Cet épisode de la série est consacré à un couple de communistes nés en Indonésie et à leur fille. Cette fois encore, une grande partie des informations recueillies repose sur des documents de la police des étrangers luxembourgeoise et belge. L’article retrace ainsi un pan possible de leur vie à Bad Mondorf et aborde leurs liens avec le mouvement communiste international.
Groothoff, Jacoba (1892, Sumatra) et Hofman, Mary (1918, Pays-Bas) – Mondorf-les-Bains, 1936
Mondorf-les-Bains est une jolie ville qui regorge de curistes. Ceux-ci viennent s’y reposer ou chercher un remède à des maux plus ou moins graves. Jacoba s’était dit qu’une pension familiale leur apporterait un bon revenu, à elle et à sa fille Mary. Elle n’a toutefois pas jugé nécessaire de demander l’autorisation de diriger cette pension.
Quoi qu’il en soit, les clients allaient et venaient sans cesse chez elle. « Ding, ding ! », entendit Mary, alors que la clochette de l’entrée retentissait. Une dame d’un certain âge entra. « Bonjour », dit Mary. La dame la dévisagea sans détour : « Qu’est-ce que cette petite Chinoise fait ici ? », demanda-t-elle sans répondre à la salutation de Mary. La jeune fille ne savait pas comment gérer la situation et, à présent, la colère montait en elle. Un léger tremblement commença à se propager et son cœur battait de plus en plus vite. Elle réfléchissait à la manière de répondre à cette dame impolie. Elle pourrait lui dire qu’il n’y avait plus de chambres disponibles et lui lancer à la figure des mots fantaisistes à consonance chinoise. Mais elle pourrait aussi ignorer l’attitude impolie de la dame et lui proposer poliment une chambre dans son mélange de luxembourgeois et de néerlandais. Les pensées de Mary se bousculaient dans sa tête.
« Ding, ding ! » retentit à nouveau, et soudain, deux gendarmes se tenaient devant elle. Sa mère était sortie de l’arrière-boutique. « Encore eux », dit-elle d’un ton froid. Alors que l’arrivée de ces hommes effrayait Mary, elle ne semblait guère impressionner sa mère.
Mary regarda l’un des gendarmes harceler sa mère, tandis que celle-ci quittait la pension en secouant la tête. Peu à peu, Mary parvint à comprendre la conversation malgré les battements de son cœur. « Votre pension est illégale », dit le gendarme d’un ton sévère. « Vous auriez dû déposer une demande. » Elle vit le visage de sa mère se crisper : « Je ne pense pas devoir faire étalage de ma situation financière à qui que ce soit. Et pourquoi devrais-je supporter la présence des gendarmes chez moi tous les jours ? Veillez à ce que ce soit la dernière fois que vous veniez chez moi aujourd’hui. Vous m’avez causé assez de tort. »¹ Le gendarme resta sans voix. Il n’était sans doute pas habitué à une telle réaction. « Je vous préviens, Madame… », balbutia-t-il, tandis que l’autre prenait des notes. « Je m’occuperai de l’autorisation. Et maintenant, au revoir », dit Jacoba en claquant la porte une fois les gendarmes sortis.
Mary était fière de sa mère. C’était une femme forte ! Même si elle avait déjà beaucoup appris d’elle, il y avait sans doute encore beaucoup de choses qu’elle pouvait lui apprendre. Et son père, l’intellectuel, était lui aussi un bon professeur pour elle, malgré ses fréquentes absences. C’était non seulement grâce à sa mère, mais aussi grâce à lui, qu’elle était convaincue de la nécessité d’un front uni des peuples opprimés du monde entier.
Des espionnes venues d’Indonésie ?
Mary était la fille de deux Néerlandais nés en Indonésie, Jacoba Groothoff et George Hofman (né en 1882 à Batavia). Jacoba était la deuxième épouse de George. Il avait épousé Justine Clercq Zubli (née en 1887 à Sumatra) alors qu’il avait une vingtaine d’années. Lorsqu’il fit la connaissance de Jacoba, il avait déjà trois enfants avec Justine. Mary naquit en 1918 hors mariage. Ce n’est qu’en 1919, peu après son divorce, qu’il épousa sa mère, qui venait d’arriver aux Pays-Bas. On ignore à quelle date George est arrivé aux Pays-Bas, ni s’il faisait des allers-retours, ce qui était courant à l’époque.2
Il est possible que ses deux parents aient déjà été engagés politiquement dans les Indes néerlandaises de l’époque. En effet, c’est là-bas qu’avait été fondé dès 1914, dans le sillage des premiers mouvements anticolonialistes, le parti précurseur du Parti communiste indonésien (PKI), qui comptait à la fois des membres indonésiens et néerlandais. Les liens avec le Parti communiste des Pays-Bas (CPN), qui était strictement anticolonialiste, ont été maintenus notamment grâce aux migrations. C’est au plus tard aux Pays-Bas que l’on peut attester que ses deux parents étaient politiquement actifs. La police des étrangers belge confirme qu’ils étaient membres de diverses organisations révolutionnaires. George aurait participé à une grève des pêcheurs à La Haye, aurait publié un journal communiste dans son appartement et y aurait fondé l’École ouvrière marxiste (M.A.S.). La M.A.S., une école de cadres du Parti communiste, existait dans les années 1930 dans plusieurs villes des Pays-Bas.³ La grève dont il a probablement parlé dans *De Tribune*, le journal du CPN, était sans doute plutôt une grève de marins que de pêcheurs. Il s’agissait peut-être aussi de la mutinerie sur le Zeven Provinciën en 1933, qui fit de l’indépendance de l’Indonésie un thème important au sein du parti.
