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Sociétal 11 min de lecture

Les accidents de la route font des ravages dans le pays

Les routes départementales offrent un réel plaisir de conduite. Mais elles ne sont pas sans danger, comme le montrent les statistiques

Article paru dans Édition janvier 2026
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En ce troisième samedi de janvier, la Renault Clio roule lentement vers le panneau « Stop » situé à la sortie du parking du Pallcenter. Il y a pas mal de voitures qui circulent dans la rue du village ; non seulement parce qu’Oberpallen abrite un supermarché surdimensionné par rapport à sa taille, mais aussi parce que ce village de 430 âmes, situé à la frontière belge, compte pas moins de trois stations-service. Je roule à vingt kilomètres à l’heure vers le rond-point – prudemment, car sur le passage piéton situé juste devant, des clients poussent leurs caddies vers une place de parking. Je prends alors la deuxième sortie en direction d’Ell ; ma vigilance faiblit légèrement – je ne tiens le volant que d’une main, et je m’attends de moins en moins à ce que des personnes veuillent traverser la route. Un cycliste en tenue sombre surgit sur le bas-côté. Ça y est, il faut faire attention.

Après avoir dépassé le panneau indiquant une limitation à 50 km/h, le compteur grimpe en flèche jusqu’à 90. Humidifiées par la rosée, les prairies resplendissent d’un vert intense, le ciel est dégagé. Je me crois en sécurité – que pourrait-il bien arriver ? Il y a peu de voitures sur la route. La frontière entre la route, la voiture et moi s’estompe à vue d’œil ; ce n’est pas la voiture qui va vite, c’est moi. Être au volant, c’est être libre – et je me laisse donc moi aussi envahir par ce sentiment séduisant et totalement trompeur. Une illusion incarnée. L’arrêt de bus de Levelingen se dresse, dans un cadre bucolique, à un kilomètre de la lisière du village, au bord de la route départementale. Une Mercedes Break blanche se rapproche alors de près. Le compteur continue de grimper. Juste avant l’entrée du village d’Eller, la Mercedes s’apprête à dépasser ; or, la visibilité est désormais obstruée par les arbres et les virages. Elle me dépasse à toute vitesse, bien au-delà de 100 kilomètres-heure. Il semble y avoir un décalage entre l’estimation subjective du conducteur de la Mercedes et la réalité objective.

Et il est probable que cette incohérence soit souvent à l’origine d’accidents. Entre 2018 et 2024, 26 personnes en moyenne sont décédées chaque année dans des accidents de la route (soit 181 au total), comme l’indique un rapport de synthèse du ministère de la Mobilité et de Statec. La plupart des accidents mortels se produisent sur les routes départementales : au cours de la période étudiée, 47 des 125 décès sur la route (à l’exception des motocyclistes) y ont été enregistrés. Les routes secondaires dites « CR », qui relient deux localités entre elles, figurent également en tête des statistiques : 43 passagers de voitures y ont trouvé la mort. Sur les autoroutes locales, le nombre de décès est relativement faible, avec un total de 19. Les principales causes des accidents mortels sont la vitesse excessive, l’alcool au volant et l’inattention. Les jours où le soleil transforme l’asphalte en un gris plus clair, il semble y avoir globalement plus d’accidents ; ainsi, au printemps 2024, le Statec a recensé 105 accidents, contre deux fois moins l’hiver précédent. Les experts en statistiques mettent toutefois en garde contre les conclusions hâtives : certes, en chiffres absolus, on enregistre davantage d’accidents au printemps et en été, mais c’est aussi généralement pendant ces saisons que l’on parcourt nettement plus de kilomètres.

Entre 2018 et 2024, on constate par ailleurs une nette différence entre les sexes : les hommes ont perdu la vie deux fois plus souvent que les femmes dans des accidents de voiture, et même quatre fois plus souvent dans des accidents de moto. Les pays voisins affichent des proportions similaires. L’institut autrichien Momentum a établi que, bien que les hommes parcourent environ un quart de kilomètres de plus que les femmes, si l’on tient compte de ces kilomètres supplémentaires, ils provoquent néanmoins une fois et demie plus d’accidents, car ils adoptent une conduite plus risquée.

