Le 25 mai 2020, le meurtre de George Floyd a fait du racisme un sujet d’actualité dans le monde entier. Au Luxembourg également. Le 5 juin dernier, la jeune association Lëtz Rise Up a coordonné la manifestation « Demonstration for Justice ». Plus d’un millier de personnes se sont rassemblées devant l’ambassade des États-Unis au Limpertsberg, dont des centaines de jeunes. Jeudi dernier, Lëtz Rise Up a publié son premier rapport annuel. Ce document de 16 pages revient sur le passé et esquisse les projets pour 2021-2022. Le 25 septembre, l’association invite ses membres à sa première assemblée générale. Mais qui est Lëtz Rise Up, quelle est son histoire et quels sont ses objectifs ?
Comme l’explique la présidente Sandrine Gashonga, l’histoire de Lëtz Rise Up remonte aux années 2010. À cette époque, des mouvements antiracistes se sont formés dans plusieurs pays européens, rompant avec les formes traditionnelles de lutte contre le racisme. Ces nouveaux mouvements étaient désormais « community-led », c’est-à-dire qu’ils ont été fondés et coordonnés par des personnes ayant elles-mêmes été victimes de racisme. Un processus dans la lignée duquel s’inscrit également Lëtz Rise Up, selon Mme Gashonga.
À la question de savoir si l’histoire de « Lëtz Rise Up » est celle de Gashonga, elle répond clairement « non ». « Lëtz Rise Up » serait l’histoire de la rencontre entre plusieurs personnes issues de milieux différents. Gashonga pense notamment à Zineb Zeghloul, une Afro-Marocaine qui travaille dans le secteur financier, à Karima Sioud, une Franco-Tunisienne, ou encore à Pélagie Bakilan, qui a étudié la couture et la gestion hôtelière et qui est aujourd’hui créatrice de mode. Si elles sont arrivées au Luxembourg par des chemins différents, elles s’y sont rencontrées au même moment et ont surtout un point commun : avoir été victimes de racisme. C’est de la « volonté d’un groupe de femmes victimes de racisme au Luxembourg » qu’est né Lëtz Rise Up, dont l’objectif est d’améliorer le quotidien de ces femmes.
À ce jour, Lëtz Rise Up compte 35 membres, dont 15 participent activement à des projets. Une employée a rejoint l’association en août 2021. L’association à but non lucratif est financée à 96,5 % par des subventions publiques, comme l’indique le rapport annuel de Lëtz Rise Up. Lëtz Rise Up bénéficie notamment d’un soutien financier de la commune de Beckerich, du ministère de l’Intégration ou de l’Œuvre Grande-Duchesse Charlotte. Sans ces subventions, Lëtz Rise Up ne pourrait pas exister, selon M. Gashonga.
En tant que présidente, Mme Gashonga ne tire toutefois aucun revenu de Lëtz Rise Up. Son engagement au sein de l’association est bénévole. Elle est néanmoins rémunérée par Lëtz Rise Up pour animer une formation proposée par l’association. De profession, Gashonga est formatrice indépendante, conseillère et coach, comme l’indiquent son site web personnel et sa page LinkedIn. Elle a déjà animé des formations sur la constitution d’équipes interculturelles à l’Uni.lu et au sein du cabinet d’avocats d’affaires Linklaters Luxembourg.
Née au Rwanda en 1977, elle survit au génocide de 1994 alors qu’elle est encore adolescente. Gashonga est sauvée par les Nations unies de l’Hôtel des Milles Collines à Kigali. Arrivée en Italie, son parcours la mène au Luxembourg en passant par la Belgique. L’Hôtel des Mille Collines marque ainsi un tournant décisif dans le parcours de Gashonga. Un épisode qui a eu des répercussions sur toute sa vie, en particulier sur son parcours scolaire.
Une fois arrivée au Luxembourg, Gashonga a suivi une formation en gestion des conflits ainsi qu’un master d’un an en médiation. C’est son père qui l’a inspirée à suivre cette voie. Avant de mourir dans le conflit, son père s’était engagé, avant le génocide, en faveur de la réconciliation entre Hutus et Tutsis. Considéré comme un « véritable idéaliste », il avait été exclu de son propre entourage parce qu’il était « trop modéré ». Depuis le Rwanda, « cette exigence de justice, ce désir de justice » sont constamment présents chez Gashonga. Elle a également étudié la philosophie et connaît bien les penseurs européens tels que Kant, Hegel, Schelling, Hume ou Ricoeur. En revanche, elle n’a jamais découvert les auteurs africains pendant ses études en France et au Luxembourg.
