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Sociétal 5 min de lecture

Martine à l’école

Dans un rapport de 82 pages, le Luxembourg Centre for Educational Testing (Lucet) a analysé les premières données relatives au projet pilote « Zesumme wuessen ! » consacré à l'alphabétisation en français. Ce rapport…

Article paru dans Édition juillet 2024
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Dans un rapport de 82 pages, le Luxembourg Centre for Educational Testing (Lucet) a analysé les premières données relatives au projet pilote « Zesumme wuessen ! » consacré à l’alphabétisation en français. Ce rapport constitue une sorte d’immersion en profondeur dans la diversité linguistique du Grand-Duché, à l’échelle locale. Depuis la rentrée 2022/23, quatre classes (113 élèves) du deuxième cycle (Cycle 2.1) de l’Uewerkuerer Schoul à Differdange, à la Schoul Deich de Dudelange, à l’école de Larochette et à l’école Nelly Stein de Dudelange, ont été répartis en deux groupes : les uns apprennent à lire et à écrire en allemand, les autres en français. La deuxième langue étrangère (en l’occurrence l’allemand) est introduite à l’oral en deuxième année scolaire et à l’écrit au Cycle 3.1. Les écoles de Dudelange, Schifflingen et Differdange présentent un indice socio-économique similaire ; l’école de Fielse se situe légèrement au-dessus. C’est le seul établissement où davantage d’enfants ont été alphabétisés en français qu’en allemand (14 contre 13). Pour son analyse, le Lucet a utilisé des données datant de l’automne 2023 ainsi que les « épreuves standardisées » (EpStan). Il s’agit de tests de performance standardisés qui évaluent les compétences clés en mathématiques et en compréhension du luxembourgeois et qui sont utilisés dans le cadre du suivi scolaire habituel. Un groupe d’élèves aux caractéristiques similaires a servi de groupe témoin ; les parents ont également été associés à l’étude au moyen de questionnaires.

Malgré certaines limites méthodologiques – le groupe des enfants alphabétisés en français étant restreint –, ces résultats doivent être considérés comme positifs. Les enfants alphabétisés en français font preuve d’un bien-être légèrement supérieur et d’une motivation scolaire plus forte que le groupe témoin lorsqu’il s’agit de l’acquisition de la langue écrite dans « leur » langue. (Des recherches supplémentaires seraient nécessaires pour déterminer pourquoi les enfants alphabétisés en français manifestaient une angoisse nettement plus forte face aux mathématiques – bien qu’ils aient obtenu de bons résultats.) Il n’est pas surprenant de constater que les parents sont plus à même d’aider leurs enfants lorsque ceux-ci apprennent à lire et à écrire dans la langue familiale. Cette constatation est « particulièrement significative » dans la mesure où il existe un lien positif entre le soutien des parents et les résultats scolaires des enfants, écrivent les chercheurs. Les élèves se sentaient intégrés dans une classe soudée ; la crainte d’une division entre les élèves ne s’est donc pas confirmée jusqu’à présent.

Les réponses concernant la situation linguistique des familles montrent que l’environnement linguistique à la maison est plus ou moins homogène en ce qui concerne les médias. Ainsi, les enfants alphabétisés en français n’ont pratiquement aucun contact avec le luxembourgeois (25 %) au sein de leur famille, et absolument aucun avec l’allemand, que ce soit par le biais de pièces radiophoniques, de livres ou de films. Les élèves issus d’un milieu linguistique luxembourgeois préfèrent certes aussi les films allemands, mais regardent proportionnellement plus de films français que l’autre groupe. Le Lucet explique cela par le fait que certains parents, qui parlent français ou portugais à la maison, ont néanmoins opté pour une alphabétisation en allemand. Parallèlement, il apparaît également que ces origines linguistiques extrêmement diverses ne constituent pas un problème de communication pour les enfants : pour la plupart, ils parlent tout simplement le luxembourgeois entre eux.

Claude Meisch, ministre de l’Éducation du DP, a de quoi se réjouir : l’alphabétisation en français est l’un de ses projets qui lui tiennent particulièrement à cœur. Tous les partis, à l’exception de l’ADR, sont en principe ouverts à ce projet, mais beaucoup souhaitaient attendre les résultats de cette première évaluation. Francine Closener, coprésidente du LSAP, estime que le projet est jusqu’à présent prometteur, mais que le diable se cache « dans la mise en œuvre à grande échelle ». Les petites communes auraient certainement des difficultés à proposer les deux langues, et il faudrait s’assurer de l’adhésion du personnel enseignant. Se pose également la question des parents : c’est à eux qu’il revient de choisir la langue d’alphabétisation. « Qu’adviendra-t-il de ceux qui ne le souhaitent pas ? » Il faut en effet veiller à ce que l’alphabétisation en français ne soit pas perçue comme « inférieure ». M. Closener y voit un moyen de lutter contre les inégalités en matière d’éducation, mais pas une « solution miracle ». Meris Sehovic, président du parti des Verts, juge lui aussi les résultats « encourageants », tout en reconnaissant la nécessité de ressources supplémentaires pour les communes. L’État et les communes devraient collaborer plus étroitement, et il faudrait également apporter davantage de cohérence à l’offre scolaire. Compte tenu du fait que l’alphabétisation doit être mise en place à l’échelle nationale d’ici la rentrée 2026/2027, ces questions sont urgentes. Hier, elles ont été en partie débattues en commission parlementaire, sans apporter de réponses particulièrement concrètes et avec de nombreuses interventions de Fred Keup (ADR), qui s’est dit préoccupé par la langue luxembourgeoise. Il faudrait en tout cas éviter une surcharge du système, telle qu’on l’observe dans l’enseignement secondaire et qui conduit inévitablement à un surmenage. Les inégalités en matière d’éducation risquent de s’accentuer si toutes les écoles ne sont pas en mesure de proposer ces deux options.

L’objectif est de regrouper ces deux groupes à la fin de l’école primaire. Aujourd’hui, très peu d’enfants du cycle 4 ont le même niveau dans les deux langues étrangères. Ce n’est qu’au cours des prochaines décennies que l’on pourra vraiment voir si l’alphabétisation en français renforce cette tendance.