Sortie Redange en direction de Reicheldingen. Je me concentre de moins en moins sur la conduite ; je connais le trajet, aucun arbre ne borde la route, aucun virage serré ne viendra me surprendre. Dans les haut-parleurs, les Dum Dum Girls chantent : « Take me out tonight / Where there’s music and there’s people / And the young are alive. » Comme souvent, les paroles ne correspondent ni au paysage ni à l’heure de la journée. Mes pensées vagabondent, voyagent vers le passé, vers l’avenir ; la conduite ouvre un espace imaginaire rempli de souvenirs et de projections d’avenir : ne serait-il pas judicieux… et d’ailleurs… n’ai-je pas oublié… il faudrait que je vérifie… mais ce n’est que vendredi prochain… qu’avait-il répondu déjà, quand… Dans sa capsule de tôle, on se déplace à travers des paysages mentaux – à l’abri du monde extérieur, tout en le voyant défiler à une distance sûre.

Cette femme de 77 ans, qui circulait jeudi entre Büderscheid et Heiderscheid, se trouvait sans doute quelque part entre la planification mentale de son quotidien et la rêverie. Ce devait être la dernière fois. Le soir même, une photo d’une petite voiture rouge est apparue sur le site web de RTL : l’avant est en lambeaux, une multitude de morceaux de tôle écrasés entoure le véhicule. L’airbag blanc pend mollement au volant. « Une femme de 77 ans décède après une collision frontale », titre le portail d’actualités. La vue de cette photo donne à réfléchir : on devine ce qui se cache derrière : les dernières secondes d’une femme âgée s’achèvent dans la peur et l’horreur, peut-être aussi dans d’atroces souffrances. D’autres exemples figurent dans le rapport de synthèse du ministère des Transports. On y lit, avec sobriété, à propos du mois de juillet 2024 : « Une petite voiture circulait sur la CR119 entre Imbringen et Altlinster. » Le conducteur « a perdu le contrôle de son véhicule » et « a percuté un arbre ». Il « est décédé sur les lieux de l’accident ». Deux mois plus tard, on peut lire : une petite voiture circulait sur la N13 entre Fennange et Bettembourg. Dans un virage à gauche, le véhicule a dévié de sa trajectoire « et est entré en collision avec un SUV ». Et, une fois encore, l’occupant est décédé sur les lieux de l’accident.

La question de savoir si les automobilistes sont à l’origine de nombreux accidents et comment ceux-ci doivent être qualifiés fait l’objet de débats depuis le début du XXe siècle. En février 1912, une vive polémique a éclaté à la Chambre, comme l’a retracé l’historien Paul Spang dans une série d’articles consacrés à l’histoire de la circulation routière. Le député Eugène Steichen déplorait que les accidents se multipliassent sans cesse, ce que l’industriel du textile et député Nicolas Ludovicy refusait d’admettre, affirmant que seuls quelques coqs de rue y laissaient la vie. Le député d’Echternach, Joseph Brincour, estimait quant à lui que l’on avait beaucoup de succès auprès du public en prononçant un discours contre l’automobile, comme le rapporte Spang. D’autres députés défendaient en revanche l’automobile comme une promesse de progrès, à l’instar du notaire et député Henri Knepper. Ce dernier estimait que la « presse à scandale étrangère » exagérait les accidents de la route ; une crainte infondée circulait selon laquelle, au Grand-Duché, des personnes et des animaux se faisaient écraser à tout moment.

