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Sociétal 7 min de lecture

Retour aux sources

Les cours de luxembourgeois connaissent un succès croissant – et pas seulement à cause du « Sproochentest ». Les descendants d'émigrants luxembourgeois aux États-Unis sont eux aussi de plus en plus nombreux à vouloir apprendre cette langue.

Article paru dans Édition juillet 2022
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« Je veux commander mon croissant en luxembourgeois ! » C’était le nom d’un groupe Facebook il y a quelques années, à l’époque où les réseaux sociaux n’étaient encore qu’un petit village et où le monde allait encore plus ou moins bien. Laudation populiste mise à part, pouvoir commander son croissant en luxembourgeois est un objectif souhaitable pour de nombreux concitoyens étrangers. Aujourd’hui, on peut apprendre cette langue et ses particularités sur toute une série de plateformes en ligne et dans divers instituts ; l’engouement n’a jamais été aussi fort. Rien qu’à l’Institut national des langues (INL), on ne comptait en 2009 que 77 cours de luxembourgeois ; aujourd’hui, on en dénombre 345, les inscriptions ont plus que doublé et s’élèvent à 5 707 pour l’année scolaire qui vient de s’achever. En avril, le ministre de l’Éducation, Claude Meisch (DP), a annoncé son intention d’élargir l’offre d’apprentissage de la langue, notamment grâce à un nouveau test de niveau numérique et à un complément au support pédagogique actuellement utilisé, « Schwätzt dir Lëtzebuergesch ? ». Il est également prévu de développer davantage les cours en ligne et de mettre en service à l’automne la plateforme pédagogique gratuite « Lëtzebuergesch léieren online » ; outre les niveaux A1 et A2, un niveau supplémentaire sera ajouté chaque année.

Cette plateforme tient compte du contexte multilingue dans lequel évolue le luxembourgeois : elle sera disponible en portugais, en allemand, en français, en anglais et en luxembourgeois. De manière générale, les offres en anglais sont encore relativement récentes : « Learn Luxembourgish » était la première ressource d’apprentissage en anglais ; elle a été fondée en 2017 par Liz Wenger, une Luxembourgeoise vivant au Canada, qui souhaitait faire découvrir sa langue maternelle à sa famille. Son initiative a rencontré un vif succès ; elle a écrit le livre du même nom et ses cours sur Skype n’ont cessé de se développer.

L’auteure, Florence Sunnen, y enseigne depuis la création de la plateforme linguistique. Les motivations des élèves sont diverses : beaucoup sont arrivés récemment dans le pays et tentent de s’intégrer le plus rapidement possible et de passer le test de langue instauré par la loi sur la nationalité de 2008. Actuellement, l’obtention de la nationalité est subordonnée à la réussite de cet examen, qui exige un niveau oral de A2 et une compréhension orale de B1. « Beaucoup de personnes qui n’habitent pas à Luxembourg-Ville veulent pouvoir parler avec leurs voisins et sont motivées par des tâches quotidiennes très concrètes, comme aller acheter du pain », explique-t-elle. Elle adapte ses cours aux besoins spécifiques de chaque élève. Certains d’entre eux s’arrêtent après le cours « Basics » lorsqu’ils ont atteint leur objectif. Aux niveaux supérieurs, beaucoup se tournent vers des cours particuliers pour approfondir leurs connaissances. La plus grande difficulté pour les élèves est souvent de trouver quelqu’un avec qui parler le luxembourgeois ; ou encore une langue maternelle dont la phonétique ou la grammaire très différente complique l’apprentissage de la langue.

Les Américains d’origine luxembourgeoise, dont les ancêtres ont émigré aux États-Unis, ont des motivations tout à fait différentes. « Ils évoluent dans un contexte linguistique différent, ce qui entraîne des défis différents. » Comme ils entendent moins cette langue, ils auraient plus de mal avec la prononciation. Ils seraient également animés par une motivation largement émotionnelle : renouer d’une manière ou d’une autre, à travers cette langue particulière, avec l’« ancienne » patrie de leurs ancêtres, avec leur héritage. Dans ce contexte, des voyages ont lieu régulièrement entre les États-Unis et le Luxembourg. René Daubenfeld, généalogiste, les organise depuis 2005 sous le nom de « Building Bridges ». Il accompagne également des personnes qui souhaitent retrouver leurs ancêtres et leurs lieux de résidence dans les villages du Grand-Duché. « Mais je ne le fais que pour les Luxembourgeois qui ne sont pas des partisans de Trump ! », précise-t-il.

