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Sociétal 9 min de lecture

La vraie vie est ailleurs

La réédition du récit de voyage en Afghanistan de la journaliste suisse Annemarie Schwarzenbach prend aujourd’hui une résonance sinistre, mais invite également à la réflexion

Article paru dans Édition septembre 2021
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La vraie vie est ailleurs
Annemarie Schwarzenbach © Collection de la Bibliothèque nationale suisse

Pour Annemarie Schwarzenbach, qui a toujours entretenu une relation très conflictuelle avec sa mère, la découverte des effets euphorisants de la morphine coïncide avec la fin d’un monde, celui du Berlin des années 30 et le spectacle affligeant du triomphe de l’idéologie nazie en Allemagne – idéologie qui était aussi celle de sa mère, Renée Schwarzenbach-Wille, cavalière de saut d’obstacles à l’allure masculine et autoritaire. Avec son mari, le magnat de la soie Alfred Schwarzenbach, cette descendante d’un Bismarck et du général des forces suisses pendant la Première Guerre mondiale, aura exercé sur sa fille une emprise particulièrement tenace.

La nature malsaine de cette relation n’avait pas échappé à Klaus et Erika Mann : Annemarie Schwarzenbach, antifasciste convaincue, fréquentait d’autres exilés politiques et juifs allemands, comme la photographe Marianne Breslauer. Mais Erika Mann (à laquelle Schwarzenbach vouait un amour éperdu, jamais partagé) et son frère prendront leurs distances avec elle après qu’un violent groupuscule d’extrême droite eut boycotté une représentation de leur cabaret politique, exilé à Zurich, Die Pfeffermühle, et qu’une enquête, restée sans suite, avait mis en lumière les liens des intrus avec la famille Schwarzenbach.

Ainsi, lorsque Ella Maillart, ethnologue et écrivaine de voyage genevoise, rencontrée à l’automne 1938, vient lui rendre visite dans une clinique d’Yverdon (où elle suit une cure de désintoxication) pour lui proposer de voyager à deux en Afghanistan, Schwarzenbach accepte. Dans l’espoir à la fois d’échapper au climat délétère qui s’installe en Europe, mais aussi à la « dictature » des drogues : « Annemarie Schwarzenbach souhaitait, grâce à ce voyage, reprendre le contrôle de sa vie, qui avait quelque peu déraillé en 1938, et mieux la structurer grâce à un objectif clairement défini. Elle a également profité de ce voyage éprouvant pour se tenir à l’écart des tentations de la morphine, sous la protection d’Ella Maillart, une femme d’une grande intégrité morale », écrit dans sa postface Roger Perret, qui dirige l’édition des œuvres d’Annemarie Schwarzenbach.

Au cours de ce séjour de cure, Schwarzenbach avait terminé un roman, *La vallée heureuse*. Quant à Ella Maillart, elle jouissait à cette époque d’une réputation internationale grâce à ses nombreux reportages photo réalisés en Asie. « Annemarie Schwarzenbach jouissait elle aussi d’une certaine notoriété en Suisse grâce à ses articles et reportages photo sur ses voyages en Europe, en Asie et aux États-Unis. Toutes deux étaient des pionnières dans leur domaine et comptaient parmi les représentantes d’une nouvelle génération de femmes indépendantes et intrépides », note encore Roger Perret, pour qui les deux femmes étaient « à l’apogée de leur carrière à la fin des années 1930 ».

L’Afghanistan apparaît alors comme une terre vierge, loin du bruit des bottes et du monde. Ce n’est pas encore l’État narco qu’il risque de devenir aujourd’hui, quarante ans après que les moudjahidines, soutenus par les États-Unis dans leur guerre de guérilla contre l’occupant soviétique, se sont servis de la production et de la vente d’opium pour financer leurs besoins en armes. La matière première de l’opium était présente en grandes quantités depuis les années 50, notamment à proximité du barrage de Kajakai sur le fleuve Helmand, construit à l’époque avec l’aide d’ingénieurs américains – un projet qui a eu pour effet secondaire d’augmenter le niveau de la nappe phréatique, de faire remonter le sel dans le sol et de favoriser ainsi la croissance, notamment, du pavot.

