Comme chacun sait, Justitia a les yeux bandés pour garantir la justice. Il en va de même pour le système scolaire luxembourgeois, avec un effet le plus souvent contraire. L’égalité des chances y reste faible, comme l’a récemment mis en évidence l’Observatoire national de la qualité scolaire (ONQS) dans un rapport de 160 pages. Dans « Orientations pour une réduction de l’impact des inégalités d’origine sociale dans le système éducatif », le lien entre le milieu socio-économique et les résultats scolaires est illustré de manière frappante. L’origine migratoire et le milieu social sont cités comme des éléments déterminants, tandis que l’ascension sociale est présentée comme une exception et non comme la règle.
L’accent est principalement mis sur l’école primaire, car c’est elle qui pose les bases décisives pour les différents parcours scolaires. En conclusion, le système luxembourgeois classique fonctionne pour la classe moyenne luxembourgeoise, qui accorde une grande importance à l’éducation, mais il ne parvient pas à soutenir suffisamment les élèves issus de milieux sociaux défavorisés et dont la langue maternelle n’est pas l’une des trois langues officielles, ni à réduire ces inégalités. Tout à fait dans l’esprit de la phrase relevée dans l’étude PISA 2015 : « L’école luxembourgeoise est bonne, mais pas pour tous les enfants ». Les rapports sur l’éducation des dernières années ont mis en évidence les lacunes du système. Le ministre de l’Éducation, Claude Meisch (DP), a pris des mesures pour y remédier en misant sur les écoles internationales – mais l’ONQS estime qu’elles se sont jusqu’à présent révélées « insuffisantes » pour améliorer l’égalité des chances.
Les enquêtes menées sur les écoles primaires publiques indiquent que la situation qui s’y dessine va à l’encontre de l’objectif visé, c’est-à-dire qu’un nouveau fossé social se creuse insidieusement : De 2016 à 2019, le revenu moyen des ménages dans les écoles primaires publiques se situait entre 33 000 et 37 000, tandis que dans les écoles internationales, il se situait entre 42 000 et un peu moins de 50 000 euros. Le risque d’élitisme scolaire entre les écoles internationales et les écoles luxembourgeoises serait « pas sans risque au niveau de l’impact social ». Ces analyses devraient être approfondies, car on en est encore à une phase initiale, explique Paul Schmit, coauteur du rapport. Les chiffres portent sur les quatre premières années et les quatre écoles qui ont ouvert leurs portes au cours de cette période. Ils fournissent néanmoins de premières indications. L’espoir d’une plus grande équité éducative grâce aux écoles internationales : un vœu pieux ? Interrogé par le journal « Land », le ministère de l’Éducation indique que ces chiffres s’expliquent par l’emplacement des écoles primaires internationales – Junglinster, Mondorf, Clervaux, Differdange – à cette époque. En effet, la décision de construire ces écoles dans des communes aisées – à l’exception de Differdange – n’aurait pas été prise par le ministère de l’Éducation lui-même, mais par le service de l’aménagement du territoire. Ce choix serait lié à des problèmes d’espace. Les écoles internationales devraient toutefois « être au cœur de la société » et il serait donc prioritaire de développer ce modèle dans la capitale et dans les quartiers socialement défavorisés des communes du sud. Comme ces écoles accueillent intégralement tous les réfugiés d’Ukraine et d’autres pays, les analyses actuelles seraient différentes, estime le ministère de l’Éducation. Reste à voir si cela permettra réellement de réduire le fossé.
