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Sociétal 11 min de lecture

Guerre culturelle

La pétition visant à exclure les questions LGBTQ des écoles doit son succès à un front composé de communautés religieuses, d’adeptes de théories du complot et de l’ ADR 

Article paru dans Édition août 2024
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Faut-il cesser d'aborder le sujet de la discrimination à l'école ? © Photo : Sven Becker

Fin mai, Helder Neves, technicien informatique, a déposé une pétition à la Chambre des députés demandant l’exclusion des « thèmes LGBT » des programmes éducatifs destinés aux mineurs. « Chaque famille a le droit d’aborder ces sujets selon ses propres croyances et principes », peut-on lire dans l’exposé des motifs de la pétition, qui estime qu’il est « raisonnable d’admettre que l’introduction de ces thématiques à un âge précoce risque de perturber le développement psychopédagogique des enfants ». C’est pourquoi il serait essentiel d’adapter l’enseignement de ces thèmes à l’âge et au degré de maturité des élèves. Neves justifie sa pétition en faisant valoir que les écoles devraient se limiter à la transmission de compétences « telles que la lecture, l’écriture, les mathématiques et les sciences » et de laisser aux parents la responsabilité d’aborder avec leurs enfants des sujets personnels et éthiques « sensibles », tels que l’orientation sexuelle et l’identité de genre, dans le respect des valeurs et des convictions familiales. Depuis sa mise en ligne le 20 juillet, près de 10 000 personnes ont signé la pétition n° 3198.

Elle pose problème à plusieurs égards. Notamment parce qu’elle avance des affirmations stéréotypées qui ne sont pas étayées : par exemple, que l’abord des « questions LGBT » pourrait perturber le développement « psychopédagogique » des enfants. Elle insinue indirectement que les enseignants et l’école ne tiennent pas compte de l’âge et du degré de maturité des élèves. Si le pétitionnaire exige que les écoles se limitent à l’enseignement des compétences fondamentales, faut-il alors supprimer également des matières telles que l’histoire, la philosophie et les sciences sociales ? Si l’on veut tenir les mineurs à l’écart des thématiques LGBTQ, faut-il alors interdire des livres comme ceux d’Oscar Wilde, de Marcel Proust, de Thomas Mann ou de Virginia Woolf ?

Nous avons souhaité lui demander cette semaine quel type de censure d’État le pétitionnaire souhaite voir instaurer dans les écoles publiques, mais notre demande d’entretien est restée sans réponse. Souhaite-t-il une soi-disant « loi sur la protection de l’enfance » comme celle qui a été adoptée en Hongrie en 2021 ? S’inspirant de la législation en vigueur dans des États autoritaires tels que la Russie et la Turquie, celle-ci interdit de rendre accessibles aux mineurs de moins de 18 ans des contenus qui « prônent ou représentent des écarts par rapport à l’identité de genre de naissance, le changement de sexe et l’homosexualité ». Des dispositions similaires sont récemment entrées en vigueur en Bulgarie. En 2022, la Floride a adopté la loi dite « Don’t Say Gay », qui interdit aux enseignants d’aborder les questions de genre dans les écoles maternelles et primaires jusqu’au CE2. Elle a été reprise par d’autres États américains.

Le philosophe controversé Norbert Campagna a apporté une prétendue clarification le 27 juillet dans une lettre de lecteur publiée dans le journal *Das Wort*. Il ne s’agit pas d’interdire les livres d’Oscar Wilde, ni d’empêcher que l’on aborde les thèmes de l’homosexualité et de la transsexualité dans les cours de biologie, mais bien d’exclure une forme de « propagande ». Cette « propagande » serait le fait de certaines « organisations » dont le philosophe soupçonne les représentants de s’intéresser « à la vie sexuelle des enfants ». « Elle [l’école] doit présenter la sexualité à la fois comme l’un des lieux possibles de rencontre avec l’autre et comme un lieu de vulnérabilité, mais sans se transformer en un lieu où l’on enseigne aux élèves les différentes positions », écrit Campagna. L’auteur ne précise pas qui sont ces « organisations » ni quelle forme de « propagande » elles diffusent. Il ne précise pas non plus ce qu’il entend par « différentes positions » (Campagna n’a pas pu être joint pour commenter cet article avant la clôture de la rédaction).

