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Sociétal 9 min de lecture

Bommeleeër bis, le procès

Pourquoi les anciens chefs de la gendarmerie n'ont-ils pas vu le danger ?

Article paru dans Édition novembre 2025
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Bommeleeër bis, le procès
Marc Scheer (à gauche) et Jos Wilmes © Photo : Sven Becker

Regardez donc : le ciel est dégagé, le soleil brille, comme en 20013. Sur le parvis du tribunal, il y a beaucoup de monde, qui veulent tous entrer dans le même bâtiment ; là, ils sont contrôlés, comme s’ils voulaient monter dans un avion, puis ils empruntent ce grand escalier menant à la grande salle où doit se tenir le deuxième procès des Bommeleeër. Mais au fond, on ne devrait pas l’appeler ainsi. Lors des préparatifs, le parquet et la justice ont quelque peu insisté sur ce point : En effet, dans cette affaire, il ne s’agissait pas – onze ans plus tard – d’un deuxième procès des « Bommeleeër », mais de l’accusation portée contre quelques anciens gendarmes, non pas parce qu’ils auraient commis vingt attentats à la bombe, entre 1984 et 1986, mais parce qu’ils auraient, lors du premier procès en 2013, fait de « faux témoignages » de manière flagrante.

Ce qui se passe ici, c’est que même des gens qui ont déjà gravi cet escalier une fois ont du mal à le remonter. On dirait un peu une « force de frappe ». Ce sont ces deux personnages de 2013, Scheer et Wilmes, qui, à l’époque, avaient justement gravi cet escalier avec leurs « Affekoten ». Beaucoup de gens étaient convaincus que ces deux-là ne participeraient pas à ce processus. Et pourtant, les voilà, surprise, avec la « Affekotin » Lydie Lorang, et on pense automatiquement à Gaston Vogel, l’ancien « Affekot » de Marc Scheer.

Mais les deux anciens gendarmes de la brigade mobile, alors accusés d’être les auteurs de l’attentat, sont présents, avec de nouveaux avocats, et Lydie Lorang les assiste dès le premier jour. Et comment. Ils marquent dès le premier jour du nouveau procès par leurs interventions. Celles-ci ont pour conséquence que ce sont justement les deux premiers accusés qui se constituent en parties civiles – ils réclament un demi-million chacun. Et ce sont justement leurs anciens supérieurs, poursuivis pour de faux témoignages, qu’ils poursuivent au fond. D’où cette situation cocasse dans ce procès : dans la salle d’audience, juste devant la presse, deux anciens accusés qui suivent de près le comportement de leurs anciens chefs et ce qu’ils disent. Et la question se pose : que savent-ils les uns des autres ? Comment peuvent-ils se mettre mutuellement sous pression ? C’est un peu comme si deux clans rivaux, mais autrefois amis, se retrouvaient assis côte à côte au procès. En tant que représentants des parties civiles , les avocats de Scheer et Wilmes ont désormais accès au dossier de ce procès ; ils sont désormais parfaitement informés de ce que les anciens chefs ont déclaré lors des auditions et devant le juge d’instruction. Une situation extrêmement captivante
qui s’annonce prometteuse pour les prochains jours.

Le procès a des allures d’amiperas et de conveniat. Le plus jeune des accusés a 65 ans, le plus âgé en a 97 et se déplace à l’aide d’un déambulateur. À l’origine, huit hommes devaient être jugés, mais deux d’entre eux sont déjà décédés, un troisième était atteint de démence, un autre souffrait de troubles psychiatriques, un autre encore avait de graves problèmes cardiaques et l’un d’eux, souffrait de diabète et se demandait si cela avait pu affecter sa mémoire. Eh bien, 40 ans après les explosions, non seulement beaucoup de gens dans le pays ne savent plus rien des auteurs des attentats, mais aussi ceux qui, pour ainsi dire,devrent toujours en savoir beaucoup, ne sont pour certains plus là ou, au fond, ne sont plus en mesure de témoigner. « Le temps de la justice », avait un jour déclaré l’ancien procureur Robert Biever, et c’était ainsi, et c’est ainsi, depuis bien longtemps ici.

Ce procès porte sur les faux témoignages que les accusés auraient faits lors du premier procès. La juge a là encore des chiffres à l’appui : l’un aurait fait 33 faux témoignages, un autre 25, un troisième 19, et ainsi de suite.

En substance, ces fausses déclarations porteraient sur deux observations concernant Ben Geiben, l’ancien chef de la brigade mobile de la gendarmerie, alors soupçonné. Celui-ci jouissait d’une excellente réputation au sein de la gendarmerie et était considéré comme un futur officier de haut rang. Mais il a été dénoncé en interne comme étant homosexuel et contraint de démissionner et de quitter le pays. D’anciens collègues ont pensé que, par vengeance contre son ancien corps et pour ridiculiser la gendarmerie, il aurait posé ou fait poser les bombes, peut-être avec l’aide de Jos Steil, de la brigade mobile. Ce qui n’a pas été prouvé.

