La semaine dernière, une bonne trentaine de représentants du secteur cinématographique luxembourgeois – producteurs, techniciens – se sont rendus à Montréal, au Canada, où le Luxembourg était le pays invité du festival Cinemania. Parmi eux, on comptait, selon une estimation approximative, une douzaine de représentants de Kultur LX, l’agence de promotion du secteur culturel, du Film Fund – qui, curieusement, n’avait pas été intégré lors de la création de Kultur LX – et du ministère des Médias, dont le ministre en charge, Xavier Bettel, et son entourage. L’événement a été un franc succès, ont annoncé par la suite le Film Fund et le ministère des Médias. De nombreux nouveaux contacts ont été noués et d’anciens entretiens. Et cela, comme on a pu le constater à travers les publications sur les réseaux sociaux, dans des conditions météorologiques très agréables, même si les températures étaient inhabituellement élevées pour la saison – le changement climatique n’est pas en reste.
Face à de telles déclarations et en regardant les photos de réunions (parfois bien arrosées) partagées par les participants et les instances officielles sur les réseaux sociaux et les sites web, cela ravive le souvenir du bon vieux temps de « Luxembourg for finance » (LFF), l’agence de promotion du secteur financier. À l’époque où des délégations bien plus importantes, composées de banquiers et d’avocats d’affaires, se rendaient vers des destinations toujours plus exotiques afin d’explorer sur place ces « opportunités » souvent citées, mais relevant plutôt du domaine de la légende. Bien souvent, les soirées de ces missions se terminaient par des sorties en groupe des « Luxembourgeois » dans des restaurants locaux ou au bar d’un hôtel cinq étoiles, c’est-à-dire avec exactement les mêmes personnes avec lesquelles de nouvelles opportunités commerciales auraient pu se présenter au bureau au Luxembourg, lors de réceptions professionnelles ou au bar habituel du coin – sans avoir à recourir à un séjour à l’étranger coûteux et générateur d’émissions de CO₂.
La belle époque de la LFF a pris fin en 2013 lorsque le ministre des Finances Luc Frieden a limogé le PDG Fernand Grulms – après que ce dernier eut emmené une nouvelle fois la moitié de son personnel en Chine aux frais de l’État. Au sein du secteur, certains reprochaient à la LFF d’être devenue un simple tour-opérateur, y compris pour les fonctionnaires et les responsables. Les destinations faisaient également l’objet de désaccords entre ceux qui aimaient jouer au golf sous les palmiers et ceux qui estimaient qu’il n’y avait guère de sens à s’envoler pour la Copa Cabana alors que la plupart des clients des banques se trouvaient dans la région des trois frontières. (d’Land, 01/03/2013) Étant donné que la grande majorité des coproducteurs des films « luxembourgeois » sortis en salles cette année sont européens, on observe ici aussi un parallèle avec le LFF en matière de destinations : Pourquoi aller jusqu’au Canada alors que les principaux partenaires commerciaux se trouvent juste à côté ? Et cette question se posait également tant pour les missions du LFF que pour la participation à Cinemania : qui est présenté là-bas comme le secteur « luxembourgeois » ? Dans le premier cas, il s’agit des succursales de prestataires de services financiers étrangers. Dans le second cas, à quelques exceptions près, il s’agit de coproductions étrangères cofinancées par le Film Fund, réalisées par des auteurs et réalisateurs allemands, français, belges ou irlandais.
Aussi réjouissante qu’ait été la création de Kultur LX, une agence de promotion dédiée au secteur culturel, destinée d’une part à aider les artistes à lancer leur carrière et d’autre part à contribuer à diffuser à l’étranger le message selon lequel que le Luxembourg n’est « pas seulement » un centre financier, les responsables devraient d’autant plus veiller à ne pas répéter les erreurs commises par le LFF. Et ce, pour plusieurs raisons.
Contrairement aux banquiers, dont relève la LFF et dont les salariés financent leurs séjours à l’étranger, la plupart des artistes ne gagnent pas des sommes colossales, mais ont au contraire du mal à subvenir à leurs besoins grâce à leur métier. Si, lors d’un tel voyage scolaire, le rapport entre, d’une part, les responsables des agences de promotion, des ministères et des fonds et, d’autre part, les artistes – c’est-à-dire ceux qui écrivent réellement des scénarios, bénéficient d’une résidence au Canada et donnent un concert à l’occasion de la Journée du Luxembourg –, est d’environ 2 pour 1, cela est pour le moins préoccupant, voire problématique. En effet, le prix d’un billet d’avion pour un responsable se rendant au Canada correspond au montant qu’un artiste ne reçoit pas ailleurs à titre d’aide pour un projet.
Le fait que les Luxembourgeois se soient rendus au Canada en pleine crise énergétique aiguë, quelques jours seulement avant que Xavier Bettel, en tant que ministre d’État, ne déplore l’inaction face à la crise climatique lors de la COP à Charm el-Cheikh, nuit d’autant plus à l’image de la participation luxembourgeoise à Cinemania. D’autant plus que les voyages en avion sont particulièrement néfastes pour le climat, toutes les agences de promotion devraient de toute urgence se demander si de tels voyages d’étude sont encore d’actualité et compatibles avec les objectifs climatiques.
Ceux qui s’inquiètent de voir les ours polaires canadiens transpirer leur rendent le plus grand service en ne prenant pas l’avion pour le Canada.