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Sociétal 14 min de lecture

facteur lié à la localisation

Ces dernières années, la Luxembourg Pride a été récupérée par des entreprises du secteur financier. Apparemment, personne au sein de la communauté LGBTIQ+ ne s'en réjouit.

Article paru dans Édition juillet 2023
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L'année dernière, la Luxembourg Pride a attiré environ 8 000 visiteur·e·s © Jeff Poitiers

Adultes Lundi midi, six membres de Rosa Lëtzebuerg sont assis au Rainbow Center, rue du Saint-Esprit, en train de manger du curry avec du riz et du naan, lorsqu’une famille nombreuse passe devant la vitrine décorée de drapeaux arc-en-ciel. Un garçon blond, âgé probablement d’une dizaine d’années, se détache du groupe et se dirige vers le petit parvis du Rainbow Center. Ignoré par ses parents, il piétine frénétiquement de ses deux pieds le paillasson aux couleurs de l’arc-en-ciel posé devant la porte, comme s’il voulait l’enfoncer dans le sol. Puis il s’éloigne, mais revient quelques instants plus tard pour répéter sa « danse ». « Ça ne vient pas de lui, ce sont des adultes qui lui ont appris ça », commente Sandra Laborier, directrice du Centre de culture queer, à propos de ce geste qui laisse tous les autres convives à table sans voix.

La grande majorité des personnes queer ont déjà été victimes d’insultes en raison de leur orientation sexuelle et/ou de leur identité de genre, certaines ayant même subi des agressions physiques. Il n’existe pratiquement pas de chiffres à ce sujet, la police grand-ducale ne les répertoriant pas séparément dans ses statistiques. Sur les 240 cas traités l’année dernière par le Centre pour l’égalité de traitement (CET) concernant des allégations de discrimination, cinq concernaient l’orientation sexuelle ; sur les 43 plaintes classées sous le motif du genre, neuf émanaient de personnes trans. Il ne s’agissait pas ici de « phobie », mais de discrimination sur le lieu de travail, tels que le changement de nom et d’état civil tant que ceux-ci n’ont pas été officialisés sur les documents administratifs, l’utilisation des vestiaires et le port d’uniformes, ou encore les traitements que la CNS ne prend pas en charge pour les personnes transgenres, alors qu’elle le fait pour d’autres patient·e·s, précise le CET à notre demande.

Les militant·e·s LGBTIQ+ sont convaincu·e·s que le nombre de cas non signalés d’agressions et de discriminations homophobes est élevé, et que les agressions verbales et physiques ne font souvent pas l’objet de plaintes, car la police ne fait pas preuve de compréhension à cet égard et les agent·e·s ne sont pas formé·e·s dans ce domaine. De plus, les actes hostiles à l’encontre de la communauté LGBTIQ+ ne sont pas toujours explicites ni violents ; ils sont souvent très subtils et, dans de nombreux cas, ancrés dans le système.

Depuis que les lesbiennes, les gays, les bisexuels et les personnes transgenres se sont révoltés il y a plus de 50 ans à la suite d’une descente de police au Stonewall Inn à New York, donnant ainsi naissance à un mouvement de défense des droits civiques contre l’oppression politique, la violence et l’hétéronormativité cisgenre, des progrès ont été réalisés dans de nombreux pays, en particulier dans ce qu’on appelle le monde occidental, en matière de droits LGBTIQ+. Pour commémorer les émeutes de l’époque, le Christopher Street Day est célébré chaque été dans de nombreuses villes. La dimension politique de cet événement, désormais généralement connu sous le nom de « Pride », a toutefois été reléguée au second plan ces dernières années dans de nombreux endroits.

Cette manifestation, organisée au Luxembourg néolibéral et lancée il y a 24 ans par Rosa Lëtzebuerg sous le slogan « Gay-mat », militait au départ principalement en faveur de l’instauration du partenariat entre personnes du même sexe et du droit au mariage. En 2004 et 2014, ces revendications ont été satisfaites : des lois anti-discrimination ont été adoptées et les procédures simplifiées ; depuis 2013, le Luxembourg a un Premier ministre homosexuel, et jusqu’en 2020, l’un des deux vice-Premiers ministres était également gay. Le Luxembourg a été considéré à une certaine époque comme l’un des pays les plus progressistes d’Europe.