En octobre 1985, Ben Geiben aurait dû être placé sous surveillance à Bruxelles par trois gendarmes, une surveillance qui a mal tourné (pour des raisons qui seront peut-être, peut-être, élucidées au cours de ce procès). Puis, ce week-end-là, Geiben devait être attiré au Luxembourg par son ami Jos Steil. Ce dernier a déclaré que Ben ne viendrait pas. Une surveillance a été organisée. Samedi midi, Jos Steil a déclaré que Geiben ne viendrait pas ; la surveillance a donc été interrompue. Geiben est toutefois arrivé dans le pays et a dîné ce soir-là avec son ami dans un restaurant à Bock-Fiels. Et à 23 h 02, une bombe a explosé au Palais de Justice. Elle a détruit le bureau du juge d’instruction chargé de l’affaire des poseurs de bombes. La surveillance de De Geiben a alors été reprise. Ce dernier est sorti ce matin de l’Holiday Inn et s’est rendu à la Villa Chomé à Eech, où habite Jos Steil. Ce dernier n’était pas chez lui. Geiben est toutefois resté plus d’une heure à la villa ; il en est ressorti et a chargé dans sa voiture de grands bacs contenant apparemment des plantes, puis s’est rendu au stand de tir de Reckendall, où il a discuté avec Jos Steil avant de, à toute allure, en direction de Bréissel. Tout cela sous le regard d’agents du service secret Srel, qui l’observaient, mais n’avaient pas le droit de l’arrêter.

Deux personnes se comportaient donc de manière très suspecte, près de la pente et des Geiben. Un agent du Srel avait rédigé un rapport à ce sujet, mais celui-ci n’a refait surface qu’en 2004. Du moins, après la visite de Geiben à la campagne et après l’affaire devant le tribunal, la piste Geiben a été – miraculeusement – classée sans suite par la gendarmerie. Sans aucune explication, et aucun chef de la gendarmerie n’est intervenu pour que cela soit modifié.

Et c’est justement parce qu’ils n’ont pas commenté cet épisode lors du premier procès, ou l’ont fait de manière totalement contradictoire, qu’ils se retrouvent aujourd’hui devant la juge. L’enquêteur Marc Weis a présenté l’ensemble du dossier lors du procès, et il est clair que cette observation avortée constituera le « point d’achoppement » du procès en cours. Jos Steil serait également mis en cause, mais celui-ci est décédé en 2004.

En juillet 2017, l’ancien commandant de la gendarmerie avait clairement désigné Jos Steil comme l’auteur des faits. C’est ce qu’a déclaré l’enquêteur Marc Steffen lors du troisième jour du procès. Ce dernier a présenté un rapport sur les faux témoignages du commandant de gendarmerie Aloyse Harpes.

Sa présentation était numérotée et minutieusement documentée. Aloyse Harpes, selon le témoin enquêteur, était connu pour être un chef intransigeant à la gendarmerie ; chez lui, un ordre en remplaçait toujours un autre et les subordonnés devaient s’y plier ; le chef avait tout sous contrôle. C’est justement pour cette raison qu’il était difficile de croire que l’ancien commandant ait répété à maintes reprises, lors des interrogatoires et du premier procès, qu’il ne s’était pas informé de l’enquête sur les auteurs de l’attentat, ce qui relevait de la compétence des enquêteurs. Le rapporteur a souligné – preuves à l’appui –, qu’Aloyse Harpes s’était contredit à plusieurs reprises. Un exemple : alors qu’il était ici tout à fait impossible d’établir un contact avec Srel lors de la surveillance de Ben Geiben, Aloyse Harpes l’aurait nié.

18 de ces faux témoignages ont été mis au jour. Finalement, l’enquêteur a encore eu besoin d’un élément décisif, celui de juillet 2017. Trois enquêteurs se trouvaient alors au domicile d’Aloyse Harpes pour y procéder à une perquisition. Et soudain, Aloyse Harpes a déclaré qu’il pensait avoir désigné l’auteur du crime lors du premier procès. « Qui pensait-il désigner ? », ont demandé les enquêteurs. Aloyse Harpes a répondu : « Maja de Geiben, puis Steil… c’était l’un d’entre eux, et ensuite les deux autres, Jos et Marc. » Les enquêteurs lui ont demandé s’il pensait que Scheer et Wilmes étaient impliqués, et Harpes a répondu : « Oui, ce sont eux qui l’ont poussé à le faire. »

Si Aloyse Harpes avait déjà eu cette intuition dès 1985, et s’il avait eu raison, on ne comprend absolument pas pourquoi l’enquête n’a pas été orientée dans cette direction pour élucider la série d’attentats. Mais il peut y avoir une explication à cela. Le témoin de la police a déclaré au tribunal qu’Aloyse Harpes n’aurait sans doute pas voulu déclencher une réaction en chaîne. En gros, selon ce schéma : si l’on avait admis qu’il y avait un informateur au sein de la gendarmerie, qui avait parfaitement informé les poseurs de bombes, et quand on a admis qu’il y avait une piste sérieuse, tout le château de cartes de la gendarmerie s’est effondré. En d’autres termes : pour protéger la gendarmerie, rien n’a été fait contre la taupe. Autrement dit : le fameux « esprit de corps » a donc protégé les poseurs de bombes. Cette théorie, cette hypothèse, n’est pas vraiment nouvelle ; de nombreux observateurs l’avaient déjà formulée. Mais le fait que l’ancien commandant de la gendarmerie l’ait ainsi clairement étayée – c’est-à-dire lorsqu’ils sont revenus de la perquisition chez Aloyse Harpes, les trois enquêteurs sont restés bouche bée et se sont demandé les uns aux autres s’ils avaient bien entendu. Et pourtant, tous les trois avaient entendu la même chose. Le public, la presse et le tribunal aussi désormais. Et les nouvelles parties civiles Scheer et Wilmes également. Le seul à n’avoir rien entendu, c’était Aloyse Harpes, qui n’était pas là.