux qui ont manifesté leur solidarité au sein du paysage médiatique local. Des éditoriaux ont été publiés sur le sentiment de déstabilisation présumé chez les hommes, tandis que des journalistes ont elles-mêmes témoigné de leurs expériences en matière de harcèlement sexuel. D’autres étaient convaincus de reconnaître dans ce débat un nouveau puritanisme. Il y a donc bel et bien eu des réactions ; ici, on n’est pas à l’abri de l’actualité mondiale. Pourtant, au Luxembourg, on n’a jusqu’à présent guère abordé la question des abus de pouvoir ni cherché à faire la lumière sur ceux-ci, ce qui ne peut certainement pas s’expliquer par le fait que le pays y serait à l’abri. Deux ouvrages récemment parus abordent désormais ce sujet, mais comme d’habitude de manière détournée. Dans *Valley Girl* (Kremart Editions), l’actrice Katharina Bintz a romancé un abus de pouvoir à caractère sexuel survenu dans un théâtre. Et dans un article paru dans Trouvailles 5, une publication du CNL, Katharina Bintz s’entretient notamment avec la metteuse en scène et performeuse suisse Julia Haenni et l’auteur Samuel Hamen au sujet du sexisme dans la littérature et au théâtre.

Dans *Valley Girl*, Lily, l’héroïne et actrice, vit dans sa loge avec le réalisateur l’une de ces situations inappropriées dont les victimes ont de plus en plus souvent parlé ces dernières années : « Sa main touche mon visage. Je le repousse. Je l’embrasse pour qu’il ne pense plus à son visage. Sa main glisse plus loin. Il me serre contre lui. Ma poitrine est plaquée contre son corps. Sa main est là… Peut-être qu’il ne s’en rend pas compte. Je ne sais pas. Je suis convaincue qu’il ne s’en rend pas compte. Je l’ai serré dans mes bras, après tout. On ne peut tout simplement pas s’en rendre compte. Ça reste entre nous. Je ne dis rien. Je ne sais même pas ce que je devrais dire ou ne pas dire. Qu’est-ce que je pourrais bien dire ? Que je l’ai pris dans mes bras ? »

Dans *Trouvailles*, Katharina Bintz décrit « des abus dont beaucoup ont entendu parler, mais dont personne ne sait s’ils sont avérés ». Au Luxembourg, ceux-ci ne feraient l’objet ni d’enquêtes systématiques ni de critiques, ce qui créerait un climat d’incertitude ; il n’y aurait ni « dedans » ni « dehors ». Il ne reste que des rumeurs, des suppositions et des pressentiments. « On ne prend pas suffisamment conscience que la culture concerne des processus systémiques et non un résultat, qu’il s’agisse de représenter le pays à l’international ou de pouvoir présenter quelque chose dans le cadre d’une quelconque stratégie de marketing », écrit-elle. Nous joignons Katharina Bintz par téléphone à Hambourg, où elle réside la moitié du temps. « Tout cela est une affaire de famille. Normalement, on finit par se détacher de sa famille à un moment donné, mais c’est difficile au Luxembourg. Il manque des espaces libres où l’on puisse réfléchir à ces questions », explique-t-elle. Pour elle, derrière la réticence à dénoncer les choses ou à faire entendre sa voix se cache une peur profonde qui imprègne l’ensemble de la scène culturelle et au-delà, et que l’on peut comprendre comme un parallèle avec une société petite-bourgeoise profondément interconnectée. Cette peur ne se limite pas seulement à s’attirer les foudres de personnalités importantes dans la hiérarchie et à se retrouver seule au bout du compte, mais aussi à nuire en permanence à sa propre réputation : « En tant que femme, on passe alors pour la personne compliquée, celle avec qui il est impossible de travailler sereinement. »

Il faut se pencher sur cette peur, car elle n’existe pas sans raison ; en même temps, elle est diffuse, ce qui rend difficile de la gérer. Dans *Valley Girl*, la famille de la protagoniste Lily – tant la famille réelle que celle représentée au théâtre – dresse un portrait psychologique pertinent de ces dépendances. En effet, outre les particularités propres à chaque pays, le débat est bien sûr marqué par les zones d’ombre et les ambivalences des relations humaines. Celles-ci ressortent d’autant plus dans les arts de la scène, extrêmement corporels, que sont le théâtre, la danse et le cinéma. Si l’on ajoute à cela les rapports de force, les conditions de travail précaires, la manière dont les femmes en particulier sont souvent conditionnées à se rejeter la faute sur elles-mêmes, ainsi que la honte que ressentent de nombreuses personnes concernées, on obtient un véritable méli-mélo métaphorique.