Mais dès 1939 (année où le voyage aura lieu), l’Afghanistan, État tampon entre l’URSS et l’Empire britannique, bénéficie, en tant que nation « aryenne », du soutien technologique du Reich allemand. Ce dernier envoie des ingénieurs et des conseillers militaires pour construire des routes ou encore former l’armée et les services secrets afghans. À tel point que, lorsque Eisenhower ou Khrouchtchev se rendront dans le pays au lendemain de la guerre, le corps de parade afghan qui les accueille sur le tarmac de l’aéroport de Kaboul porte toujours des casques de la Wehrmacht.

En réalité, toute la région faisait l’objet de vastes projets de modernisation, parfois concurrents, soutenus par les États-Unis ou l’Union soviétique. Dans les écrits d’Annemarie Schwarzenbach, il est constamment question de la « nouvelle Turquie », du « nouvel Iran » et aussi de nombreuses routes, d’ingénieurs et d’ouvriers venus des quatre coins du monde pour gagner leur vie sur les chantiers du futur.

Schwarzenbach, qui était une excellente conductrice, avait organisé pour ce voyage spectaculaire une Ford Roadster Deluxe, flambant neuve et spécialement adaptée, dans un garage zurichois, aux contraintes qui les attendaient. Avec Ella Maillart, elles s’étaient rendues au préalable à Paris, Londres et Berlin pour s’informer auprès des musées, des consulats, des sociétés géographiques, etc., sur l’itinéraire à suivre ainsi que sur le contexte culturel et politique des pays qu’elles allaient visiter. Dans leurs bagages, elles emportaient leurs machines à écrire, l’appareil photo de Schwarzenbach et la caméra d’Ella Maillart.

En juin 1939 enfin, les deux aventurières quittèrent Genève. Avant leur départ, elles achetèrent une miche de pain de seigle suisse qu’elles entamèrent dans le Piémont et dont elles mangèrent la dernière tranche en Bulgarie. En Slovénie, qui avait appartenu à l’Empire austro-hongrois, une grande partie de la population germanophone estime qu’il vaudrait mieux « wieder zu einem grossen Reich zu gehören ». Une classe d’écoliers, y compris l’instituteur, leur adresse d’ailleurs un salut hitlérien. Pressées de quitter cette Europe en pleine convulsion nationaliste, elles traversent la Bulgarie pour arriver en Turquie, à Trabzon, où elles empruntent le chemin inverse de celui que Xénophon décrit dans son Anabase. Leurs voisins de table sont des architectes ou des ingénieurs des ponts et chaussées. « Des métiers dont la nouvelle Turquie a besoin », note Annemarie Schwarzenbach dans son carnet. Le soir, des policiers viennent contrôler les passeports des deux femmes et s’enquérir des motifs de leur voyage.

Heureusement, Annemarie Schwarzenbach était en possession d’un passeport diplomatique et bénéficiait d’un vaste réseau de contacts, liés aux entreprises de la famille Schwarzenbach. En 1935, elle avait épousé à Téhéran le diplomate français homosexuel Claude-Achille Clarac. Qu’il s’agisse d’un mariage blanc ou d’un pacte amical, le fait est que ce passeport lui servira de sésame à de nombreuses occasions. Au cours de leur voyage, les deux femmes seront ainsi régulièrement invitées par les représentations occidentales locales.

