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Sociétal 9 min de lecture

Morale douteuse

« Indésirables » d’outre-mer : les migrants au Luxembourg au début du XXe siècle (3)

Article paru dans Édition août 2023
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Cette série présente, à travers des récits individuels, les liens qui unissent le Luxembourg à d’autres régions du monde. Ces récits s’appuient sur des sources historiques, principalement des dossiers de la police des étrangers conservés aux Archives nationales du Luxembourg. Comme ces dossiers ont été constitués par la police, ils reflètent inévitablement une perspective bureaucratique et criminologique, ce qui rend difficile la lecture des histoires qu’ils recèlent. Outre la connaissance de l’époque et de son contexte, il est donc nécessaire de laisser un peu de place à l’imagination.

Le troisième volet de cette série est consacré à l’un des nombreux migrants d’outre-mer qui, poussés par les événements de la Première Guerre mondiale, sont arrivés en Europe avant de s’installer finalement au Luxembourg. Ainsi, de nombreux soldats et travailleurs ont été amenés en Europe depuis les colonies par les puissances européennes, et l’entrée en guerre des États-Unis en 1917 a encore renforcé la présence de ces migrants d’outre-mer. Les soldats afro-américains, qui combattaient dans des régiments strictement séparés, espéraient, grâce à leur participation à la « Grande Guerre », obtenir reconnaissance et droits civiques. W.E.B. du Bois, célèbre militant des droits civiques et sociologue, appela lui aussi, dans cette optique, les hommes noirs1 à s’engager dans l’armée. Après la guerre, la plupart de ces soldats de retour au pays durent toutefois constater que leurs espoirs n’avaient pas été comblés et que l’on avait même tenté de passer sous silence leur participation à la guerre2. Mais tous les soldats ne sont pas rentrés aux États-Unis. Certains sont restés en Europe, notamment en France, un pays qu’ils percevaient, du moins pendant la guerre, comme moins raciste3. Eddie-Robert Young faisait partie de ces soldats qui sont restés.

Soldats I – Les libérateurs américains

Eddie-Robert Young (né en 1895 à Pittsburgh, décédé au Luxembourg en 1926)

Ma chère Marie,

Ça fait tellement de bien de penser à vous !!

Ici, dans ma cellule, je ne peux rien faire d’autre que penser à nos trois petits coquins et à toi, à tout ce que nous avons traversé ensemble et à la façon dont le destin nous a réunis. Il a fallu qu’une guerre mondiale éclate pour que je puisse te rencontrer. J’ai dû traverser un océan. Le dur labeur au port de Brest… Et mes camarades, comme moi, avaient presque tous des copines françaises, qu’ils soient soldats noirs ou blancs. Bien sûr, on nous punissait plus sévèrement. Et tu avais toujours peur pour moi. Il était aussi évident que la plupart des relations ne tiendraient pas. C’était d’ailleurs prévu ainsi. Il fallait bien que nous rentrions chez nous. Mais je ne le voulais pas. Je voulais rester avec toi. Et toi non plus, tu ne pouvais pas te passer de moi. « Je me fiche de ce que disent les gens, ma famille et mes voisins », m’avais-tu dit. « Pour eux, ça fait une différence que je sorte avec un soldat noir ou que je l’épouse », avais-tu voulu m’expliquer. À l’époque, je ne l’avais pas tout à fait compris, car en France, ce n’est pas aussi grave que chez moi. Mais pour toi, ce n’était pas facile. Je l’ai compris un jour, et pour moi aussi, c’est devenu de plus en plus difficile. C’est pourquoi nous avons sans cesse changé de ville. C’est pour cela que nos enfants sont tous nés ailleurs : Edit à Montbéliard, René à Strasbourg et Paul à Amnéville. Et c’est la naissance de Paul qui a été la plus émouvante. Il est né dans notre maison, loin de tout. Tu as souffert toute la nuit, mais tu as été très courageuse, et enfin, à 9 heures du matin, les souffrances ont pris fin et Paul a vu le jour.

