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Sociétal 10 min de lecture

Ne pas les opposer l’un à l’autre

À Neimënster, des intellectuels ont débattu de l'instrumentalisation du concept d'antisémitisme. Un débat tantôt éclairant, tantôt singulier. En tout cas, en l'absence de voix pro-israéliennes, qui avaient décliné l'invitation.

Article paru dans Édition novembre 2022
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Quelques jours seulement après l’annonce du prix Nobel de littérature de cette année, le Centre Simon Wiesenthal s’est dit « choqué » que le choix se soit porté précisément sur l’écrivaine française Annie Ernaux. Une « militante d’extrême gauche qui qualifie régulièrement Israël d’État d’apartheid et soutient le mouvement controversé BDS », a déclaré l’organisation non gouvernementale internationale basée à Los Angeles dans une lettre adressée à l’Académie suédoise. Dans sa lettre, elle a également exprimé la crainte que la dotation de plus d’un million de dollars ne serve à « soutenir des actions violentes » menées par des « organisations pro-palestiniennes » figurant sur les listes de l’UE comme groupes terroristes.

Comment une « figure de proue de la littérature » (Denis Scheck) telle qu’Annie Ernaux a-t-elle pu être soudainement associée à la haine de l’humanité ? Le Conseil central des Juifs d’Allemagne a qualifié cette distinction littéraire de « revers pour la lutte mondiale contre l’antisémitisme et la haine de l’humanité » – : c’est ce qu’a mis en lumière un colloque international sur l’antisémitisme organisé fin octobre par le Comité pour une paix juste au Proche-Orient (CPJPO) local, en collaboration avec Jewish Call for Peace. Sous le thème « Antisémitisme : entre minimisation, instrumentalisation politique et détournement idéologique », sont notamment intervenus l’ancien directeur de l’Institut Fritz-Bauer, Micha Brumlik, le directeur du Musée juif de Hohenems (Autriche), ainsi que Sylvain Cypel, ancien rédacteur en chef du quotidien Le Monde.

La conférence a débuté par une rétrospective de l’historien de l’éducation et journaliste Micha Brumlik sur l’histoire de l’antisémitisme, de l’Antiquité jusqu’à Adolf Hitler et à l’islam radical. Une conférence qui a involontairement confirmé la persistance des idées stéréotypées, lorsqu’à la fin, un auditeur a demandé à Micha Brumlik, visiblement décontenancé, « comment les Juifs se percevaient-ils eux-mêmes ». Mais il est également apparu clairement à quel vaste réservoir la propagande politique peut puiser lorsqu’elle souhaite instrumentaliser l’antisémitisme.

Des formes de simplification démagogique auxquelles s’oppose l’historien Henri Wehenkel, notamment dans l’interprétation récente de l’histoire luxembourgeoise. Dans une conférence qui a fait date, ce membre fondateur du CPJPO a ironiquement qualifié les Luxembourgeois de nation que l’on a d’abord voulu transformer, après la guerre, en un « peuple de résistants », puis, depuis quelque temps, en un « peuple d’antisémites ». Comme on le sait, cette première affirmation a été démasquée une fois pour toutes comme une utopie par le rapport Artuso. En ce qui concerne l’antisémitisme et l’attribution de la responsabilité de la persécution des Juifs, la prudence s’impose toutefois également. Non pas parce que la collaboration n’aurait pas eu lieu ou que la population aurait pris la défense de ses concitoyens juifs pendant l’occupation allemande et leur aurait offert refuge en grand nombre. Mais parce que cela revient à « opposer » les Juifs et les Luxembourgeois les uns aux autres. L’antisémitisme agressif, les slogans tels que « le sang juif » ou l’association du judaïsme à la « domination mondiale », selon Wehenkel, n’ont pourtant été mis en avant que dans le contexte de la crise économique de 1873 et des campagnes antisémites à l’échelle européenne, propagées notamment par le *Luxemburger Wort* dans une rubrique spécialement créée à cet effet et intitulée « Jüdisches » (Juif). Il s’agissait d’une attaque ciblée contre les entrepreneurs juifs Godchaux qui, en tant qu’associés du journal ouvrier *Der Arbeiter*, devaient servir de symbole à la fois d’un capitalisme débridé et d’une menace socialiste qui en découlait. Or, les Juifs du Luxembourg étaient « parfaitement intégrés » depuis les décrets napoléoniens. C’est encore à Montpellier, en exil dans le sud de la France, qu’un épisode remarquable de l’histoire judéo-luxembourgeoise s’est déroulé pendant la guerre, illustré par l’exemple de l’ancien ministre de la Justice René Blum : contre la volonté de la représentation luxembourgeoise à Vichy, Blum avait délivré des milliers de certificats à des réfugiés juifs. C’est pour cette raison que Wehenkel rejette des termes tels que « minorité juive », qu’il juge trompeurs.

