« Tu as mal au dos », m’a dit ma mère quand il a encore eu ses problèmes. « J’ai mal au dos », c’est comme ça qu’on dit ici, pas en allemand. Bon, j’ai donc mal au dos aujourd’hui. J’ai dû déblayer le trottoir. Des mouvements maladroits avec la pelle à neige et le balai. Le lendemain, j’avais encore mal au dos, mais on dit que les exercices pour les abdominaux aident dans ce cas-là.
Alors que j’étais en train de gratter, de pelleter et de balayer le trottoir, un jeune est arrivé par là, en jean, veste à carreaux, sans rien sur la tête, et il a tiré une luge. Et là, ce petit bonhomme, ce nain, était assis sur son simple anorak. « Oh, désolé », ai-je dit, « parce que j’étais justement en train de déblayer sa piste de luge. » « Pas grave », a-t-il répondu, « on trouvera bien un autre chemin. » Un commentaire sur mon, disons, succès au déneigement. Et j’ai tout de suite eu mauvaise conscience. Non pas parce que j’avais mal déblayé, mais parce que j’avais tout de suite détruit sa piste.
Les responsables de la commune auraient dû eux aussi avoir mauvaise conscience, dans les années 60, à Sennengerbierg. On a remonté la rue des Romains en luge et, juste derrière nous, c’est-à-dire juste derrière nous, il y avait ce maudit chasse-neige qui répandait du sel sur la route. Dernière descente en luge avant la frontière, merde.
Nous – c’est-à-dire quelques garçons et une fille – on n’a vraiment, vraiment pas abandonné. Il y avait là un petit chemin, une superbe petite piste de luge, où – je le jure – même un déneigeur n’aurait pas pu passer. Ce chemin descendait dans la vallée. Un peu plus loin, il y avait un autre chemin, long d’un kilomètre, sans pente au départ, partant de la chapelle et montant jusqu’aux Trächelchen, près de la N1, là où les automobilistes, presque à la hauteur du château de Senneng, venaient toujours laver leurs voitures. Un scandale.
On faisait surtout de la luge. Oh, pas toujours jusqu’en bas, c’était quand même trop loin, parce qu’il n’y avait pas de remontée mécanique ; il fallait remonter depuis Senneng am Lach jusqu’en haut de la montagne, un long chemin pour de petites jambes. Tout ça n’avait rien de bien excitant. Jusqu’au jour où ce petit cerf gisait au pied de la piste. On l’a enterré en secret, ce Bambi bien vivant qu’on avait soudain découvert là ; la luge n’avait plus aucune importance. Pendant tout ce court après-midi d’hiver, nous nous sommes occupés de Réi, qui avait l’air assez mal en point et ne voulait pas manger. Et puis le secours est arrivé. Le fourrier a emmené Réi. Quel soulagement. Jusqu’à ce qu’on apprenne ce jour-là – par un garçon de berger, qu’on a dû croire à titre exceptionnel – que la vache était abattue et dépecée, et qu’elle était suspendue devant une ferme du village, dehors, là, à la gorge.
Encore une fois sur le char. Celle-là, le ventre en avant, celle-là, assise avec courage. Et c’est parti pour la course. Ben Hur et Messala, tous les coups sont permis. C’est ce qu’on nous a appris au cinéma. Celui qui est le premier près du Dännebësch, là-bas à gauche – c’est lui. Juste avant cette arrivée improvisée, il y avait un gros tas de neige qu’on a évité pour pouvoir vraiment faire de la luge, pas seulement pour tirer. Rolph Ketter – qui était à Senneng en tant que soldat – nous a dit plus tard que cette colline était pleine, que l’OTAN y avait un quartier général souterrain. Cette colline, c’est l’Elleklöppel. Pas de bon présage. « Lieu dit, lieu maudit », disait un poème. Parce que la grand-mère voulait toujours y aller. Quand les choses allaient mal ici. Parce que ses petits-enfants ne l’avaient pas suivie ou parce que le chagrin était trop grand à cause de son fils, qui était resté en Russie.
Davos figurait sur la plupart des luges. Personne ne comprenait pourquoi et personne ne l’a expliqué. Il n’apparaissait tout simplement pas sur la luge la plus belle. C’était justement celle d’une fille. La luge était légère, peinte en argent et faite de barres métalliques très fines. Et elle était tellement instable en descente qu’on ne pouvait que suivre derrière sur notre luge Davos en bois. Sauf quand le papa du gamin venait s’asseoir avec nous sur la luge pour prendre un peu de vitesse. On en a alors beaucoup parlé entre nous, à quel point ce serait dangereux de foncer avec la luge dans un arbre. Le port du casque n’était pas obligatoire. Le papa, sur sa luge, était de profession un libéral quelconque ; la luge devait avoir coûté une fortune. La jalousie a duré jusqu’à ce que notre papa revienne avec le cadeau de Noël. Un engin métallique lourd, épais, aux roues noires. C’est sûrement là, à Dummeldeng, à la fonderie, qu’il a dû construire cette luge, sans qu’on s’en aperçoive. Il y a des photos de lui, prises avec le retardateur, où on le voit pelleter du coke pendant son service de nuit. Quart de jour, quart de midi, quart de nuit : il trouvait sans doute le temps, d’une manière ou d’une autre, de construire quelque chose. Avec des roues. Il savait faire ça. Car avant de travailler à l’Arbed, papa avait été apprenti chez un installateur de chauffage à Léierbouf. C’est là qu’il a pu se procurer des œufs de fer. Cette luge était plus lourde que du plomb – pas question de la tirer en haut de la colline – et, d’une certaine manière, pas très élégante mais plutôt rustique. Mais bon sang, on était compétitifs, sur notre piste de luge, notre Circus maximus. Des amitiés ? Ça existe ? De la rivalité, des courses et des accidents provoqués. Nous avions tiré les leçons du film. Chacun voulait être Ben Hur et repousser les méchants à l’arrière, à pleine vitesse ; une fois, il y en a même eu un – mais c’était un Messala – qui n’a pas regardé où il allait sur la piste. Commotion cérébrale pour le premier à avoir pris la piste en luge.
Comme si on s’était entraînés pour la politique. Au Cirque Minimus, dans le couloir central, actuellement en pole position, le fétichiste du Triple-A, le petit Luc F. ; à gauche, la challenger, Nora B. Pas de conte d’hiver ; je suis impatient de voir qui va remporter la course.