Quand je pense aujourd’hui à nos petits chenapans, je pense inévitablement aussi à mes frères et sœurs. Bien sûr, ils étaient déjà plus âgés lorsque j’ai quitté Chicago pour partir à la guerre. Lorsqu’ils ont compris qu’ils ne me reverraient peut-être jamais, ils ont pleuré à en avoir le cœur brisé. Cela fait maintenant neuf ans que je ne les ai pas vus. J’espère que mon absence n’est pas trop dure à supporter pour les petits Paul, Edit et René !?

Hier, j’ai enfin appris que je serais expulsé à ma sortie de prison. Pardonne-moi, ma chère Marie. Je sais que ce n’était pas ce qu’on avait prévu. J’étais persuadé que je devrais purger ma peine et que, dès ma sortie, je retrouverais immédiatement un emploi de mécanicien ici. Même si beaucoup de clients réagissaient souvent bizarrement à mon égard, j’ai tout de même travaillé au célèbre garage Dondelinger ! Mais ce n’est apparemment pas écrit… L’essentiel, c’est que nous soyons ensemble. Alors préparons-nous, Marie. Quand je sortirai, je toucherai mon dernier salaire et je demanderai un passeport au consul, puis nous partirons en Allemagne. Car je ne peux plus retourner en France et tu en as, je crois, assez toi aussi. La bonne nouvelle, c’est que je vais bientôt sortir d’ici, de la prison de première instance ! On se reverra donc bientôt !

Je t’embrasse très fort et embrasse les trois petits coquins de ma part,

Avec toute mon affection,

Eddie.

La vie militaire et les relations amoureuses

Bien que Young maîtrisât non seulement l’anglais et le français, mais aussi l’allemand, on peut se demander s’il a écrit des lettres à sa femme pendant ses quelque quatre mois de détention à la prison de Grund et si une telle lettre lui serait parvenue. En effet, les détenus n’étaient autorisés à écrire des lettres qu’une fois par mois, à des dates précises, et étaient invités à se montrer aussi concis que possible afin de faciliter la censure4.

Young est né en 1895 dans les États du Nord des États-Unis et y a vécu jusqu’à son engagement dans l’armée. Même si le traitement réservé aux Afro-Américains était légèrement meilleur dans les États du Nord que dans ceux du Sud, les inégalités y étaient tout de même très perceptibles et, surtout à l’approche de l’entrée en guerre en 1917, les actes de violence à caractère raciste et les lynchages de Noirs se sont multipliés précisément dans ces régions. Pour de nombreux militants noirs des droits civiques, l’entrée dans l’armée représentait l’espoir de pouvoir faire leurs preuves et d’être ensuite reconnus comme des citoyens à part entière. Beaucoup de Noirs se sont donc engagés volontairement dans l’armée, d’autres ont été appelés sous les drapeaux. Lorsque les États-Unis sont entrés en guerre, Young avait une vingtaine d’années, tandis que ses trois frères et sœurs plus jeunes étaient encore trop jeunes pour être appelés.

Comme beaucoup d’autres soldats américains, Young est arrivé en Europe par le port de Brest. Comme c’est là qu’il a fait la connaissance de sa femme, Marie Leost (née en 1892 à Brest), qu’il a épousée en 1919, je suppose qu’il y était stationné. Il travaillait probablement pour l’armée américaine au port. De nombreux Afro-Américains faisaient partie, pendant la Première Guerre mondiale, de ce qu’on appelait les « Labour Platoons » et effectuaient des travaux de service dans des conditions épouvantables5.

Pendant la Première Guerre mondiale, de nombreux soldats noirs en France avaient des petites amies ou des relations amoureuses françaises, même si l’armée américaine tentait de l’empêcher et que les soldats noirs étaient souvent sévèrement punis. Alors que les autorités américaines s’efforçaient de maintenir la ségrégation et les inégalités de traitement, de nombreux soldats afro-américains ont fait état de réactions étonnamment positives de la part de la population française. La différence entre la façon dont ils étaient traités aux États-Unis et en France a certainement été pour beaucoup d’entre eux une raison de rester en France. Pour Young et quelques autres, une relation amoureuse a peut-être constitué une raison supplémentaire. Malgré les récits enthousiastes des soldats noirs pendant la guerre, la France n’était toutefois pas exempte de racisme, comme en témoigne notamment le traitement réservé aux migrants et aux travailleurs forcés issus des colonies françaises. Là encore, les relations amoureuses avec des Françaises étaient considérées comme scandaleuses6.