Par « propagande », Campagna fait sans doute référence à la théorie féministe du genre développée dans les années 90 par des philosophes et des anthropologues, qui oppose à la définition biologique du genre une définition culturelle fondée sur certains actes et comportements (performatifs). Les apports de la théorie du genre ont contribué, ces dernières années, à renforcer les droits des femmes et des personnes LGBTQ dans de nombreuses régions du monde et à les protéger juridiquement contre la discrimination. En réaction à la théorie du genre et à la Conférence mondiale des Nations unies sur les femmes à Pékin, influencée par celle-ci, où l’objectif avait été énoncé selon lequel chaque femme et chaque fille puisse mener une vie exempte de violence et de discrimination et puisse exercer ses droits, un contre-mouvement conservateur, émanant de l’Église catholique, s’est formé à la fin des années 90. Au lieu de parler de « théorie du genre », ce mouvement parlait d’« idéologie du genre », qui « encourageait, par exemple, la remise en cause de la famille, à laquelle appartiennent naturellement le père et c’est-à-dire un père et une mère, l’assimilation de l’homosexualité à l’hétérosexualité ainsi qu’un nouveau modèle de sexualité polymorphe », comme le craignait le cardinal Ratzinger en 2004 dans une lettre adressée aux évêques, peu avant de devenir pape. Selon un article de l’Agence de presse catholique, son successeur, le pape François, en 2015, après une visite aux Philippines, que si l’aide financière accordée par les bailleurs de fonds occidentaux aux pays en développement était assortie de conditions, telles que l’enseignement de la théorie du genre dans les écoles, ces peuples perdraient leur identité : « C’est exactement ce qu’ont fait les dictatures au siècle dernier. Elles sont venues avec leur doctrine, pensez aux Jeunesses hitlériennes. Elles ont colonisé le peuple », a déclaré le pape mot pour mot. Les chefs religieux d’autres confessions (notamment les évangéliques d’Amérique du Sud et du Nord et les orthodoxes d’Europe de l’Est) ont repris ce discours, tandis que les partis de droite conservatrice, voire d’extrême droite, s’en sont emparés comme d’un slogan de combat contre les féministes et les personnes LGBTQ. Il s’est propagé via les réseaux sociaux et se trouve désormais au cœur d’une guerre culturelle qui s’est déclenchée autour du terme « woke », souvent précédé des adjectifs « gauchiste-écologiste » ou « d’extrême gauche ».

Les mythes conspirationnistes, tels que celui de la « révolution culturelle néo-marxiste », sur lesquels s’appuie cette « résistance » conservatrice de droite, ont été présentés par l’auteur américain James Lindsay au Parlement européen fin mars 2023, à l’invitation du groupe ID. Une vidéo de son discours est diffusée sur Facebook par l’association Expressis Verbis, fondée par des opposants aux mesures liées au coronavirus. Selon Lindsay, ce sont des philosophes juifs de l’École de Francfort, tels qu’Adorno ou Marcuse, qui ont fui le nazisme dans les années 1930, qui ont introduit le « marxisme culturel » aux États-Unis. C’est de là qu’auraient émergé, depuis les années 60, le mouvement des droits civiques, le féminisme et le mouvement LGBTQ, avec leurs fondements théoriques que sont la théorie du genre et la théorie critique de la race, qui chercheraient désormais à conquérir et à détruire « l’Occident » capitaliste, ses valeurs chrétiennes et sa population « blanche » afin d’instaurer le « socialisme ». L’Europe serait elle aussi menacée, a averti Lindsay. Ce renversement des rôles entre bourreaux et victimes se retrouve dans de nombreux discours de la nouvelle droite.

C’est également le cas de la pétition n° 3198, qui vise à priver les enfants et les adolescents du droit à l’éducation en matière d’autodétermination sexuelle et de genre. Les questions LGBTQ sont loin de déterminer les programmes scolaires au Luxembourg. La persécution des homosexuels sous le régime nazi ou les émeutes de Stonewall, par exemple, ne sont abordées que de manière marginale, voire pas du tout, dans les cours d’histoire. Le fait que certaines personnes soient lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres ou intersexuées est une réalité sociale. Le fait que beaucoup d’entre eux doivent encore le cacher à leur famille et à la société et qu’ils soient victimes de discrimination et de violence l’est tout autant.

