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Sociétal 8 min de lecture

Vous êtes des pionniers !

L'alphabétisation en français est sur le point d'être mise en place. Cette semaine, le ministre de l'Éducation, Claude Meisch, a présenté cette initiative au corps enseignant et au grand public.

Article paru dans Édition novembre 2025
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Vous êtes des pionniers !
Mardi, à l'école Deich de Dudelange, l'une des quatre écoles pilotes © Photo : Sven Becker

Ce mardi après-midi, la salle du Forum Geeseknäppchen est pleine à craquer. Claude Meisch, ministre de l’Éducation du DP, a organisé cette « Journée Alpha » nationale. Près de 500 enseignantes de maternelle sont présentes ; on peut compter les hommes dans le public sur les doigts des deux mains. Certes, l’alphabétisation ne commence pas encore à l’école maternelle, mais les deux premières années sont déterminantes pour l’orientation de l’acquisition de la langue écrite. « Vous êtes des pionniers ! », déclare Claude Meisch aux personnes présentes. Le personnel enseignant suit actuellement des formations continues, car au cours de la deuxième année de la « Spillschoul », il devra formuler des recommandations sur la manière dont l’enfant doit apprendre à lire et à écrire. La décision finale revient aux parents.

L’école primaire se prépare ainsi actuellement à la plus grande réforme depuis 2009. Ce qui a débuté comme un projet pilote dans quatre écoles au profil socio-économique plutôt défavorisé va désormais être généralisé : dès la rentrée 26/27, la possibilité d’un apprentissage de la lecture et de l’écriture en français sera progressivement mise en place à l’échelle nationale, en commençant par le Cycle 1.2. D’ici la rentrée 31/32, la mise en place devrait être achevée pour le Cycle 4.

Après un mot de bienvenue de Claude Meisch, Marc Schmit, directeur du Centre de logopédie, prend la parole lors du forum. Dans son exposé, il aborde la correspondance phonème-graphème, c’est-à-dire la manière dont les sons et l’écriture correspondent. Il est un peu plus facile d’apprendre à lire et à écrire en allemand, car cette langue est plus transparente – cela signifie que beaucoup de mots s’écrivent comme on les prononce. Le français est moins transparent. M. Schmit aborde également les effets de transfert, c’est-à-dire la fonction de passerelle dans l’apprentissage des langues. Ces effets sont avérés : plus un enfant possède de compétences orales dans une langue, plus l’alphabétisation dans cette langue – ou dans une langue apparentée – s’avère facile. Il en résulte donc un « allègement cognitif », explique Marc Schmit.

Un écart se dessine entre les centres urbains et les zones rurales : alors que dans une commune comme Hosingen, seul un quart des élèves apprendra probablement à lire et à écrire en français, ce chiffre devrait dépasser la moitié, voire atteindre les trois quarts, dans la capitale, à Esch-sur-Alzette ou à Dudelange. Le ministre rejette la crainte d’un morcellement des classes en faisant valoir que les enfants ne seront séparés que pour les cours de langue et de mathématiques. La logistique pose toutefois des défis aux communes : les petites écoles, qui disposent de moins de ressources, manquent notamment d’espace. Le ministère de l’Éducation prévoit que 150 enseignants supplémentaires devront être recrutés d’ici 2031, ainsi qu’un nombre équivalent de salles de classe supplémentaires.

Un tiers des élèves ne parle aucune langue apparentée aux langues nationales à la maison. Comment alphabétiser un élève qui parle l’amharique, le finnois, le chinois ou le serbo-croate ? Les enseignants ont pour consigne d’examiner minutieusement le contexte familial et les compétences afin de s’orienter, ainsi que la situation familiale, notamment les éventuels déménagements. Et les enfants anglophones ? Marc Schmidt explique que l’allemand est souvent la meilleure option dans ce cas. Les parents doivent bien comprendre que l’orientation doit être mûrement réfléchie : les changements d’établissement doivent rester l’exception.

