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Sociétal 5 min de lecture

Fake Forest

Plus que toute autre région d'Allemagne, la Forêt-Noire incarne une authenticité de façade

Article paru dans Édition octobre 2023
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De nos jours, il est à la mode de démasquer les contrefaçons. Mais lorsqu’il s’agit d’attractions touristiques, la vérification des faits ne sert pas à grand-chose : les idées que l’on associe aux destinations touristiques ne sont pas inventées de toutes pièces – elles s’articulent autour d’un noyau de vérité, d’authenticité. À Coo, par exemple, la « plus haute cascade de Belgique » comporte bel et bien de l’eau et se trouve en Belgique, même si, il faut l’admettre, elle est plus large que haute. Le « château de Neuschwanstein » est un bâtiment moderne en béton doté d’un éclairage électrique, mais dont la forme s’inspire des châteaux forts médiévaux. Heidi n’a jamais joué à l’aire d’autoroute « Heidiland », mais les montagnes et les chèvres qui l’entourent ressemblent vraiment à celles d’un dessin animé japonais.

La « Forêt-Noire », située dans le sud-ouest de l’Allemagne, est depuis environ 200 ans une destination de rêve pour les habitants des plaines. À ce jour, on ne sait toujours pas où elle commence ni où elle finit, et souvent, elle n’est ni noire ni boisée. Pour les géologues, elle se situe là où il n’y a pas de calcaire coquillier. Sur le plan politico-juridique, la Forêt-Noire est définie avec autant de simplicité que la pornographie : « Je la reconnais quand je la vois. »

La société Schwarzwald Tourismus GmbH assure la promotion de la région située entre Karlsruhe et Bâle, à condition que les communes concernées s’acquittent de leurs cotisations, et utilise comme logo un chapeau Bollenhut stylisé. Elle met en avant trois « classiques mondialement connus », ou plutôt « trésors culturels de la Forêt-Noire » : la tarte aux cerises, l’horloge à coucou et le chapeau Bollenhut.

La « forêt-noire » a été créée en 1915 au Café Agner à Bad Godesberg, situé à environ 300 kilomètres à vol d’oiseau de la forêt noire. Plus tard, le pâtissier Josef Keller s’est installé au bord du lac de Constance, où il a consigné la recette pour la première fois. L’eau-de-vie qui entre dans sa composition peut être distillée à partir de cerises récoltées dans la plaine du Rhin. Les ingrédients de la reine des gâteaux peuvent donc, dans certaines circonstances, pousser pour ainsi dire à portée de vue de la Forêt-Noire. C’est tout de même plus que ce que l’on peut affirmer des porcs danois et néerlandais vendus sous l’appellation « jambon de la Forêt-Noire ».

Les horloges en bois sont en effet fabriquées depuis environ 300 ans dans la Forêt-Noire. En Angleterre, le label « Made in Germany » a été créé à cette fin, afin de mettre en garde les consommateurs contre les contrefaçons bon marché qui, vues de loin, ressemblaient à de véritables horloges en acier haut de gamme. Mais le « coucou original de la Forêt-Noire » n’a pas grand-chose à voir avec l’artisanat et les traditions hivernales. Elle est le résultat d’un concours de design organisé par l’école d’horlogerie de Furtwangen : en 1850, Friedrich Eisenlohr, architecte des chemins de fer d’État de Bade, a combiné un mouvement, un cadran, des ornements en bois sculpté
, des poids en forme de pives et une figurine d’oiseau avec la façade de la cabine standard du garde-barrière.

On trouve partout dans le monde des coiffes traditionnelles ornées de pompons, par exemple en Écosse, en Hongrie, au Japon ou en Corée. Dans la Forêt-Noire, en revanche, les hommes comme les femmes portaient autrefois des chapeaux haut-de-forme en paille vernie, sans ornements. Des chapeaux traditionnels imposants, ornés de 14 boules de laine d’un rouge vif et pesant un bon kilo, n’étaient portés que par les jeunes femmes célibataires, par beau temps, lors d’occasions spéciales, et uniquement dans les trois villages de Gutach, Kirnbach et Reichenbach – c’est-à-dire un petit coin qui, jusqu’en 1810, n’appartenait pas au Bade mais au Wurtemberg, et qui n’était pas catholique mais protestant. Un symbole de la Forêt-Noire ne saurait guère être moins représentatif.

C’est grâce à Wilhelm Hasemann, un artiste originaire de Saxe, que ces jeunes filles aux joues rouges, coiffées de roses stylisées, sont aujourd’hui considérées comme l’emblème de tout un massif de moyenne montagne. Avec Curt Liebich, son beau-frère originaire de Wesel dans le Bas-Rhin, il fonda dès 1882 une colonie d’artistes à Gutach, facilement accessible grâce à la ligne ferroviaire de la Forêt-Noire, alors toute nouvelle. Hasemann fit confectionner pour ses modèles de paysannes une collection de costumes et de 30 chapeaux traditionnels, et fit construire un atelier doté d’un coin dédié au Saint – il ne tarda pas à vendre des cartes postales illustrées en masse. L’opérette sentimentale *Schwarzwaldmädel*, premier film en couleur de l’Allemagne de l’Ouest sorti en 1950, a alors définitivement contribué à la percée des « Bommeln ».

À l’avenir, l’Allemagne fera peut-être encore plus souvent qu’auparavant la promotion de ses « Bollen » rouges lors des expositions universelles, des sommets sur le climat et d’autres événements similaires : contrairement aux avions gouvernementaux, à la Deutsche Bahn ou à d’autres technologies « de pointe », un tel chapeau traditionnel n’est pas seulement beau, mais aussi peu sujet aux pannes ; les touffes de laine sont assez robustes, tant qu’elles n’entrent pas en contact avec la pluie, le feu ou les mites. Il arrive parfois que les mannequins publicitaires portent ces chapeaux à l’envers, mais le public n’y connaît de toute façon rien.

Jusqu’à fin décembre 2023, l’exposition « Gang zum Kuckuck ! 300 ans de l’horloge à coucou de la Forêt-Noire » est présentée à St. Märgen : kloster-museum.de

À Fribourg-en-Brisgau, le musée des Augustins présente jusqu’au 24 mars 2024 l’exposition « Wilhelm Hasemann et l’invention de la Forêt-Noire » : freiburg.de/hasemann