Messieurs, le Gay-mat, rebaptisé « Luxembourg Pride » par Rosa Lëtzebuerg en 2019, s’est progressivement transformé depuis quelques années en un événement purement festif, les revendications politiques passant au second plan. Le changement de nom visait à permettre aux visiteurs anglophones de comprendre de quel événement il s’agissait, avaient alors expliqué les organisateurs au Tageblatt. Parallèlement, la Pride a été récupérée par de grandes entreprises qui l’utilisent à des fins de marketing. L’année dernière, selon les chiffres officiels, elle a attiré plus de 8 000 visiteur·e·s, remportant ainsi un succès supérieur à celui de nombreux événements organisés dans le cadre de la Capitale européenne de la culture. La commercialisation de la Pride est observable dans de nombreuses grandes villes européennes. Les chaînes de supermarchés, les constructeurs automobiles, les fabricants de boissons ou les compagnies aériennes font souvent partie des sponsors. Au Luxembourg, place bancaire internationale, les mécènes proviennent principalement du secteur financier. Outre le sponsor principal ING, qui soutient la Pride dans de nombreux pays et fait également sa promotion lors d’événements sportifs et culturels, ainsi que quelques entreprises nationales et régionales, on compte parmi eux trois des « Big Four » : de grandes banques telles que JP Morgan, HSBC et la Deutsche Bank ; des cabinets d’avocats d’affaires et des sociétés du secteur des valeurs mobilières et des fonds d’investissement. Leur motivation à participer à la Pride, tant sur le plan financier qu’en envoyant une délégation de collaboratrices et collaborateurs, n’est pas toujours évidente. Parfois, cela va même à l’encontre de leurs activités commerciales, qu’elles mènent également dans des pays où l’homosexualité est punie par la loi et où les droits des personnes LGBTIQ+ sont restreints. Les filiales de PWC et KPMG au Moyen-Orient, par exemple, ne publient pas d’arcs-en-ciel ni de slogans « Happy Pride » sur les réseaux sociaux, mais des vœux à l’occasion de la fête des pères et de la fête nationale. Il y a deux ans, la plateforme en ligne Popular Information a révélé que 25 entreprises qui faisaient leur promotion avec le drapeau arc-en-ciel soutenaient financièrement, aux États-Unis, des responsables politiques qui militaient en faveur de lois anti-trans dans des États tels que l’Arkansas, le Tennessee, la Caroline du Nord, le Texas et la Floride. Parmi elles figuraient également Deloitte et JP Morgan, sponsors de la Luxembourg Pride.

Dans l’ensemble, la Pride offre aux grandes entreprises l’occasion de masquer leurs pratiques commerciales souvent opaques et parfois entachées de scandales, et de donner l’impression qu’elles se rangent du côté des minorités socialement opprimées, qu’elles soutiennent dans leur lutte pour les droits et la liberté. La communauté LGBTIQ+ fait désormais partie intégrante de l’image de marque nationale. Accueillir ses membres peut s’avérer être un atout concurrentiel dans la course mondiale aux talents. L’ancienne ministre de la Famille du DP, Corinne Cahen, a déclaré il y a un an dans une interview accordée à Paperjam : « Plusieurs enquêtes, menées au Luxembourg ou à l’étranger, ont d’ailleurs prouvé qu’une entreprise inclusive obtient de meilleurs résultats économiques. » Tout cela ne peut toutefois pas masquer le fait que l’économie luxembourgeoise reste très fortement dominée par les hommes cisgenres. L’année dernière, ceux-ci occupaient les trois quarts de tous les postes au sein des conseils d’administration des grandes entreprises.

« Pinkwashing » : Andy Maar et Laurent Boquet, membres du conseil d’administration de Rosa Lëtzebuerg, expliquent dans un entretien accordé au journal *Le Land* qu’ils sont tout à fait conscients du risque de « pinkwashing ». Dans le même temps, ils soulignent que, lors de la sélection des sponsors, ils veillent à ce que ceux-ci respectent effectivement les droits des personnes LGBTIQ+ au sein de leur entreprise. Rosa Lëtzebuerg organise régulièrement des formations continues dans certaines entreprises, tandis que d’autres se sont engagées à respecter certains critères de diversité en signant la Charte de la Diversité de l’organisation non gouvernementale Inspiring more Sustainability (IMS). Selon le site web de l’IMS, environ 300 entreprises privées ainsi que des institutions publiques et des administrations communales ont signé la charte à ce jour. Le conseil d’administration d’IMS est composé de membres issus de grandes entreprises : son président est un représentant de PWC, son vice-président de Sodexo et sa secrétaire de la Spuerkeess. Le respect de la charte ne fait l’objet d’aucun contrôle indépendant, Rosa Lëtzebuerg ne disposant pas des ressources nécessaires à cet effet.