Sa conférence pouvait être interprétée comme un commentaire implicite sur l’étude de Renée Wageners, parue la même semaine, intitulée « Émancipation et antisémitisme ». L’affirmation de l’historienne selon laquelle, depuis l’après-guerre, l’antisémitisme serait « de plus en plus présent dans les milieux de gauche » retient l’attention. Une analyse à ce sujet reste toutefois à réaliser, comme le précise l’historienne dans le Woxx.

Mais à quel point le Luxembourg est-il réellement antisémite ? Nenad Dubajic, chercheur à l’Institut luxembourgeois de recherche socio-économique (Liser), a fourni quelques chiffres intéressants à ce sujet. À la question de savoir quel type de voisin ils souhaiteraient le moins avoir, 42 % des personnes interrogées ont répondu « un Arabe ». « Seuls » 5,5 % ont déclaré ne pas vouloir de voisins juifs. C’est ce qui ressort d’un rapport du Liser sur le racisme et la discrimination ethnique et raciale au Luxembourg, publié en mars 2022. Néanmoins, selon M. Dubajic, le Luxembourg n’en fait pas encore assez pour lutter contre le racisme. Les agressions seraient généralement rarement signalées et les victimes seraient incitées à se taire.

Même la délégation luxembourgeoise n’aurait sans doute jamais pu imaginer que l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) finirait par avoir pour objectif principal de criminaliser les critiques à l’égard d’Israël. Hanno Loewy, directeur du Musée juif de Hohenems, trouve néanmoins surprenant que, parmi les États et les personnalités représentés, personne n’ait eu le courage de s’exprimer lorsqu’il est apparu clairement qu’une définition de l’antisémitisme établie par l’IHRA confondait l’antisémitisme avec la critique d’Israël. La liste des membres de l’IHRA se lit comme un « who’s who » de la recherche internationale, et bon nombre d’entre eux se sentent désormais trompés – « hijacked », comme l’a dit Hanno Loewy. Sans compter que la formulation selon laquelle l’antisémitisme serait « une certaine perception des Juifs, qui peut s’exprimer par de la haine envers les Juifs », est en fait une « déclaration vide de sens », puisqu’elle se contente d’affirmer « que celui qui hait, hait quelque chose ». Si l’on ajoute que « les manifestations d’antisémitisme » peuvent également « viser l’État d’Israël, considéré comme un collectif juif », il faut rappeler que ce ne sont pas en premier lieu les antisémites qui qualifient l’État d’Israël de collectif, mais le gouvernement israélien lui-même. Hanno Loewy qualifie de « figure ambiguë » ce genre de formulations piégeuses qui « ouvrent la voie à une pratique consistant à interdire ce que l’on souhaite interdire ».

Nationalistes et suprémacistes blancs : les nouveaux alliés d’Israël ?

Tant l’Assemblée nationale française que le Bundestag allemand ont voté en faveur de cette « définition de travail juridiquement non contraignante ». Le Luxembourg a lui aussi adopté cette définition lors d’une séance parlementaire – mais sans les exemples controversés. Ce fait est toutefois souvent passé sous silence, notamment dans les publications de « Recherche et information sur l’antisémitisme au Luxembourg » (Rial), un observatoire autoproclamé de l’antisémitisme qui rend compte de manière frappante de la fréquence des cas signalés par le CPJPO (et inversement) et dont les enquêtes n’ont pas non plus été intégrées dans l’étude Liser susmentionnée. De facto, la définition de l’IHRA aurait toutefois acquis entre-temps un caractère contraignant, même en l’absence de force juridique, selon Michel Legrand du CPJPO. Un fait que Hanno Loewy n’attribue toutefois pas uniquement à la propagande israélienne. Le mouvement « Boycott, désinvestissement et sanctions » (BDS), par exemple, aurait offert à « Israël ce qui est peut-être son plus grand succès depuis 1967 », comme l’a fait remarquer Loewy avec une certaine ironie. La raison en serait l’insistance du mouvement BDS sur le retour des réfugiés de 1948 ; une des principales revendications des Palestiniens, qui ne trouve toutefois que peu de soutien, car elle signifierait la destruction de facto de l’État israélien. Parmi les autres revendications du BDS figurent la fin de l’occupation israélienne des territoires arabes conquis en 1967, ainsi que le démantèlement du mur en Cisjordanie et la reconnaissance du droit fondamental des citoyens arabes palestiniens d’Israël à une égalité totale.

