L’éducation des enfants a considérablement évolué. Presque plus personne ne défend aujourd’hui la doctrine de John Mirk, prêtre anglais du XVe siècle, selon laquelle les enfants doivent être vus mais pas entendus ; il en va de même pour les châtiments corporels. Les enfants et leurs besoins sont en effet de plus en plus pris en compte : il existe des parlements d’enfants et de jeunes qui se consacrent exclusivement aux préoccupations des plus jeunes membres de la société. Mais la manière supposée « juste » d’élever les enfants fait toujours l’objet de débats. Toutefois, ceux-ci prennent désormais une autre forme.
En France, la psychanalyste et pédopsychiatre Catherine Goldman a suscité cette année un vaste débat médiatique ; son article paru dans *Le Monde* a été le plus lu à ce jour. Elle considère comme dangereuse la soi-disant « éducation positive » ou « bienveillante », telle que la défendent la pédiatre Catherine Gueguen et la psychothérapeute Isabelle Filliozat. Ces dernières prônent à juste titre une éducation où l’estime, l’amour et un lien sécurisant jouent un rôle central. Une éducation positive, telle que la soutiennent également le Conseil de l’Europe ou l’Unicef. Catherine Goldman y est elle aussi favorable. Elle voit toutefois un problème dans une éducation « exclusivement » positive et dans l’absence de limites qui en découle lorsque l’enfant adopte un comportement « indésirable ». Le résultat de ce type d’approche serait des enfants profondément malheureux qui finissent sur le divan de Goldman, alors que leurs parents avaient pourtant de très bonnes intentions. Catherine Goldman préconise, dans les cas où la situation dégénère et où l’enfant a déjà reçu un avertissement, de brèves mises à l’écart non violentes, appelées « time-outs », c’est-à-dire « File dans ta chambre », titre de son livre paru en 2020. L’enfant resterait alors quelques minutes dans sa chambre jusqu’à ce que le calme revienne – et ce, dès l’âge d’un an. Cette idée (loin d’être nouvelle) a provoqué un tollé : plus de 280 pédiatres, psychologues et professionnels de l’éducation ont signé une lettre ouverte publiée dans *Le Monde*, dénonçant ce type de pratique éducative répressive, car elle serait source de stress et ferait obstacle au bon développement de l’enfant.
Dans son livre, Catherine Goldman écrit que l’enfant percevrait ce « time-out » comme une frustration, mais pas comme un traumatisme : « Être exclu n’est pas identifié par l’enfant comme violent. (…) Il a parfaitement conscience de la cohésion entre ses systèmes et de la bienveillance de celui qui l’aide à grandir. » Faut-il y voir une provocation délibérée, dans une société qui commence, pour quelque raison que ce soit, à peut-être trop idolâtrer ses enfants et qui néglige de développer leur tolérance à la frustration ? Quoi qu’il en soit, deux visions fondamentalement différentes de l’enfant s’opposent. Alors que Goldman évoque une part de l’enfant qu’il faut « dompter », Gueguen et Filliozat insistent sur le fait que des comportements tels que les crises de colère sont tout à fait normaux du point de vue du développement psychologique, que les enfants de moins de six ans ne sont pas encore capables de se réguler et qu’il faut toujours leur témoigner une empathie bienveillante. L’éducation positive n’a rien à voir avec le laxisme, rétorquent-ils. Les adultes se trouvent de toute façon en position de pouvoir vis-à-vis des enfants et en abusent bien trop souvent.