De ce voyage, Ella Maillart tirera son roman *La voie cruelle* (d’Land, 21 décembre 2001), qui ne paraîtra toutefois qu’après la mort d’Annemarie Schwarzenbach en 1942, dans une version fortement remaniée. Renée Schwarzenbach-Wille ayant obtenu la suppression de plusieurs passages qui la mettaient en cause. Mais ce livre, qui relate le voyage des deux femmes en Afghanistan, aura également contribué à façonner l’image d’Annemarie Schwarzenbach. « Christina », comme elle s’appelle dans le livre, y est décrite comme une adepte de la souffrance, qu’elle adore « comme la source de toute grandeur ».

Car *La voie cruelle* raconte également l’échec du voyage en Afghanistan d’Ella Maillart et d’Annemarie Schwarzenbach. Un voyage au cours duquel les deux femmes finiront par prendre conscience de leurs divergences respectives et d’une incompatibilité fondamentale, rendant impossible toute collaboration future. Ulcérée par le comportement de son amie, après la découverte d’une capsule de morphine dans ses affaires et une aventure avec l’archéologue franco-luxembourgeoise Ria Hackin (épouse de Joseph Hackin), Ella Maillart quitte Kaboul et Annemarie Schwarzenbach pour se rendre en Inde. Elles ne se reverront qu’une seule fois, l’année suivante, mais resteront en contact par courrier.

Il faudra attendre l’année 2000 et la première édition des écrits, reportages et photos réalisés par Schwarzenbach en Afghanistan pour rétablir la position de la journaliste et écrivaine « comme l’une des plus importantes écrivaines et photographes de voyage du XXe siècle ». Le magnifique recueil paru cet été aux éditions Lenos de Bâle retrace le voyage d’une Schwarzenbach affaiblie au Turkménistan, qu’elle visitait, livrée à elle-même, après le départ de Maillart. Ce sont des pages empreintes d’angoisse, de tourments et de doutes. Comme elle l’écrit ailleurs : « Le voyage, cependant, qui peut apparaître à beaucoup comme un rêve léger, comme un jeu séduisant, comme une libération du quotidien, comme la liberté par excellence, est en réalité impitoyable, une école, qui nous habitue au cours inévitable des choses, aux rencontres et aux pertes, coup sur coup ».

Relire aujourd’hui, alors que le sort déchirant de l’Afghanistan fait la une de l’actualité, le voyage d’Annemarie Schwarzenbach au pays de la burqa et de l’Hindou Kouch, c’est d’abord découvrir un style d’une limpidité sans compromis et un don divin pour nommer les choses, pour décrire l’Afghanistan, ses villages en terre cuite, le pain ouzbek, le goût des melons, des raisins, le parfum du thé, du pilaf, le soleil, le bleu, le rouge, les chevaux, les bazars, la prière, le vent. Chaque phrase d’Annemarie Schwarzenbach est une prise de risque. Ensemble, elles agissent sur l’âme et la beauté de ce pays, épuisé par des décennies de guerre, comme un baume réparateur. Mais de quoi ?

Il y a bien sûr aussi l’incompréhension, comme on a pu le supposer chez ces deux femmes émancipées, confrontées au mystère de la burqa (ou tchador, comme l’appellent les Afghans). « Nous pouvons à peine imaginer une telle vie », écrit-elle. « Mais ces femmes étaient-elles vraiment particulièrement malheureuses ? On ne peut désirer que ce que l’on connaît. Et était-ce juste, nécessaire, de les éduquer et de les éclairer, et de leur insuffler le germe du mécontentement ? ». Elle en doutera moins une fois en présence de cette Française, mariée à un Afghan et vivant à Kaboul en portant la burqa : « Nous sommes peut-être devenus aujourd’hui, en Europe, sceptiques face aux mots d’ordre tels que liberté, responsabilité, égalité des droits pour tous et autres concepts du même genre. Mais il suffit d’avoir vu de près cette servitude oppressante (…) pour secouer le découragement comme un mauvais rêve et redonner la parole à la raison, qui nous invite à croire aux objectifs simples d’une existence digne et à nous engager pour eux. »

Annemarie Schwarzenbach, Toutes les voies sont ouvertes. Éditions Lenos, 2021. 344 p