Laurent Boquet et Andy Maar invoquent également le manque de ressources financières pour justifier le fait qu’ils aient recours à des sponsors privés. Sur les 140 000 euros que coûte la Pride cette année, la ville d’Esch et l’asbl Fresch, qu’elle contrôle, versent chacune 25 000 euros. Rosa prévoit de récolter 25 000 euros supplémentaires grâce à la vente de boissons et d’articles dérivés. Les 65 000 euros restants devraient être levés auprès de partenaires privés et de sponsors, selon les calculs de M. Boquet.

Le fait que la ville d’Esch ne soutienne la Pride qu’à hauteur de 50 000 euros, alors qu’elle a subventionné cette année d’autres événements comme les Francofolies à hauteur de plus de 1,5 million d’euros, suscite des critiques au sein de la communauté LGBTIQ+. Grâce à son budget élevé et à la présence de groupes plus connus, les Francofolies 2022, qui se sont déroulées sur cinq jours, ont certes attiré deux fois plus de visiteur·euses que la Pride, mais c’est avant tout grâce à cet événement qu’Esch a été admise au sein du très sélectif Rainbow Cities Network. En effet, en dehors de la Pride Week, Esch a jusqu’à présent peu à offrir à la communauté : pas de centre LGBTIQ+ public, pas d’espaces sûrs, pas même de café queer.

Le « pinkwashing » ne se limite pas aux entreprises privées, mais est également pratiqué par des acteurs publics et des États. Alors que le Premier ministre Xavier Bettel se présente sur la scène européenne comme un défenseur des droits des homosexuels, le Luxembourg continue de reculer dans le Rainbow Index, car le gouvernement DP-LSAP-Verts n’a pas su mettre en œuvre de réformes progressistes et inclusives au cours des trois dernières années. Le plan d’action national LGBTI élaboré par l’ancienne ministre de la Famille du DP, Corinne Cahen, formulait certes des objectifs vagues et des situations idéales ; toutefois, il ne précisait ni dans quels délais, ni surtout comment ceux-ci devaient être atteints. L’évaluation du plan d’action promise par Mme Cahen pour le printemps 2023, en collaboration avec l’Université du Luxembourg, n’est toujours pas disponible. L’attitude hésitante de la ministre de la Justice, Sam Tanson (Verts), et de la ministre de l’Égalité, Taina Bofferding (LSAP), lorsqu’il s’agit de supprimer la mention du sexe de la carte d’identité et d’introduire un troisième genre dans le registre de l’état civil. L’association Intersex et Transgender Lëtzebuerg (ITGL) réclame depuis des années l’interdiction des mutilations génitales chez les enfants intersexués. Plusieurs pays européens l’ont déjà mise en œuvre. Enfin, des changements structurels profonds seraient nécessaires pour faciliter la vie des personnes trans – en particulier des femmes trans – au sein de la société.

Intersectionnalité : La lutte pour l’égalité et l’autodétermination est une lutte intersectionnelle. Les discriminations fondées sur la couleur de peau, l’origine ethnique, l’appartenance religieuse, la classe sociale, l’âge, le handicap, le genre et l’orientation sexuelle sont liées et se renforcent mutuellement. C’est pourquoi des militant·e·s telles qu’Anastasia Iampolskaia, étudiante et candidate du parti Die Linke, et Ada, du collectif Richtung 22, plaident en faveur d’une politisation accrue du mouvement LGBTIQ+ et d’une décommodification de la Luxembourg Pride. Dans des villes comme Fribourg ou Maastricht, les associations queer financent leurs marches des fiertés exclusivement grâce à des dons, à la vente de produits dérivés et aux recettes des soirées, ce qui leur permet de formuler des revendications nettement plus radicales.

Rosa Lëtzebuerg, qui détenait jusqu’à présent le « monopole » de l’organisation de cet événement, ne se sent pas en mesure de le faire en raison d’un manque de ressources financières et humaines. L’association ne peut pas répondre à l’ambition formulée dans la modification de ses statuts de 2021, à savoir être la « fédération des organisations queer locales ». Certes, Rosa formule bel et bien des revendications politiques, mais elle ne les défend pas de manière suffisamment offensive. Lorsque le seul café queer du Luxembourg a dû fermer ses portes en mars à la suite d’une décision scandaleuse de la ville de Differdange, l’association s’est abstenue de tout commentaire.