Sur le plan politique, Claude Meisch n’a rencontré de résistance sur ce dossier que de la part de l’ADR. Fred Keup s’est indigné au sein des commissions de l’éducation, affirmant que les Luxembourgeois étaient défavorisés dans leur propre pays, « pour appeler un chat un chat ». Il en est convaincu : s’il y avait un référendum, le résultat serait de 80 contre 20. Le CSV, qui, entre 2013 et 2023, critiquait sans relâche la politique de Meisch depuis l’opposition, fait désormais partie du gouvernement – et soutient cette réforme. Le LSAP adopte une attitude conciliante sur les dossiers de politique éducative, dans l’espoir de faire à nouveau partie du gouvernement en 2028. Déi Lénk approuve la réforme, estimant qu’elle va « dans la bonne direction » ; et les Verts se réjouissent d’une plus grande équité en matière d’éducation. Au lieu de laisser entièrement à l’ADR le soin d’apporter des idées critiques au nom de ceux qui parlent le luxembourgeois ou l’allemand à la maison, la députée Djuna Bernard (Verts) a pris la parole mercredi après-midi à la tribune du Parlement : « Si nous levons les obstacles pour les élèves non germanophones, pourquoi ne pas en faire autant pour les germanophones ? Par exemple, en créant une filière germanophone au collège. » Il s’agit là d’une conséquence logique des réformes, a déclaré la politicienne. Dans la filière « Classique » notamment, le passage de l’allemand au français dans les matières secondaires a lieu en quatrième, un changement avec lequel de nombreux élèves germanophones et luxembourgeois ont du mal. M. Meisch n’a pas apporté de réponse définitive à ce sujet. Il a évoqué la possibilité d’un projet pilote, ainsi que l’idée de laisser les élèves choisir la langue d’enseignement dans les matières secondaires.

L’objectif déclaré du projet Alpha est de renforcer l’égalité dans l’éducation. L’année précédant le passage au secondaire (cycle 4.2), les enfants doivent à nouveau suivre les cours de langue ensemble. Cela soulève toute une série de questions quant aux répercussions sur le système éducatif, notamment sur les compétences linguistiques. Le projet a pour cheval de bataille la préservation du trilinguisme, considéré comme le « fondement du système scolaire luxembourgeois ». Sera-t-il possible pour les enfants alphabétisés en français d’atteindre un niveau d’allemand similaire à celui qu’ils avaient auparavant ? Ce sera difficile, estime Marc Schmit, mais il sera alors possible d’adapter l’enseignement dans les établissements secondaires.

Les syndicats sont eux aussi d’accord sur le principe de la réforme, mais expriment dans leurs prises de position leurs inquiétudes quant au projet de loi dans sa forme actuelle. Patrick Remakel, du SNE, estime que ce n’est pas le bon moment. Il met en garde contre un personnel épuisé, qui devra désormais assumer une charge de travail encore plus lourde. Selon le SNE, il aurait fallu attendre que les classes pilotes aient terminé le Cycle 4. Le SEW considère que l’alphabétisation en français constitue une aide pour « une partie des élèves francophones et lusophones issus de milieux aisés ou de classe moyenne », mais critique également la mise en place précipitée de cette mesure et le manque de ressources.

Dans l’ensemble, le personnel enseignant ne semble pas totalement réticent. Il y a néanmoins du scepticisme, car c’est une situation inédite pour tout le monde, rapporte Marc Schmit. « Chacun doit désormais suivre son propre parcours. » Lors d’entretiens avec le journal *Der Land*, des enseignants du primaire de tout le pays qualifient le programme Alpha de « grand défi » : à commencer par les réunions parents-enseignants et les inquiétudes des parents. (Celles-ci portent naturellement surtout sur le fait qu’ils ne peuvent pas aider leur enfant à faire ses devoirs s’ils ne comprennent pas la langue.) Le personnel enseignant s’inquiète également de l’augmentation de la charge de travail. Il voit d’un œil positif la possibilité d’aller à la rencontre des enfants – et le fait que le luxembourgeois ait désormais trouvé sa place dans les matières secondaires. Les formations continues ne sont pas obligatoires, mais suscitent un vif intérêt. Selon le ministère de l’Éducation, on dénombre à ce jour un total de 5 145 inscriptions. D’autres parcours de formation ainsi que des stages d’observation dans les classes pilotes sont en cours.

Mercredi matin, le ministre a répondu aux questions du public lors d’une émission diffusée en prime time sur RTL. Une auditrice lui a demandé pourquoi on n’attendait pas davantage les résultats de l’évaluation des projets pilotes. Meisch se montre catégorique : « Combien de temps devons-nous encore attendre ? » Ancrer cette offre dans l’enseignement public pourrait toutefois avoir un impact sur les expatriés qui, jusqu’à présent, scolarisaient leurs enfants dans des écoles privées ou des écoles internationales européennes. Dans la capitale, dans certains quartiers, un tiers des élèves se tourne vers les écoles privées ; dans les communes de la banlieue aisée comme Strassen, ce pourcentage se situe régulièrement entre un quart et un tiers.

Pour les enfants, explique une responsable du projet pilote de l’école Deich à Dudelange, cette répartition dans les cours de langues est d’ailleurs tout à fait normale. Ils ne la remettent pas en question : ils ne connaissent rien d’autre.