En 1903, des règles de circulation ont été établies pour la première fois pour les « voitures à moteur et véhicules de toute nature ». Ceux-ci devaient désormais être « équipés d’un klaxon » audible « à 50 mètres ». De plus, sur « route ouverte », la vitesse ne devait pas dépasser « 35 kilomètres-heure » ; dans les agglomérations, en revanche, il était interdit de « dépasser en aucun cas la vitesse d’un cheval au trot ». À partir de 1907, il fallait passer un examen pour obtenir le permis de conduire, mais sans avoir à suivre au préalable une formation en auto-école. Le premier permis de conduire fut délivré le 25 janvier 1907 à Joseph Glesener, né à Niederwiltz. Ce n’est qu’en 1955 que le Luxembourg se dota d’une législation aboutie : le « Code de la route ». Mais à l’époque, la législation était encore indulgente envers les usagers motorisés. Après que 135 personnes eurent perdu la vie sur les routes luxembourgeoises en 1970, ce chiffre fit grand bruit dans les médias, comme l’a expliqué Paul Hamelmann il y a un an dans le journal Land . Les responsables politiques ont toutefois réagi et instauré des sanctions plus sévères : parmi celles-ci figuraient notamment la limitation du taux d’alcoolémie autorisé au volant à 0,8 pour mille ainsi que l’introduction du port obligatoire de la ceinture de sécurité aux places avant. Cette dernière mesure a même valu au ministre du DP, Marcel Mart, de recevoir des menaces de mort.

Je traverse à présent le village de mon enfance ; je tourne la tête vers la gauche : y a-t-il quelqu’un dans son allée, dans son jardin, à sa fenêtre ? Je tourne la tête vers la droite : ma cousine a-t-elle déjà mis ses chevaux au pré ? Quelqu’un a garé sa bétonnière dans la rue, devant la porte de sa grange – sur les routes secondaires, on ne se soucie pas trop de l’exclusivité de la circulation sur l’asphalte. Deux agriculteurs que je connais, les bottes couvertes de fumier, traversent la rue du village. Je leur fais un signe de la main, tout en décontraction.

La distraction – une cause d’accidents. Or, un facteur à l’origine des accidents mortels ne semble pas encore avoir été suffisamment étudié dans le rapport de synthèse du ministère de la Mobilité : le mot « smartphone » n’y apparaît même pas – alors que l’utilisation de WhatsApp, Spotify ou TikTok est susceptible de se produire également au volant. Les animaux sauvages qui bondissent devant une voiture ne sont pas non plus mentionnés dans le rapport. Mais comment se fait-il que, malgré des routes dégagées, des conducteurs laissent des traces de freinage et soient victimes d’accidents mortels ? Un autre chiffre ressort également des statistiques : 27 des victimes d’accidents de la route n’avaient pas attaché leur ceinture de sécurité. S’agit-il peut-être, dans certains cas, de suicides déguisés ? Cette possibilité n’est pas évoquée dans le rapport.

L’utilisation des smartphones a néanmoins été reconnue comme un danger pour la sécurité routière. La Sécurité routière avait prévu une campagne de sensibilisation pour septembre, c’est-à-dire à la rentrée scolaire. Début décembre, un débat plus large s’est également ouvert sur l’utilisation des smartphones, après que neuf piétons ont été blessés en l’espace d’une semaine. On ignore encore dans quelle mesure les smartphones ont joué un rôle dans ces accidents, par exemple parce qu’une personne lisait ou tapait un message, ou encore parce qu’elle marchait avec des écouteurs. Actuellement, un conducteur qui tient son téléphone à la main est passible d’une amende de 250 euros. Paul Hamelmann a plaidé en faveur d’une extension prochaine de ces sanctions aux piétons, « aux endroits où il existe un danger pour eux », par exemple sur les passages piétons.

Cette semaine s’est poursuivie sans interruption, avec des voitures cabossées et des passagers blessés. « Cinq blessés dans un accident survenu en début de matinée, dans le cadre d’une série d’accidents à travers le pays », a rapporté RTL. À sept heures moins le quart, un véhicule a percuté un arbre dans le centre de Reckingen ; trois heures plus tard, un « grave accident » s’est produit sur une route départementale. Au moment où nous écrivons ces lignes, un communiqué de presse du CGDIS nous parvient : quatre voitures sont entrées en collision sur la N7, près de Hoscheid-Dickt. Trois personnes ont été transportées à l’hôpital par les services de secours – « dont au moins une qui était gravement blessée », a commenté RTL par la suite. Avant la mise sous presse de cet article, le CGDIS a signalé sept autres accidents et cinq blessés.