Au Luxembourg, la masse critique fait défaut pour débattre publiquement, de manière approfondie et en s’appuyant sur un cadre théorique, de ces questions éducatives d’importance sociétale. Souvent, le débat porte sur la pratique, par exemple – à juste titre – sur le temps que les enfants passent dans les structures d’accueil et sur la manière d’améliorer la qualité de cet accueil. Or, il y aurait ici beaucoup à aborder et à débattre : dans un pays aussi interculturel, les attentes culturelles en matière d’éducation des enfants varient considérablement, y compris au sein même des familles. Jacqueline Di Ronco est psychologue diplômée et cofondatrice de l’association Mamerhaff asbl, où les familles peuvent bénéficier depuis 2017 de services de conseil et d’activités de loisirs, « selon le principe d’égalité » et en mettant l’accent sur les « relations interpersonnelles ». Elle rejette par principe les « time-outs » de Goldman, car il est très difficile pour les enfants d’être éloignés de leur groupe. Les « time-ins » constituent selon elle une bonne alternative : une pause pendant laquelle on reste toutefois dans la même pièce et où l’on accompagne l’enfant dans son apaisement. Pour elle, les problèmes de comportement surviennent lorsqu’un enfant obtient trop de ce qu’il veut et pas assez de ce dont il a réellement besoin. « Si un enfant grandit dans un environnement stable et ne manque de rien sur le plan fondamental, il sera capable, même en tant que jeune adulte, d’accepter que 50 autres personnes soient en concurrence avec lui pour un poste. Il n’est pas nécessaire de simuler ces situations dès la maison », estime-t-elle. Il se peut aussi que ce soient les parents qui aient besoin d’une pause – mais elle leur fait remarquer avec empathie qu’il n’est pas facile, dans ce monde quelque peu dérangé, de « garder le cap ».
Jeannine Schumann, cofondatrice et directrice de l’Eltereschoul, est elle aussi très au fait des préoccupations des parents. Elle constate qu’au cours des vingt dernières années, les bases d’une nouvelle approche de l’éducation des enfants ont été posées. Ce qui a surtout changé, c’est la complexité de la société et la situation des parents, qui sont « soumis à une pression énorme ». « On attend d’eux qu’ils soient des parents parfaits, des partenaires parfaits, des amis parfaits et des employés parfaits. » Cela conduit à un sentiment de surmenage constant. Jeannine Schumann se réjouit du regain d’intérêt pour le lien affectif, qui est pour elle l’alpha et l’oméga. Selon elle, un lien affectif sécurisant pose les bases permettant de surmonter ensemble les frustrations et les situations difficiles. Ce qui manque de plus en plus aux parents, ce sont des alternatives. Ils se sentent démunis face à la manière d’aborder et de résoudre les situations difficiles : « Si nous ne devons plus crier ni punir, que devons-nous faire alors ? » Dans le cadre d’ateliers et de séances pratiques, l’Eltereschoul travaille avec les parents pour trouver des alternatives, notamment à titre préventif. Si une fillette de quatre ans a déjà fait trois crises parce qu’elle n’a pas obtenu la barre chocolatée au supermarché, comment s’y préparer à l’avance, comment désamorcer la situation en cas d’urgence ? L’Eltereschoul travaille avec le programme australien Triple-P, issu à l’origine de la pédagogie spécialisée. Ce programme prévoit des « time-outs », mais Jeannine Schumann précise que cet « outil » est expliqué de la meilleure façon possible aux parents et utilisé avec subtilité – et qu’il ne doit en principe être appliqué que si cela convient d’une manière ou d’une autre aux familles.
Gilbert Pregno, thérapeute familial et président de la Commission des droits de l’homme, estime que fixer des limites est fondamental pour l’éducation. Les enfants apprécient les limites, selon lui. Ce qui importe, c’est la manière dont on les fixe. « Ne pas en fixer crée un ego démesuré, qui n’a plus aucun rapport avec la réalité et qui, par conséquent, ne parvient pas à s’adapter au monde. »
Même si cela va à l’encontre de la nature des choses, de nombreuses familles vivent aujourd’hui dans un vide et ne disposent pas du réseau dont elles ont besoin. Le dicton éculé selon lequel « il faut tout un village pour élever un enfant » reste pourtant d’actualité. « Le soutien qui existe encore naturellement ailleurs dans le monde n’est plus disponible pour une grande partie de la population ici. C’est aussi pour cette raison qu’une garde d’enfants de qualité est si importante : les familles en dépendent », explique Jeannine Schumann. La mère célibataire qui s’effondre de fatigue dans son lit le soir, mais qui ne parvient pas à trouver le sommeil parce qu’elle a du mal à joindre les deux bouts, se préoccupe probablement moins de la « parentalité positive » et se contente plutôt de réussir tant bien que mal à passer le cap de chaque journée. Et même les familles biparentales sont souvent trop fatiguées pour appliquer chaque jour les règles qu’elles ont elles-mêmes établies avec une bonne dose de joie de vivre et d’empathie, et pour cultiver leur tolérance face à la frustration.