Au début de l’entretien sur Zoom, Dawn Larson s’adresse à la caméra avec un grand sourire en lançant : « Moien, wéi geet et ! ». Elle voyage actuellement en Norvège avec ses trois enfants adultes, mais réside dans l’État de Washington et est originaire de Chicago, dans l’Illinois. C’est là-bas que son arrière-grand-père maternel avait émigré en 1894, depuis le village de Tadler, non loin du lac de barrage. En tant que fleuristes et jardiniers, la famille espérait trouver une vie meilleure dans le « Nouveau Monde », et ce souhait s’est largement réalisé. Chez son grand-père, on mangeait encore des « Träipen » et des « Kachkéis », et bien que cette tradition se soit quelque peu perdue, Dawn s’est dit il y a quelques années qu’il pourrait être intéressant d’apprendre quelques mots et s’est inscrite à « Learn Luxembourgish ». Dans ce cours, elle a rencontré trois autres Américaines, l’une en Californie, les autres dans le Wisconsin et l’Illinois, avec lesquelles elle s’entraîne à parler deux fois par mois sur Zoom, en plus de ses cours particuliers. « C’est très gratifiant pour moi de pouvoir désormais lire des articles sur RTL et de les comprendre – et de savoir, dans l’émission Anne’s Kitchen, si elle ajoute de la farine ou du lait à la pâte. » L’attrait du passé l’a également ramenée à ses racines, à Tadler, dans la maison où vivaient ses arrière-grands-parents. Elle croit en une vie après la mort, et quoi de plus beau que de pouvoir accueillir ses ancêtres au paradis dans leur langue maternelle ? Gilles Roth (CSV) se réjouirait de cet intérêt : « C’est tout de même sympathique d’entendre un Américain ou un Néerlandais dire qu’il veut parler luxembourgeois avec vous », a-t-il fait remarquer lors du débat sur la nationalité en 2013.

Dawn Larson n’a pas de passeport luxembourgeois et n’en demandera probablement pas non plus. En effet, l’identification des Américains luxembourgeois tient en partie au fait que les descendants comme Dawn ont, depuis 2008, le droit de demander la nationalité par recouvrement ; aucun test linguistique n’est nécessaire, mais ils doivent se présenter au Luxembourg. « Il est certain que les descendants trouvent le Luxembourg et sa langue attrayants, car cela leur semble exotique », explique Jean Ensch, membre du conseil d’administration de la Luxembourg American Cultural Society (LACS). Dans le nord du Wisconsin, on sait peut-être encore ce qu’est le « Boune-
kraitchen ». Les grands flux d’émigration vers les États-Unis remontent au XIXe siècle, entre 1845 et 1890. Dans le Midwest, notamment dans l’Illinois, le Wisconsin, le Minnesota et l’Ohio (puis plus à l’ouest par la suite), cette région offrait aux émigrants une version séduisante du rêve américain : « Nous mangeons de la viande deux fois par semaine », disait par exemple un émigrant pour convaincre ses proches restés au pays, qui se nourrissaient de « Gromperen ».

Les personnes qui parlent encore aujourd’hui le luxembourgeois chez elles aux États-Unis ont toutefois presque entièrement disparu, explique Jean Ensch. Afin de préserver cette culture, la LACS a fondé à Belgium, dans le Wisconsin – l’un des principaux lieux d’émigration –, le Luxembourg Cultural Center, qui abrite notamment un musée intitulé « Roots & Leaves ». Des cours de langue y sont également proposés à tous les membres intéressés, et un « Luxembourg American Fest » y est organisé chaque année : des photos d’une femme maquillée en doré, incarnant la Gëlle Fra, accompagnent l’annonce de l’événement. Cette année, mi-août, une table ronde sur « The Jewish Experience in Luxembourg » sera animée par l’historienne Renée Wagener ; un dîner en plein air « Dine like a Luxembourger », déjà complet, sera proposé avec des vins et du crémant de la Moselle, du Bofferding et une tarte aux quetschen, ainsi qu’une messe célébrée par l’archevêque Jean-Claude Hollerich. Cette culture de la mémoire peut paraître quelque peu déconcertante aux Luxembourgeois d’aujourd’hui, tant par sa fierté folklorique que par ce qu’elle met en avant comme les principaux traits identitaires du Luxembourg. Mais peut-être qu’en tant que petit pays, on n’est tout simplement pas habitué à une telle attention.