À petits pas. Comparé à l’étranger, on en est encore aux balbutiements sur ce sujet ; il n’existe toujours pas de point de contact central pour ces questions. En novembre, à la demande de chorégraphes, une première conférence intitulée « Unmute power abuse » s’est tenue à l’abbaye de Neumünster sur ce thème : Trois invités internationaux avaient été conviés ; dans leurs pays respectifs (les États-Unis, la Belgique et la France), ils ont mis en place des structures (Whistle, Engagement et SFA) auxquelles les artistes concernés peuvent s’adresser en cas d’abus de pouvoir. On peut y voir un début timide, une manière de puiser de l’inspiration. Il existe également au théâtre un groupe de travail qui se penche sur cette question. Au sein de l’Association luxembourgeoise des professionnels du spectacle vivant (Aspro), les personnes concernées peuvent déposer un signalement de manière anonyme ; « on ne laissera personne tomber », affirme la présidente Nora Koenig. La question de savoir dans quelle mesure un tel signalement peut être anonyme se pose dans ce contexte. L’objectif est en tout cas de créer un point de contact au Luxembourg. Par ailleurs, il existe depuis 2017 un groupe Facebook intitulé #Echoch destiné aux personnes concernées issues du milieu culturel. Et la Charte de déontologie pour les structures culturelles, publiée en juin par le ministère de la Culture et signée à ce jour par 90 des 120 institutions culturelles, évoque également les abus de pouvoir et le sexisme. Mais là encore, il ne s’agit que d’une formalité.

Selon les données de l’Inspection du travail et des mines (ITM), seules deux plaintes pour harcèlement sexuel sur le lieu de travail ont été déposées depuis 2018. Chaque année, une vingtaine de personnes s’y sont rendues pour obtenir des informations et des conseils sur ce sujet. À l’échelle de l’ensemble de la société, entre 2018 et 2020, 296 plaintes pour viol et 410 pour harcèlement sexuel ont été déposées ; il faut toutefois s’attendre à un « nombre élevé de cas non signalés », ont indiqué les ministres de la Justice et de l’Égalité dans une réponse à une question parlementaire à la fin de l’année dernière. Le travail de sensibilisation et d’information préventif n’en est que plus important. Depuis l’année 2000, il existe dans le secteur privé une interdiction légale concernant le harcèlement sexuel sur le lieu de travail. Mais comme les entreprises ne sont pas tenues de documenter ces cas, et en raison du silence qui entoure de nombreux cas pour les raisons évoquées, cette loi n’a très probablement pas changé grand-chose.

Toutes les initiatives prises se heurtent aux réseaux sociaux. « Selon la personne contre laquelle tu t’attaques, tu dois ensuite partir à l’étranger pendant quelques années », explique Nora Koenig. Il est extrêmement difficile pour une personne concernée de rester ferme face au harcèlement, face à ces rumeurs qui se propagent comme une traînée de poudre de manière officieuse. Lorsqu’il s’agit d’abus de pouvoir, la question ne devrait pas être de savoir qui a le meilleur entourage, mais c’est pourtant le cas. « Il faut qu’il se passe énormément de choses pour que ça fasse bouger les choses. » Cela tient peut-être aussi à la mentalité qui consiste à ne pas vouloir se faire remarquer, « et à être gentil avec tout le monde ». En tout cas, il n’y a pas eu de précédent jusqu’à présent. Dans le cas de Désirée Nosbusch, cette actrice qui a brisé le silence sur les abus sexuels commis par son ancien manager – elle avait 16 ans et était une star enfantine de RTL ; Georg Bossert, ancien directeur de la section enfants de RTL et de 26 ans son aîné –, l’auteur présumé n’est plus en vie. Mais cette nouvelle n’a de toute façon guère intéressé le monde des médias, au-delà des gros titres à sensation. « Si je mets en scène une pièce de théâtre sur ce sujet, la salle affiche complet. Mais dès qu’il s’agit d’assumer individuellement ses responsabilités, le silence s’installe rapidement. L’essentiel, c’est que tout soit joliment emballé », résume Nora Koenig.