Quant à ce que l’adhésion à l’IHRA signifie pour le Luxembourg, Anne Goedert, ambassadrice pour les droits de l’homme et chef de la délégation luxembourgeoise auprès de l’IHRA, a préféré ne pas trop en dire. À la question posée par Henri Grün, membre du CPJPO, qui lui demandait si elle avait une explication à donner sur les raisons pour lesquelles on cherchait à étouffer les débats critiques sur Israël en recourant à des accusations d’antisémitisme, la diplomate du ministère des Affaires étrangères a répondu laconiquement : « Non, pas vraiment. » Hanno Loewy est même allé jusqu’à affirmer qu’Israël cherchait simplement à rattraper, sur le plan colonial, « ce que les États membres de l’UE ont laissé derrière eux au XIXe siècle ». Ce fut le point culminant provisoire d’un colloque qui a démontré une fois de plus à quel point la critique de gauche à l’égard d’Israël est désormais isolée. Les voix pro-israéliennes n’ont pas pu s’exprimer. Selon Martine Kleinberg, de Jewish Call for Peace, les invitations adressées à l’association MemoShoah et à Rial auraient été refusées par ces derniers.

La conférence de la chercheuse germano-palestinienne Anna Younes sur « l’antisémitisme anti-israélien » a ainsi eu pour effet de détendre involontairement l’atmosphère. À un rythme effréné, Younes, dont le discours dérivait sans cesse vers l’américain, a disserté, dans une sorte d’espéranto académique, sur les « femmes brunes soumises », les Juifs qui, « jusqu’à récemment, n’étaient pas blancs » et la « racialisation » des Juifs décrits comme des « hommes musulmans » chez Primo Levi… Ou, comme Younes l’a peut-être elle-même mieux résumé : « Au poste de contrôle, je préfère m’adresser au Juif ashkénaze. »

Grâce à l’intervention éloquente de Sylvain Cypel, le colloque a repris de l’élan. Dans son exposé, l’ancien rédacteur en chef du Monde a dénoncé le fait qu’Israël s’approprie « entièrement » la Shoah et l’utilise en outre comme « bouclier pour ses propres crimes ». Dans le même temps, l’histoire propre à Israël s’efface de plus en plus au sein de la société israélienne. Globalement, la connaissance de la Shoah s’amenuise. À l’heure actuelle, le journaliste voit à l’œuvre dans la société israélienne un mélange d’idéologie et d’ignorance. C’est uniquement à cela qu’il faut attribuer le fait que l’affirmation de Benjamin Netanyahu, selon laquelle Hitler n’aurait pas voulu tuer les Juifs mais seulement les chasser, n’ait guère suscité d’émotion au sein de la société israélienne. Le fait d’attribuer le projet d’assassinat des Juifs à une idée du grand mufti de Jérusalem, sympathisant d’Hitler, comme l’a fait par la suite l’ancien et probablement futur Premier ministre israélien, constitue selon Cypel une tentative de rejeter la responsabilité de la Shoah sur les Palestiniens musulmans. Sur le plan politique, cette remarque n’a toutefois rien coûté à Netanyahou, connu pour ses liens étroits avec, par exemple, le nationaliste hindou Modi, le populiste de droite Bolsonaro au Brésil ou encore Orbán en Hongrie. Le journaliste français a qualifié les accusations quotidiennes d’antisémitisme d’« arme fatale », d’« accusation sciemment fausse ». Tous les sondages indiquaient que l’image d’Israël dans le monde ne cessait de se détériorer, en particulier auprès des jeunes Juifs américains. Dans ce contexte, l’antisémitisme serait devenu vital pour Israël. Tout comme, aussi absurde que cela puisse paraître, le rapprochement avec les nationalistes et les suprémacistes blancs aux États-Unis. « Ils pensent comme nous », cite Cypel, reprenant les propos de l’ancien ambassadeur israélien aux États-Unis.

Annie Ernaux, mentionnée plus haut, n’a pour l’instant pas réagi aux accusations d’antisémitisme portées à son encontre. Ce n’est que dans l’émission littéraire « La Grande Librairie » diffusée à la télévision française que la toute nouvelle lauréate du prix Nobel de littérature a déclaré qu’elle se sentait désormais libérée du « sentiment d’illégitimité » qui l’avait envahie lors des précédentes remises de prix, certains se permettant de remettre en cause sa légitimité.