Un exemple récent en est constitué par les attaques personnelles répétées du député de l’ADR, Tom Weidig, à l’encontre de l’artiste drag Tom Hecker, à la suite de ses représentations sous le nom de Tatta Tom. Weidig lui a reproché de se livrer à « un endoctrinement (sic) chez Kanner ». Pour lui, il s’agit « de lutter contre cette idéologie LGBTQ2* d’extrême gauche (sic) qui tente de détruire toutes les formes traditionnelles de société ou de les relativiser au point de faire passer tout cela pour normal, alors que cette “normalité” est en réalité archi-conservatrice et d’extrême droite », a écrit Weidig le 13 juillet 2023 sur Facebook. C’est remarquable de la part d’un député d’un parti qui, dans son programme électoral pour la Chambre, prétendait s’opposer « à toute forme de censure ou de répression des idées politiques ». Weidig et son collègue de parti Fred Keup ont également soutenu et promu la pétition n° 3198, qui réclame la censure des thèmes LGBTQ à l’école. Elle a surtout trouvé un écho dans les milieux religieux et conservateurs, chez les opposants à l’avortement (Vie naissante) et chez les personnes qui avaient manifesté contre les restrictions liées au Covid et la vaccination contre le Covid.

Ce qui est troublant dans le succès de la pétition n° 3198, c’est qu’un front interconfessionnel s’est allié ici à des adeptes de la théorie du complot et à l’ADR, dont l’objectif, selon leur programme électoral pour les élections aux chambres, consiste pourtant à réintroduire l’enseignement religieux à l’école afin de défendre l’héritage judéo-comme élément central de « notre » culture et d’empêcher « l’analphabétisme religieux » dans « notre » société. La Shoura a refusé cette semaine de s’entretenir avec le Land, mais a répondu par écrit : « La Shoura, pour sa part, fait confiance à la bienveillance des parents pour déterminer ce qui est le mieux pour leurs enfants. » L’archevêché n’a pas répondu à notre demande, mais avait déjà souligné mi-avril, dans une prise de position sur la déclaration « Dignitas infinita » du Vatican, que l’Église critiquait « la tendance de la théorie du genre à rendre tous les êtres humains identiques et à effacer les différences, comme par exemple la différence entre les sexes. Dieu a créé l’homme en tant qu’homme et en tant que femme ». L’évêché n’a pas précisé en quoi une théorie scientifique pouvait « effacer » les différences entre les sexes. Cette terminologie n’est toutefois pas nouvelle : dès 2015, le pape François avait, dans une interview, assimilé la « force destructrice » de la théorie du genre à celle des armes nucléaires. Les arguments de la droite sur l’« idéologie du genre » sont imprégnés de « fantasmes et d’hallucinations », a constaté la philosophe américaine Judith Butler dans une publication récente.

« En signe de colère » face aux revendications et au succès de la pétition n° 3198, Marc Gerges, ancien journaliste et conseiller en communication du LSAP, a déposé le 24 juillet l’une des quatre contre-pétitions. La sienne a été la seule à être acceptée par la commission des pétitions. Elle a surtout rencontré un écho favorable dans les milieux plutôt libéraux et progressistes et a entre-temps recueilli environ 200 signatures de plus que la première pétition (au 14 août). En réalité, Gerges n’a fait que renverser les objectifs et les motivations de la première pétition. Cette discussion ne porte pas sur des arguments. Il s’agit avant tout d’une campagne de dénigrement politique aux dépens des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres et intersexuées. Cette semaine, l’initiateur de la pétition n° 3198 a lancé un appel sur les réseaux sociaux pour que les gens lui envoient par e-mail « des arguments, des opinions, des explications sur les raisons pour lesquelles vous avez signé la pétition ». Les débats devraient avoir lieu à la fin de l’automne ; reste à voir s’ils se tiendront conjointement ou séparément. À l’heure actuelle, à l’exception de l’ADR, tous les partis représentés au Parlement s’opposent en principe à l’exclusion des questions LGBTQ de l’école.