Young a certainement dû subir ce racisme, au moins après la guerre, ce qui explique peut-être les nombreux déménagements de Young et Leost : au départ, le couple vivait à Brest, où Young travaillait comme mécanicien. À partir de 1922, ils sont partis de Belfort pour Montbéliard, puis sont passés par Strasbourg avant de s’installer à Amnéville. C’est au cours de ces déménagements que trois enfants sont nés. En 1926, ils s’installèrent finalement au Luxembourg, où Young travailla comme mécanicien au prestigieux garage Dondelinger, mais fut arrêté au bout d’environ un mois. Le motif invoqué était le « détournement frauduleux d’un véhicule à moteur »7.

Le tribunal l’a condamné à six mois de prison. Au bout de quatre mois, il a déjà été remis en liberté et expulsé du pays. Il aurait également déjà été expulsé de France, car, selon la police de Strasbourg, il y avait déjà commis des vols. Il serait d’une moralité douteuse, aimerait boire et aurait mauvaise réputation. Malheureusement, le dossier ne fournit pas davantage d’informations. Nous ne savons pas s’il s’agissait d’un véhicule du garage Dondelinger, de celui d’un client ou d’une autre voiture. Young avait-il vraiment l’intention de voler cette voiture ? S’agissait-il effectivement d’un vol de voiture ou voulait-il se venger de son employeur ou d’un client ? S’agissait-il peut-être d’un malentendu ou a-t-il été accusé et condamné pour des motifs racistes ? De nombreux scénarios sont envisageables ici, d’autant plus qu’une peine de prison relativement courte a été prononcée. Les vols dont on l’a accusé à Strasbourg ne sont pas non plus précisés et soulèvent des questions. Nous ignorons également ce qu’est devenue la famille Young-Leost après la libération et l’expulsion de Young. S’ils sont vraiment partis en Allemagne en 1926, il est peu probable qu’ils y soient restés longtemps, compte tenu de la prise de pouvoir d’Hitler en 1933. Pour des personnes comme Young, Leost et leurs enfants, l’Europe semblait sans doute devenir de plus en plus petite, et il serait certainement intéressant d’en savoir plus sur la suite de leur parcours.

Young n’était pas le seul soldat afro-américain à avoir atteint le Luxembourg. Des sources iconographiques montrent régulièrement des soldats afro-américains, par exemple ceux qui approvisionnaient les troupes à Diekirch. D’autres soldats venus d’outre-mer se trouvaient également au Luxembourg pendant la Grande Guerre. Nous savons par exemple qu’il y avait des soldats nord-africains et, d’après des sources iconographiques, des soldats sénégalais8. La Première Guerre mondiale a agi comme un catalyseur de migration qui a profondément influencé la culture européenne.

Julia Harnoncourt mène des recherches en histoire contemporaine au C2DH de l’Université du Luxembourg.

1 Le terme « Noir » avec un « N » majuscule est utilisé ici pour désigner les personnes victimes de racisme. Pour en savoir plus, voir par exemple : https://diversity-arts-culture.berlin/woerterbuch/schwarz

2 Johnson, Wray R. (1999) : « Black American Radicalism and the First World War: The Secret Files of the Military Intelligence Division ». Dans : Armed Forces & Society 26 (1), p. 27–53

3 The National WWI Museum and Memorial : Témoignages de soldats noirs de la Première Guerre mondiale, https://www.theworldwar.org/learn/about-wwi/black-soldiers-wwi

4 ANLux, J-108-0317980, Young / Joung Eddi Robert, Léost Marie, Joung Edit, Joung René, Joung Paul Jos., 1926

5 Stovall, Tyler (1996) : Paris noir. Les Afro-Américains dans la Ville Lumière. Avec la collaboration de Tyler Stovall. New York : Houghton Mifflin, 3-7

6 Stovall 1996, 15-20 ; The National WWI Museum and Memorial

7 ANLux, J-108-0317980, Young

8 ANLux, ET-DH-026 Séjour des troupes américaines dans le Grand-Duché de Luxembourg de novembre 1918 à décembre 1919, 1918-1923, établi par Tony Ginsbach