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Sociétal 8 min de lecture

Fir de Choix, 2e partie

La pétition « Une allocation parentale plutôt que des structures d’accueil institutionnelles » vient d’atteindre 5 096 signatures et devrait être débattue prochainement à la Chambre. Son auteur, Luc…

Article paru dans Édition février 2023
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Fir de Choix, 2e partie
Les maisons relais constituent un substitut à l'école à temps plein que les responsables politiques n'ont pas réussi à imposer aux enseignants © Photo : Sven Becker

La pétition « Une allocation parentale plutôt que des structures d’accueil institutionnelles » vient d’atteindre 5 096 signatures et devrait être débattue prochainement à la Chambre. Son auteur, Luc Martiny, est membre de l’ADR et se dit prêt à se présenter aux élections législatives si son parti le lui demandait. Éducateur diplômé de formation, ce résident de Kopstal a choisi l’angle social pour motiver sa pétition : «&Les personnes disposant de peu de moyens n’ont actuellement pas le choix : elles doivent placer leurs enfants en institution, sinon elles n’en peuvent tout simplement plus » Contacté par le Land, il critique le gouvernement qui miserait sur « une société productive ». Et de s’interroger : « A-t-on jamais demandé à une femme si c’était vraiment ce qu’elle voulait ? » Sa pétition a notamment trouvé le soutien des milieux traditionalistes, dont le groupe Facebook « Méi Elteren, manner Staat », qui compte plus de 4 000 abonnés. « Pourquoi envoyer les mères dans le monde du travail, alors que tout indique clairement que leur place est à la maison, auprès de leurs enfants », peut-on y lire.

Le CSV s’est immédiatement emparé du sujet. Ce samedi, Martine Hansen a publié une tribune libre dans le Wort : «&« Veut-on dire aux mères et aux pères – ainsi qu’à ceux qui souhaitent le devenir – qu’ils sont de toute façon dépassés par cette tâche et que les enfants seraient de toute façon mieux pris en charge dans une structure d’accueil  ?  », s’interroge la coprésidente du groupe parlementaire. 43 ans plus tôt, Erna Hennicot-Schoeppges avait écrit dans le même journal : « Avoir des enfants semble être devenu une corvée. On veut s’en débarrasser le plus vite possible [sic]. C’est pourquoi on réclame davantage de crèches. » Et la présidente des Femmes chrétiennes-sociales s’est emportée dans un délire réactionnaire : «&On met en doute la volonté de survie d’un peuple, on remet en question son autonomie et sa valeur. La médecin du service du Tageblatt, après avoir parlé d’orgasme et de vaginisme, en arrive désormais à l’homosexualité ». Même si le CSV a depuis abandonné ces positions radicales (à l’ADR), la « Familljepolitik » reste un moyen privilégié pour mobiliser son électorat. Martine Hansen se remet donc à critiquer un « modèle unilatéral de garde d’enfants » et à réclamer une « liberté de décision la plus large possible ».

Le discours sur les foyers scolaires est empreint d’une forte charge morale et idéologique. Critiques fondées et clichés sociaux s’y mêlent. Des rumeurs se propagent sans s’appuyer sur la moindre donnée empirique. On parle ainsi beaucoup d’enfants inscrits de sept heures du matin à sept heures du soir, qui passent la totalité de leurs vacances scolaires à la maison relais. Mais combien sont-ils réellement ? Et quel est leur milieu social ? Aucune étude n’a jusqu’ici apporté de réponses à ces questions. De même, on attend toujours une première analyse comparative des meilleures (et des pires) pratiques au sein des communes et des organismes conventionnés (Caritas, Croix-Rouge, Inter-Actions, etc.) qui gèrent les maisons relais. En attendant, le Wort improvise sur le thème du déclinisme. Les maisons relais seraient source de « souffrance » pour les enfants, engendrant un « manque de relations », de « déficits cognitifs » et de « troubles du développement ». La situation serait « catastrophique », pouvait-on lire dans un éditorial fin décembre. Les parents s’éloigneraient (« s’aliéner ») de leurs enfants, « parce qu’ils ne savent plus ce que signifie être parent ». Dans le même numéro, le directeur d’une crèche s’en est pris aux parents : « Ils délèguent de plus en plus leurs responsabilités, et leur instinct parental se perd de plus en plus ». Un sermon culpabilisant qui a rendu quasi-inaudible sa revendication, très concrète, d’une révision du ratio d’encadrement. Au Luxembourg, celui-ci s’établit à un éducateur pour onze enfants, contre un pour 7,5 en Allemagne. Les éducateurs (dont la plupart sont embauchés avec des contrats à temps partiel) estiment ne pas disposer du temps nécessaire pour s’occuper individuellement des enfants. Le niveau de stress est également mis en avant : « La plupart des enfants […] considèrent le niveau élevé de bruit ambiant et le manque de possibilités de s’isoler pendant la garde comme très stressants », peut-on lire dans les conclusions d’une enquête menée par l’Uni.lu au sein d’une maison relais gérée par la commune de Strassen (qui avait commandité l’étude).

