BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Sociétal 8 min de lecture

Plus que des préservatifs

Le 1er décembre, c'est la Journée mondiale de lutte contre le sida. Les autorités sanitaires ont signalé cette semaine une hausse du nombre de cas. Retour sur le Planning Familial et son action dans le domaine des infections sexuellement transmissibles.

Article paru dans Édition novembre 2023
Partager l'article sur

Paulette Lenert, alors ministre de la Santé, a distribué des préservatifs dans le centre-ville au mois de mai © Photo : Sven Becker

« Homosexualité, maladie ou crime ? » : tel est le titre de la conférence donnée lors d’un séminaire organisé par Amnesty International à Remich en 1981. Elle a été présentée par Marie-Paule Molitor-Peffer, gynécologue et collaboratrice du Planning Familial. Elle répond à la question posée dans le titre par « ni l’un ni l’autre ». L’homosexualité n’est ni une maladie ni une perversion, mais « une façon d’être soi-même ». Les penchants homosexuels seraient innés et ne résulteraient pas de la séduction par des hommes plus âgés, comme on le supposait souvent à l’époque. Au début des années 1980, la stigmatisation de la sexualité entre personnes du même sexe s’est atténuée, même si les premiers cas de sida ont été signalés en 1981. Mais avec la propagation des infections, le climat a basculé.

Dans un article publié dans *Land* en 1986, Marie-Paule Molitor-Peffer déplore : « La peste du plaisir sévit donc. Une nouvelle épidémie qui suscite de sérieuses craintes et des réactions archaïques, sans que l’on s’efforce de faire la distinction entre panique et inquiétude réelle. » Elle se dit choquée par la manière dont les médias traitent la maladie. Le Spiegel, en particulier, s’est livré à une campagne de dénigrement : « Une peste menace-t-elle ? Le sida va-t-il s’abattre sur l’humanité tel un cavalier apocalyptique sur son cheval noir ? Ou seuls les hommes homosexuels devront-ils y succomber ? », écrivait le journal hambourgeois en 1983. Et il citait à ce propos un bactériologiste selon lequel « ce monsieur a toujours un fouet prêt pour les homosexuels ». À propos de ses collègues moralisateurs, Molitor-Peffer écrit : « Si la médecine ne peut pas guérir, elle peut au moins exclure et isoler. » Sa réponse fut autre : l’éducation. À la même époque, au Luxembourg, l’article sur l’homosexualité (372bis) devait être supprimé de la loi sur la protection de la jeunesse. Dans ce cadre, le Conseil d’État a sollicité un avis auprès du Collège des médecins. Le corps médical a alors pontifié sur une « aberration franche, anormale d’un point de vue physiologique aussi bien que du point de vue médical ».

Dans la biographie *Médecin sans peur ni tabous*, nominée cette année pour le Prix du livre documentaire, la journaliste Josiane Kartheiser retrace les combats menés par cette gynécologue infatigable. Marie-Paule Molitor-Peffer est née en octobre 1929 à Luxembourg-Ville, fille du médecin généraliste Joseph Peffer et d’Anne Bofferding, issue de la famille de brasseurs du même nom. En 1961, elle épouse le pneumologue Georges Molitor, qui se lance parallèlement dans le secteur de la bière (cf. page 25 de ce numéro). Cinq ans plus tard, la médecin rejoint l’association nouvellement créée « Famille heureuse – Mouvement luxembourgeois pour le planning familial ». Au début de son engagement, elle se concentre sur la contraception et les frottis cervicaux pour le dépistage précoce du cancer. S’ensuivent, dans les années 1970, son engagement en faveur des parents isolés et de la dépénalisation de l’avortement, puis, dans les années 1980, l’intégration de ce qu’on appelait alors « l’éducation sexuelle » dans les programmes scolaires. Ses détracteurs qualifient le Planning de « centre anti-bébé » ; ils dénoncent la pilule contraceptive comme étant à l’origine de la promiscuité, des perversions et des excès. Le docteur Molitor-Pfeffer serait responsable de la baisse de la natalité et mettrait en péril la croissance économique, affirmait Georges Als, alors directeur de Statec.

En ce mercredi matin, le calme règne au Planning Familial, dans le quartier de la gare. Une jeune femme blonde est assise dans la salle d’attente, deux employées discutent dans le couloir. Dans le hall d’entrée, des piles de produits d’hygiène sont empilées : il s’agit d’une collecte de serviettes hygiéniques et de tampons. Ceux-ci sont destinés à être distribués à des femmes en situation de précarité. Des brochures fournissent des informations sur les différents moyens de contraception, mais aussi sur les maladies sexuellement transmissibles. Depuis 2008, la stratégie en matière de VIH a évolué. Comme les médicaments antirétroviraux peuvent freiner la multiplication du virus et ainsi empêcher sa transmission, on parle désormais de « prévention par le traitement ». Les préservatifs protègent contre le VIH et d’autres infections sexuellement transmissibles (IST). Mais toutes les IST ne se transmettent pas par voie génitale. De plus, certains agents pathogènes, comme la chlamydia ou les gonocoques, sont très contagieux ; c’est pourquoi les préservatifs n’offrent pas une protection à 100 %. « Nous distribuons gratuitement des préservatifs dans différents lieux du pays. Mais il serait souhaitable que la caisse d’assurance maladie prenne en charge ces frais à l’échelle nationale, comme c’est désormais le cas pour d’autres méthodes contraceptives, telles que la pilule ou la vasectomie », explique Emilie Kaiser, directrice de Planning. Au début des années 1980, certaines pharmacies ne proposaient toujours pas de préservatifs dans leurs rayons. La gynécologue Marie-Paule Molitor-Peffer rapportait dans un article de journal qu’une minorité de pharmaciens refusait de les vendre. À l’époque déjà, on pouvait se procurer des préservatifs sans difficulté auprès de Planning. « Aujourd’hui, on ne dépend plus uniquement des préservatifs : il existe le traitement d’urgence, la pilule pré-exposition et les médicaments antirétroviraux. C’est une révolution », explique pour sa part Laurence Mortier, du service de conseil sur le VIH de la Croix-Rouge, ce lundi dans Le Quotidien.