Il ne s’agit pourtant pas d’une discussion déconnectée de la réalité. En effet, le calme qui régnait autrefois en matière d’éducation semble avoir disparu. On entend de plus en plus parler du phénomène de la parentalité dite « intensive » ou « hyper », qui s’inscrit dans la lignée des parents « hélicoptères », « drones » et « tondeuses à gazon » (ces derniers éliminant d’avance tout problème susceptible de se dresser sur le chemin de leurs enfants). Des économistes tels que Matthias Doepke et Fabrizio Zilibotti estiment que ce type d’éducation hyperprotectrice se généralise dans les sociétés libérales et constatent un lien avec l’accroissement des inégalités sociales : l’enfant est considéré comme un capital dans lequel on investit dès lors qu’on en a les moyens. Les parents, toujours pressés, doivent exploiter au mieux le temps qu’ils passent avec leurs enfants, se montrer constamment empathiques et attentifs, et maximiser ce « temps de qualité ». De plus, les familles issues de milieux favorisés en matière d’éducation sont aujourd’hui mieux informées que les générations précédentes sur le développement de l’enfant, les traumatismes potentiels ou autres, et ne veulent surtout pas faire d’erreurs. Si elles tombent dans le piège de la parentalité « intensive », elles peuvent en outre se sentir poussées à surcharger l’agenda de leurs enfants d’activités afin d’« optimiser » leur développement futur. Un peu selon la devise : « Mon tout-petit parle déjà couramment le mandarin, et le tien ? » La sociologue Eva Illouz décrit la manière dont le capitalisme commercialise nos émotions, les transformant en marchandises. Et quoi de plus émouvant que son propre enfant, son épanouissement ou son échec, qui, selon certains observateurs, serait exclusivement imputable aux parents ? Pas étonnant que le marché des coachs parentaux et des guides pratiques ait explosé.
Jennifer van Vaerenberg est sociologue diplômée et mère de deux enfants. Après une carrière dans le secteur de la santé au Luxembourg, elle a récemment suivi une formation de coach (terme non protégé), s’est mise à son compte et est devenue formatrice en « discipline positive ». Sa société s’appelle « Somum », un jeu de mots sur le terme « summum ». Elle propose notamment aux mères de se transformer en l’espace de trois mois : en passant d’une mère constamment épuisée à une « mère calme, sereine et bien organisée, qui savoure les petits moments de bonheur quotidiens avec sa famille, sans souffrir d’épuisement physique ou mental », comme l’indique sa page d’accueil. Son forfait comprend douze séances de 75 minutes chacune, pour un coût mensuel de 250 euros. Trouver l’équilibre entre fixer des limites et laisser faire n’est pas toujours facile, explique Jennifer van Vaerenberg dans un entretien avec le journal *Der Land*, notamment parce que tous les enfants sont différents. Elle est convaincue de l’efficacité de la discipline positive, qui mise sur le développement de l’autodiscipline plutôt que sur la punition.
Quelle est la position des Luxembourgeois, qui sont sans cesse tiraillés entre les tendances francophones et allemandes en matière d’éducation ? C’est ambivalent, explique Jacqueline Di Ronco. L’influence de l’école française, qui a toujours accordé une grande importance au développement de l’autonomie dès le plus jeune âge, diminue au Luxembourg, même si le personnel des établissements est majoritairement francophone. L’accent mis sur la relation d’attachement, que l’on a désormais intégré ici dans le cadre pédagogique destiné aux tout-petits, est en revanche depuis longtemps déjà la norme en Allemagne.