Depuis que la situation de l’ancienne réfugiée s’est stabilisée, Gashonga s’est engagée. En 2009, elle a commencé à travailler chez Asti, avant de rejoindre Amnesty International peu après. Elle y a trouvé un environnement qui lui a permis de se former en tant que militante. Elle avait toutefois constaté à l’époque qu’il y avait un retard à rattraper au Luxembourg en matière de lutte contre le racisme. En tant que membre du parti déi Lénk, Gashonga s’est présentée aux élections européennes de 2019. Aujourd’hui, elle n’est toutefois plus membre du parti. Gashonga a l’impression qu’il faut faire trop de concessions et qu’on s’y perd. C’est pourquoi elle préfère se consacrer au militantisme.
Depuis 2020, la perception du racisme au Luxembourg a évolué. Selon le rapport annuel de Lëtz Rise Up, le racisme structurel est désormais au moins un concept reconnu au Luxembourg. Approfondir la connaissance du phénomène du racisme structurel et de ses dynamiques est l’une des priorités de l’association pour les douze prochains mois. Gashonga cite comme exemple de racisme structurel le préjugé selon lequel les personnes noires seraient paresseuses. Une idée qui trouve son origine dans l’esclavage. À l’époque, cette idée avait pour fonction d’humilier les personnes noires en les rabaissant au rang d’objets. Ce préjugé persiste dans la société actuelle, mais avec une fonction différente : éloigner les personnes noires du marché du travail.
La question du racisme préoccupe également les jeunes au Luxembourg. C’est ce qu’a démontré la manifestation « Demonstration for Justice ». Depuis 2020, l’association se creuse toutefois la tête pour trouver le moyen d’impliquer les innombrables jeunes qui ont participé à cette manifestation. Pour Gashonga, il est primordial d’impliquer les jeunes. Notamment pour s’inscrire dans la continuité des efforts des générations précédentes.
Dans le même temps, elle a l’impression qu’il manque aux jeunes au Luxembourg une « culture du militantisme », que ce soit contre le racisme ou sur d’autres sujets. Ce n’est que sur la question du climat qu’on a pu constater une participation plus importante. Mais là encore, la proportion de jeunes victimes de racisme était faible. Selon Gashonga, ce groupe de jeunes manque d’offres susceptibles de les attirer. C’est pourquoi Lëtz Rise Up organisera à l’avenir un festival annuel intitulé « Youth Rising ». L’objectif de ce festival de la jeunesse est de créer un mouvement qui ne se consacre pas uniquement aux questions de racisme, mais aussi au climat et au féminisme. Il s’agit ainsi de créer un espace pour les jeunes concernés qui, d’ordinaire, ne s’impliquent pas (ou ne peuvent pas s’impliquer).
Les 25 et 26 février 2022, le Youth Rising Festival se tiendra en collaboration avec les Rotondes. L’objectif de ce festival est d’inciter les jeunes à venir y participer. À travers l’art, on tente de les sensibiliser à certaines problématiques. À cette occasion, un programme musical et une pièce de théâtre sur le thème de la discrimination sont prévus. Le programme est ouvert à tous, car le public cible est constitué de tous les jeunes. De plus, le festival proposera également des « ateliers ethniques », par exemple sur les cheveux afro.
Pour l’avenir, la question se pose de savoir comment aborder le thème du racisme au Luxembourg et contribuer à l’évolution de la société. En ce qui concerne Lëtz Rise Up, Gashonga constate que deux voies sont envisageables : soit Lëtz Rise Up se rapproche autant que possible des autorités publiques, publie des prises de position et devienne un « organisme paraétatique » même sans soutien financier de l’État, Soit on décide d’« aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent et d’essayer d’être au plus près des groupes de population les plus vulnérables, qui ont le plus besoin de nous ». Selon Mme Gashonga, lorsqu’on évolue constamment au niveau des instances nationales ou internationales, on a tendance à oublier les personnes concernées. Elle privilégie donc plutôt la deuxième option et reconnaît qu’il s’agit là d’un choix d’orientation entre la stabilité d’un côté et le dynamisme de l’autre. Une décision de principe qui sera peut-être prise le 25 septembre.