La semaine européenne du dépistage, qui vise à encourager le dépistage des infections sexuellement transmissibles, se poursuit jusqu’au 27 novembre. Il s’agit de la dixième édition. Dans le cadre de cette semaine de sensibilisation, le ministère de la Santé a publié lundi les derniers chiffres concernant les personnes infectées par le VIH au Luxembourg. Le nombre de personnes prises en charge a augmenté en 2022 : 167 patients se sont présentés pour la première fois à une consultation dans notre pays en raison de cette infection virale. 97 d’entre eux avaient toutefois déjà été pris en charge à l’étranger auparavant, tandis que 67 autres cas concernaient des nouvelles infections (à titre de comparaison, on comptait 51 nouvelles infections l’année précédente). Le ministère a par ailleurs constaté une forte proportion de femmes. 39 % des nouvelles infections et 49 % des nouveaux cas pris en charge concernent des femmes. Par ailleurs, les jeunes ne sont pas les seuls à figurer dans les statistiques : un tiers des hétérosexuels nouvellement infectés ont plus de 45 ans. La majorité des transmissions lors de rapports sexuels entre personnes du même sexe ont toutefois lieu entre des hommes de moins de 36 ans. Selon le Tageblatt, la Santé « explique cette hausse soudaine des infections par le VIH diagnostiquées par l’augmentation des dépistages, ainsi que par le retour à la mobilité des personnes après la pandémie de coronavirus et la réouverture des lieux de rencontre ». Dans le Quotidien, Laurence Mortier relativise cette hausse : « Avec l’immigration, notamment en provenance d’Ukraine, des personnes infectées ont également été prises en compte dans les statistiques, mais elles en avaient déjà connaissance. »

Le virus VIH n’est pas l’infection sexuellement transmissible la plus courante. En Amérique du Nord et en Europe, c’est surtout la transmission de la bactérie Chlamydia trachomatis qui est répandue chez les jeunes. En 2021, 209 patient·e·s ainsi que leurs partenaires ont été traités·es aux antibiotiques par le Planning Familial. Si la chlamydia n’est pas traitée à temps, elle peut entraîner une obstruction des trompes de Fallope chez les femmes, ce qui conduit à l’infertilité. Le taux de tests positifs ne cesse d’augmenter dans toute l’Europe. Par ailleurs, la syphilis est à nouveau répandue en Europe, notamment au Luxembourg, à Malte, en Espagne et en Angleterre. Dans 90 % des cas, les personnes touchées sont des hommes. Sur 868 dépistages effectués au Planning, 16 cas d’infection ont été détectés. Cette maladie, incurable avant la découverte de la pénicilline, est souvent associée à des écrivains : Jules de Goncourt a succombé à la syphilis en 1870 ; Arthur Schnitzler a été contraint par son père à étudier un ouvrage médical volumineux sur cette maladie.

« Le besoin d’éducation dans les écoles demeure, car les jeunes sont fréquemment exposés à des vidéos contenant des informations erronées. Ils pensent alors, par exemple, qu’en buvant dans le même verre qu’une personne infectée, on peut contracter le VIH », explique Emilie Kaiser. Six personnes sont employées par Planning pour proposer des interventions dans les écoles sur la vie affective et sexuelle. Les IST sont abordées au plus tôt à partir de la dernière année de l’école primaire, si les élèves le souhaitent. « Contrairement aux années 1980, le sida n’est plus associé en premier lieu à l’homosexualité », précise-t-elle.

Et contrairement aux années 1980, ce magazine ne s’oppose plus aujourd’hui aux campagnes de sensibilisation ni à l’éducation sexuelle. En juillet 1980, le rédacteur en chef André Heiderscheid estimait qu’une vague de débauche pornographique et d’idéologie de gauche déferlait sur la jeunesse. C’est pourquoi il appelait les parents à se faire justice eux-mêmes : selon lui, les moyens démocratiques ne suffisaient plus à enrayer cette évolution. Face à des voix comme celle d’André Heiderscheid, la gynécologue Marie-Paule Molitor-Peffer est passée à l’offensive. Mais elle s’est également opposée à des personnalités plus modérées, comme l’artiste Michèle Koltz-Chedid, qui écrivait dans le journal *Der Land* que « les jeunes baignent dans un environnement qui les informe de manière exhaustive ». À quoi pense-t-elle donc, demande Molitor-Peffer – à la pornographie et aux fanfaronnades de leur groupe de pairs ?