Le texte de ce livre commence – sans surprise – par la couverture et se termine par trois mots sibyllins à la page 219. « Intra Muros » est le titre, en latin, comme il se doit, et cela signifie pour le lecteur lambda : voici quelqu’un qui t’entraîne à l’intérieur des murs lumineux du Palais de justice, où l’auteur raconte des choses qui ne sont pas publiques, voire secrètes. On en aurait des frissons si ce n’était le sous-titre : « Grandeur et turpitudes au temple de Thémis ». Oh là là, qu’est-ce que ça veut dire ? Des choses grandioses et horribles au temple de Thémis, c’est-à-dire au temple de la déesse grecque de la Justice. Au fait : j’ai dû chercher « Thémis » sur Google, je ne la connaissais pas. 1 à 0 pour le Maître Vogel avant même qu’il ne commence ; voilà qu’un chevalier de l’esprit antique et très cultivé s’adresse à moi, petit peuple. Heureusement, ça continue en bas : avec un pub luxembourgeois sans prétention : « Mat der Affär Bommeleeër », je me réjouis à l’avance des anecdotes que l’initié de la justice va nous raconter.
Mais pour commencer, je vais m’attirer des ennuis, et pas des moindres. Et voilà comment ça se passe : dès les premières pages de son livre, le maître s’en prend à la justice, lui reprochant son arrogance simplement parce qu’elle est irresponsable, indépendante et jouit d’une inamovibilité, c’est une véritable fourmilière, un monde hermétique où l’on parle une langue ésotérique. Et c’est là qu’interviennent les critiques : les juges ne sont pas attaqués par la presse, ce « quatrième pouvoir » autoproclamé ; la presse se range toujours du côté des juges, ce chien de garde, par peur, préfère fermer les yeux, mais s’en donne à cœur joie quand il s’agit de politiciens, se déchaînant sur la boue qui peut salir la vie des accusés, tout ça pour le scoop : « Pour bien alimenter le scoop, le pire ne sera pas suffisamment pire ». Un coup à gauche, un coup à droite et un coup en plein visage pour la presse. C’est à la page 25. À la page 179, le maître publie ensuite une lettre dans laquelle il exhorte, le 27 février 2020, le procureur à procéder à une perquisition chez RTL, en raison de reportages, qui y auraient été diffusés au sujet de l’explosion à Schléiwenhaff. Citation : « La défense vous prie instamment de procéder à une perquisition chez RTL et d’ordonner la saisie de l’intégralité des documents qui ont été présentés lors du reportage d’hier soir. » Un grand merci pour cette aide à la presse. Il faut bien sûr expliquer par là que, dans ces reportages, les manœuvres d’Ösling de 1985 et l’armée sont à nouveau mises en avant – ce qui convient parfaitement à la « défense de Scheer » – comme Gaston Vogel se nomme lui-même dans son livre – s’inscrit parfaitement dans le tableau. Sa théorie est en effet que l’OTAN et le gouvernement sont responsables des attentats, et que les deux accusés, Scheer et Wilmes, sont avant tout et surtout innocents, ou tout au plus des complices involontaires.
Dans son livre, il aborde diverses affaires, grandes et petites. Il traite de sujets très variés, tantôt brièvement, tantôt en détail. Exemples : les magistrats impliqués dans des affaires d’affectation, les problèmes avec les experts, le casier judiciaire secret, etc. Dans le chapitre intitulé « Affaires ténébreuses – les chancres », une centaine de pages sont consacrées aux grandes affaires de criminalité et de politique. Deux affaires retiennent particulièrement l’attention : l’affaire Joerhonnert et l’affaire Bommeleeër.
L’auteur appelle l’affaire D’Joerhonnert « l’affaire du major R. », bien que tous ceux qui se sont intéressés de près ou de loin à cette affaire sachent comment s’appelle cet homme. Gaston Vogel fait donc ici preuve d’un soupçon de discrétion humaine. R. aurait passé quatre ans à rôtir sur le feu, et c’est là qu’intervient une phrase fétiche de Vogel : « Il était seul et eux étaient tous », qui a brisé le cœur de R. Une certaine presse était d’ailleurs mise en cause : « Pour la presse, le pire ne suffit pas, il faut toujours un pire de plus. » Encore une fois, la presse est critiquée. La manie des abréviations, qui imprègne tout le texte, rend celui-ci assez indigeste. Car tous les noms sont abrégés, y compris ceux des magistrats et des politiciens. On lit cela – il est question d’armes, de drogues, le proxénétisme et les escroqueries – et après la lecture, on se dit qu’il faut relire ça ailleurs, ça reste obscur ici – et bien loin de « Gaston raconte Major R. », « Non merci, ce n’est pas du tout ça ». Dommage, d’ailleurs, car il y a des gens qui disent que cette affaire vieille d’un siècle – la revanche contre la gendarmerie – aurait été à l’origine de l’affaire Bommeleeër.