Le débat tourne en rond, et la pétition de Luc Martiny donne une impression de déjà-vu. Le 5 mai dernier, c’était au tour de Jules Clement d’avoir son quart d’heure au Parlement. Accompagné de son épouse, de sa sœur et de sa mère, il a présenté la pétition « Ënnerstëtzung fir d’Elteren deenen hier Kanner net an eng Maison relais ginn », qui avait recueilli 4 879 signatures. Clement a réclamé des compensations financières pour les parents « qui s’efforcent chaque jour d’éduquer eux-mêmes leurs enfants » ; en contrepartie, l’État pourrait « réaliser des économies au niveau des infrastructures et des frais de fonctionnement des maisons relais ». Sous la bannière du « choix », le CSV, l’ADR et les Pirates se sont rangés derrière cette proposition. La ministre de la Famille, Corinne Cahen (DP), a opposé un « niet » et s’est exprimée « aus dem Häerz eraus » : «&À Bonnevoie, où j’habite, la plupart des enfants – ou beaucoup d’enfants – ne mangeaient autrefois rien du tout à midi ». Elle a mis en garde contre les abus potentiels : « Que va-t-il se passer si l’on donne de l’argent aux parents pour qu’ils n’envoient pas leurs enfants à la maison relais ? Cela ne comporte-t-il pas le risque qu’au final, cet argent ne profite pas aux enfants ? »

La revendication d’une nouvelle allocation d’éducation (supprimée en 2015 par la coalition libérale) est portée par une classe moyenne luxembourgeoise qui considère sa réalité sociale comme une évidence : Des grands-parents dans le pays, un salaire confortable et un héritage familial qui allège le poids du crédit immobilier. Travaillant souvent pour l’État, elle est habituée à un employeur conciliant. (Même si les disparités entre les sexes restent très marquées dans la fonction publique : 5 968 femmes y travaillent à temps partiel, contre seulement 1 326 hommes.) Plutôt qu’une amélioration de l’offre publique, les pétitionnaires réclament des aides individuelles pour sortir du système des maisons relais. Dans cette logique, les foyers scolaires sont destinés à redevenir ce qu’ils étaient jusqu’en 2005 : une offre réservée aux familles monoparentales et aux salariés en situation de précarité. Or, comme l’écrivait le chercheur britannique Richard Titmuss dès 1969, « services for the poor are poor services ».

Le ministre de l’Éducation, Claude Meisch (DP), a présenté la gratuité des maisons relais comme la concrétisation « d’une école ouverte à temps complet ». Or, en réalité, les foyers scolaires ne sont qu’un substitut à une « Ganzdagsschoul » que les responsables politiques n’ont pas réussi à imposer aux enseignants. Ce compromis à la luxembourgeoise génère un certain stress au quotidien. Les lundis, mercredis et vendredis, la majorité des enfants mènent une vie de va-et-vient : de la maison à l’école, de l’école au foyer, du foyer à l’école, de l’école au foyer, du foyer à la maison.

Entre enseignants et éducateurs, les tensions étaient latentes ; l’aide aux devoirs, que les premiers ont confiée aux seconds, les a rendues manifestes. Dès 2011, les chercheurs de l’Uni.lu soulignaient dans Forum les « tensions » engendrées par la question de l’aide aux devoirs : «&Si la Maison relais en assume la responsabilité, elle brouille les frontières avec l’enseignement et devient une sorte d’école à temps plein. Si elle ne le fait pas, elle entre en conflit avec les attentes des parents […] et est alors soupçonnée, à leurs yeux, de n’être plus que la « moins bonne » alternative à l’encadrement à domicile. » En septembre, les maisons relais ont franchi le Rubicon. Elles sont officiellement chargées d’« aider » les élèves à faire leurs devoirs ; « en revanche », précisait le ministère, « il n’appartient pas au personnel des structures d’accueil d’expliquer aux enfants des matières qu’ils n’ont pas comprises ». Face à cette nouvelle mission, les éducateurs se sentent en effet mal équipés ; la plupart se contentent d’offrir un cadre calme et une surveillance aux élèves souhaitant faire leurs devoirs.

Alors que le système scolaire reproduit sans relâche les inégalités sociales, les structures d’accueil pourraient en théorie apporter une solution, les éducateurs (« Sozialpädagogen » en allemand) accompagnant les familles sur le long terme. Dans une interview publiée en septembre sur Science.lu, Audrey Bousselin, chercheuse au Liser, citait des études longitudinales américaines analysant l’impact des structures d’accueil sur le développement des enfants issus de milieux familiaux précaires. « Elles mettent en évidence des effets positifs à long terme, et ce, jusqu’à l’âge adulte : de meilleurs résultats scolaires, moins de comportements à risque, moins de consommation de drogues, un taux de chômage plus faible, etc. » Lors du débat à la Chambre en mai dernier, il a fallu attendre trois quarts d’heure avant qu’une députée (Simone Asselborn-Bintz ; LSAP) n’aborde le rôle de « socialisation » et d’« intégration » des maisons relais. Devant le Land, Corinne Cahen met l’accent sur la « mixité sociale », « où nous nous retrouvons tous ensemble et tirons tous à la même corde ». Ces considérations de cohésion sociale restent largement absentes des discussions actuelles. Ce n’est probablement pas un hasard si la revendication de l’« allocation parentale » refait surface au moment où de nombreux propriétaires sont pris au piège par les taux variables. Contraints de travailler à temps plein pour rembourser leur prêt immobilier, ils se retrouvent, à leur tour, tributaires des structures d’accueil. L’exigence d’une compensation financière pour pouvoir s’occuper des enfants correspond, en fin de compte, à une subvention de l’État pour le paiement des mensualités.