Les enseignants des écoles primaires défavorisées de la capitale mettent toutefois en garde contre un abandon du modèle luxembourgeois au profit d’alternatives privées et publiques européennes – et déplorent la perte de la mixité sociale qui en découlerait. Ici, gentrification et occasions manquées vont de pair. Le modèle luxembourgeois de « distribution à la pelle », récemment salué lors de la réunion tripartite, freine également les progrès dans le domaine de l’éducation. Selon le rapport, l’indice social et le contingentement, censés garantir une meilleure répartition des ressources pédagogiques dans les communes défavorisées, ne suffisent pas. La sélectivité sociale serait plus difficile à faire accepter politiquement par l’électorat, selon l’ONQS. Or, la recommandation est que la voie pour sortir de l’inégalité passerait aussi par des mesures plus sélectives. L’exemple de Dudelange montre de manière frappante où les ressources sont nécessaires ; là où 44 % des élèves ont le portugais comme langue maternelle, les parents gagnent en moyenne environ 28 000 euros, tandis que pour les 52 % d’élèves parlant le luxembourgeois à la maison, ce revenu passe à 41 000 euros. Dans les écoles primaires des quartiers défavorisés, le taux d’orientation vers la filière « Classique » tend vers zéro (d’Land, 21 janvier 2022).
Anick Boever, professeure d’anglais dans un lycée luxembourgeois, a effectué son stage d’enseignement au Royaume-Uni, puis au Luxembourg. Elle a enseigné pendant cinq ans au sein du système scolaire britannique. « Au Royaume-Uni, des programmes tels que Teach First et Pupil Premium permettent de s’assurer que les meilleurs enseignants et les aides financières ciblées soient affectés, tant dans les écoles primaires que dans les établissements secondaires, là où ils sont le plus nécessaires, c’est-à-dire dans les classes issues de milieux défavorisés. » Le succès de telles initiatives dépend toutefois de la remise en question de la question suivante : le pourvoi des postes vacants doit-il être lié aux compétences spécifiques des enseignants ou, comme c’est encore le cas habituellement dans notre pays, doit-on avant tout privilégier l’expérience professionnelle ?
L’ONQS, qui se définit, selon son président Jean-Marie Wirtgen, comme un « pont entre la science, la politique et la pratique pédagogique », ne se veut « ni polémique ni utopique » et ne se laisse pas aller à un « romantisme social », comme l’indique la conclusion. Il prend néanmoins position lorsque, dans la préface, il est question d’une certaine mentalité « corporatiste-conservatrice » qui alimente depuis des décennies la résistance aux réformes du système standard. Cette analyse s’appuierait sur des études sociologiques qui attribuent aux Luxembourgeois un penchant pour le statu quo. Le changement, oui, mais pas trop. « Le consensus est qu’il ne faut pas trop remettre en cause les principes fondamentaux », explique Paul Schmit. Cette attitude se retrouverait dans le domaine de l’éducation, tant chez le personnel que chez les responsables politiques et les parents. La discrimination positive serait mal acceptée.
En réalité, ce n’est pas le but recherché que les enfants qui vivent ici soient obligés de fréquenter des écoles séparées, affirment les enseignants à mots couverts. Un débat objectif, fondé sur des faits et au-delà du lobbying, est urgent et nécessaire, mais une grande partie du personnel enseignant ne connaîtrait même pas les rapports sur l’éducation. Dans le même temps, les inquiétudes concernant les sociétés parallèles et le risque que les gens ne parviennent plus à se rencontrer sont réelles et revêtent une grande importance. L’école devrait favoriser la cohésion sociale.
Il n’existe pas de remède miracle à la situation complexe en matière de langues et d’éducation, conclut l’ONQS. Au printemps 2023, le Luxembourg Center for Educational Training (Lucet) publiera une vaste étude sur les élèves des établissements secondaires internationaux, qui apportera un éclairage sur l’expérience des écoles internationales. La clientèle sera-t-elle alors toujours principalement composée d’enfants issus de la classe moyenne, proche des milieux culturels et éducatifs ? Les écoles européennes, tant les lycées que les écoles primaires, pourront-elles à long terme apporter une réponse positive à cette tendance inégale ? Pour les acteurs de la politique éducative, ces conclusions devraient s’avérer extrêmement intéressantes à six mois des élections : les deux systèmes parviendront-ils à se rapprocher à moyen terme ? Si les écoles internationales doivent tenir un miroir au système standard, que verra-t-on s’y refléter ?