C’est probablement en raison de persécutions politiques aux Pays-Bas que la famille a émigré en Belgique en 1934. C’est là-bas que Hofman aurait agi, sur ordre de Moscou, lors d’une grève et aurait été membre du Parti communiste belge.4 Il en fut donc expulsé dès l’été de la même année et, ayant enfreint l’interdiction d’entrée sur le territoire qui lui avait été imposée, il fut incarcéré avant d’être conduit à la frontière. Jacoba et Mary sont restées en Belgique, mais elles ont également éveillé les soupçons de la police ; en effet, elles auraient exploré un fort « en compagnie d’étudiants de nationalité étrangère », munies de jumelles et d’un appareil photo. Il fallait également « partir du principe que les personnes concernées partageaient les opinions du chef de famille et exerçaient une influence néfaste sur les jeunes étudiants ». C’est pour ce motif que les deux femmes ont été soupçonnées d’espionnage à Liège, placées sous surveillance et soumises à une perquisition à leur domicile, au cours de laquelle rien n’a toutefois été trouvé.⁵ Ce passage est très intéressant, mais on ignore de quels étudiants il s’agit ici. Il pourrait très bien s’agir d’Asiatiques, car la famille Groothoff-Hofman avait probablement eu, aux Pays-Bas, des contacts avec des étudiants anticolonialistes, dont certains étaient également liés à la Ligue contre l’impérialisme et pour l’indépendance nationale, une organisation communiste internationale dont la première conférence s’était tenue à Bruxelles en 1927.
À la fin de l’année 1934, Jacoba et Mary se virent également remettre un avis d’expulsion. En janvier 1935, elles quittèrent toutes deux la Belgique. Les sources ne s’accordent pas sur la question de savoir si elles se rendirent directement au Luxembourg ou si elles retournèrent d’abord à La Haye. Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’en novembre 1935 qu’elles se sont présentées à Mondorf. Là encore, ce n’est pas seulement l’absence de déclaration de la pension familiale mentionnée plus haut et leur comportement insolent envers la police qui leur ont porté préjudice, mais aussi leurs opinions communistes. Georg ne semblait pas avoir habité avec elles, mais il leur rendait apparemment visite régulièrement. Il ressort du journal *De Tribune* qu’il séjournait par intermittence à Rotterdam pour y enseigner à la M.A.S.⁶ En 1936, il s’est vu interdire l’entrée au Luxembourg, à la suite de quoi il a émigré en Union soviétique et on perd sa trace. Or, les années 1936 à 1938 ont été marquées par la terreur stalinienne, une période de purge politique au cours de laquelle plusieurs millions d’opposants présumés au régime stalinien, souvent membres du Parti communiste, ont été arrêtés puis assassinés ou enfermés dans des goulags ou des prisons.7
Fin 1936, Jacoba et sa fille, qui risquaient elles aussi d’être expulsées du Luxembourg, ont également quitté le pays. Selon la police des étrangers, elles sont retournées aux Pays-Bas. Cependant, les sources ne font plus mention d’elles par la suite. La seule personne de la famille Hofman sur laquelle on peut encore trouver des informations après les années 1930 est l’un des fils de Georges issus de son premier mariage : Ce George, né en 1917, a probablement combattu en Indonésie pendant la Seconde Guerre mondiale et a été enregistré après la guerre par la Croix-Rouge en Thaïlande comme survivant.8 Il apparaît ainsi que non seulement le communisme international a tissé des liens profonds entre différents pays et continents, mais aussi que des histoires familiales se sont déroulées dans différentes régions et que, pour la lutte communiste, on a accepté non seulement la prison, mais aussi les séparations.
Julia Harnoncourt mène des recherches en histoire contemporaine au C2DH