C’est donc chez eux que cela se passe. Plus précisément dans le cadre du procès des accusés Scheer et Wilmes. Celui-ci a été suspendu fin juin 2014 après 175 séances et attend depuis lors la reprise des débats. Gaston Vogel ne trouve pas dans le dictionnaire de mots assez forts pour décrire le résultat : « le plus grand scandale », « honte », « chienlit », « désastre », « faillite ». Le chapitre est intitulé « Tchernobyl judiciaire », ce qui est une absurdité, car si l’accident nucléaire a intéressé le monde entier, en revanche, notre « bombe autochtone » de 1985 n’intéresse personne à l’étranger. Et ce n’est pas la seule erreur dès le début. L’auteur écrit à la quatrième ligne du chapitre : « Depuis 36 ans, on reste au point de départ », ce qui est tout simplement faux. Certes, à la gendarmerie, on savait très tôt que celui qui se trouvait derrière devait être impliqué dans l’attentat, mais le grand public n’a pris conscience qu’au cours du procès de la manière dont l’enquête avait été menée, ou plutôt délibérément mal menée, voire pas menée du tout – il fallait éviter une deuxième affaire du XXe siècle. Cela a failli réussir : si l’enquête n’avait pas été relancée vers l’an 2000, il n’y aurait pas eu de procès. Ce qui a tout de même eu pour conséquence que les anciens hauts responsables de la gendarmerie – y compris l’ancien chef de la brigade mobile Bernard Geiben – ont été mis en examen. On est bien loin du point de départ, et malheureusement aussi, encore bien loin du point d’arrivée. Et, selon l’avocat de la Défense Scheer, on est encore très loin de l’armée, de l’OTAN, de Stay-Behind et de Gladio, où les avocats de la Défense soupçonnent les véritables auteurs des attentats.
Ces 60 pages contiennent également toutes ces citations célèbres qui ont marqué le procès : celle du juge d’instruction Klein, qui a déclaré : « C’est une affaire d’État qui ne doit pas être élucidée », ou encore la phrase de la juge : « Tout ce qui pouvait mal tourner a mal tourné. On ne peut s’empêcher de penser que c’était voulu. »
À ce manuscrit un peu plus ancien, Gaston Vogel a ajouté un chapitre consacré à Geiben, c’est-à-dire à l’éternel suspect, désormais inculpé, l’ancien chef de la brigade mobile. Il s’agit essentiellement de l’attentat à la bombe devant le Palais de justice. C’est l’histoire orchestrée par l’ami de Geiben, le gendarme Jos Steil, celle de Ben, qui devait venir de Bruxelles, mais qui n’est pas venu, alors qu’il était pourtant là ; c’est alors que la bombe a explosé et, en arrière-plan, le Srel observait et ne regardait pas, et il en est ressorti… rien. Le lendemain, Geiben est sorti de la maison de Jos Steil, de la Villa Chomé, et est rentré à Bruxelles avec des bouquets de fleurs inquiétants. Tout le monde est au courant, car la presse et le procès ont fait leur travail.
Le résumé du procès fait par Gaston Vogel est intéressant pour ceux qui ne l’ont pas suivi. On n’y apprend rien de nouveau. Pas même au sujet de ce Geiben, à qui l’on avait déjà demandé, dès février 1987, alors qu’il était rédacteur d’une émission sur RTL, s’il avait un alibi, et qui, à l’époque déjà – tout comme lors d’une question posée peu après au début du procès –, avait répondu de manière évasive.
Gaston Vogel écrit dans un bilan intermédiaire que ce qu’on a lu jusqu’à présent ne représente qu’« une très faible partie de ce qui constituera peut-être un jour la plaidoirie définitive ». Une plaidoirie donc, rien d’objectif, mais la défense qui s’exprime. Ce qui explique également pourquoi le texte contient des références obscures, que le non-juriste ne peut absolument pas comprendre : des arrêts de jurisprudence français concernant les droits de la défense, qui ne doivent pas être bafoués.
On voit bien, rien qu’à ses noms propres, qu’un juriste a écrit ce livre. À commencer par ses latinismes : in situ, urbi et orbi, in articulo mortis, ad portas, ab initio, post festum – ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d’autres, par lesquels le critique de la justice nous fait comprendre qu’il fait partie de l’appareil.
Son mot préféré est « chienlit ». Rien que dans le chapitre sur Bommeleeër, il apparaît plus d’une demi-boîte de fois ; après ça, j’ai arrêté de compter. C’est pourtant un mot intéressant, « chienlit », qui vient du carnaval parisien d’autrefois et qui signifie simplement qu’on a fait pipi au lit, « chier en lit », ce qui se voit à l’arrière de son costume. Marc Scheer, dans son article « Affekot », résume ainsi cette enquête lamentable et ce procès : « La Défense serait la seule à devoir souffrir de “ce chienlit horrible, scandaleux, indicible” », écrit-il, lui qui est manifestement « intra muros », un initié qui critique ses collègues et la magistrature. Et son livre s’achève naturellement par un latinisme, trois mots : « Periculum in mora », y lit-on, « danger imminent ». Non pas pour la justice, mais pour tous ceux qui y sont impliqués, dit-il, lui qui a accumulé près de soixante longues années d’expérience au Temple de Thémis. Gaston Vogel souligne également combien de personnes sont déjà décédées dans le cadre du dossier Bommeleeër : des chefs de gendarmerie, des témoins et des suspects. Avec un peu d’optimisme, écrit-il, toutes les procédures seront peut-être terminées en 2035, car à ce moment-là, « tous les acteurs et prétendus acteurs seront décédés ». Son livre est une manière de plaider, « in articulo mortis, tempore ignoto », comme il le dit lui-même.