Rosa Lëtzebuerg n’est liée au ministère de la Famille que par une convention, qui ne prévoit toutefois que des subventions ponctuelles pour des manifestations telles que des tables rondes et des conférences. Seuls le Cigale (avec 470 000 euros) et le Rainbow Center, qui n’a ouvert ses portes qu’en avril (294 000 euros), bénéficient de subventions ; or, ces structures proposent avant tout des services de conseil, de sensibilisation et des événements culturels. Selon ses propres déclarations, Rosa Lëtzebuerg ne compte plus qu’une demi-douzaine de bénévoles qui mènent à la fois le travail politique et organisent la Pride. Laurent Boquet et Andy Maar souhaitent que davantage de personnes s’engagent à nouveau afin que le mouvement retrouve un nouvel élan.

Politique. Cependant, les jeunes militant·e·s, en particulier, ne peuvent pas s’imaginer s’engager au sein de Rosa. Bien que l’association lutte activement contre cette image depuis un certain temps, elle continue d’être perçue comme un regroupement d’hommes blancs homonormatifs et comme étant influencée par la politique. Au sein du conseil d’administration de Rosa Lëtzebuerg Event asbl., qui permet l’organisation de la Pride à Esch, siège depuis sa création en 2014 l’ancien échevin LSAP d’Esch, Dan Codello, qui est désormais coordinateur de la coopération transfrontalière de la ville d’Esch ; l’actuel échevin du DP, Pim Knaff, en était également membre jusqu’à il y a quelques semaines.

Les mouvements queer alternatifs sont pratiquement inexistants au Luxembourg. Le Cigale, qui travaille selon des concepts progressistes depuis sa scission avec Rosa Lëtzebuerg, dépend du financement du ministère de la Famille et s’abstient de toute prise de position politique. Le Cid Fraen an Gender adopte certes une approche féministe intersectionnelle et trans-inclusive, mais ne tient pas nécessairement à être en première ligne lors de la Pride, préférant laisser la place aux organisations explicitement axées sur les droits LGBTIQ+. Le Laboratoire d’études queer, sur le genre et les féminismes, d’orientation féministe queer, est principalement actif dans le domaine de la recherche et dans le cadre de conférences, tandis que l’Association des étudiants LGBT+ de l’Université du Luxembourg se montre très discrète pour une organisation étudiante (une tentative d’entretien avec l’association a échoué en raison de la condition « non négociable » qu’elle avait posée : pouvoir lire l’article avant sa publication et y apporter des modifications). Le collectif Richtung 22 s’engage certes également dans le domaine queer, mais son orientation est davantage artistique que purement politique. Les événements performatifs queer organisés pendant la Pride Week n’auront lieu que ce vendredi (aujourd’hui) à la Kulturfabrik.

À l’issue d’un atelier animé samedi au Rainbow Center par Elsa Fischbach, collaboratrice de la Cigale, les participant·e·s ont formulé la proposition que la Luxembourg Pride ne soit plus organisée à l’avenir par Rosa seule, mais par une plateforme. Selon cette proposition, cette plateforme fonctionnerait de manière similaire à la Jif, qui organise depuis plusieurs années la grève des femmes le 8 mars. La Jif est un regroupement de féministes, de militantes queer, de militantes antiracistes, de défenseuses des droits de l’homme ainsi que de représentantes de l’OGBL (qui participe officiellement à la Pride pour la première fois cette année) et de partis politiques de gauche. Dans le cadre d’une telle plateforme, les associations LGBTIQ+ pourraient également, en collaboration avec d’autres organisations luttant contre toutes les formes de discrimination, formuler des revendications plus radicales et plus politiques, sans qu’une organisation n’ait à en assumer seule la responsabilité ni à craindre que sa convention avec le ministère ne soit résiliée ou que ses subventions ne soient réduites. La Jif renonce totalement aux sponsors et n’organise ni concerts ni soirées. La Pride n’a pas besoin d’aller aussi loin. Avec un budget plus modeste, il serait certainement possible de mettre sur pied un programme de divertissement tout aussi coloré, voire encore plus ambitieux et plus politisé.