Des coups de feu viennent troubler le calme de Howald, en ce matin d’août 1975. Une balle atteint à la tête un garçon de quinze ans, nommé Romain Feltgen. Peu après, il entend la voix d’un ambulancier : « C’est une balle dans la tête ; il est mort ». Le lendemain, la presse relate ce « fait divers » survenu dans une maison particulière : le fils du propriétaire a découvert deux jeunes cambrioleurs blottis derrière un lit. Sans crier gare, il a tiré des coups de revolver dans la chambre à coucher. « Une affaire très délicate », relativise le commissaire de Hesperange : « Mais compte tenu de l’augmentation du nombre de crimes et surtout de cambriolages, il n’est pas du tout surprenant qu’un simple citoyen se serve d’un revolver ».
Près de cinquante ans plus tard, Romain Feltgen raconte sa vie de jeune marginal dans *Halbes Leben* (Éditions Guy Binsfeld, 496 pages, 30 euros). Sur une page entière, il décrit en détail comment, à l’aide d’un tournevis, il brise la vitre d’une fenêtre de la maison de Howald, dont les propriétaires sont partis en vacances. Il décrit ensuite comment lui et son complice pénètrent à l’intérieur, cherchent à se ravitailler en fouillant le frigo, tentent sans succès d’ouvrir un coffre-fort, pour enfin s’affaisser sur un lit et s’endormir. Le lendemain matin, la vie de Feltgen vole en éclats. Deux mois plus tôt, il s’était enfui de Dreiborn, en compagnie de Jean Szabo, un codétenu, pour rejoindre Ostende. Une fois arrivés au bord de la mer, les deux adolescents louent des karts et sillonnent la digue : « Je pense que le seul but était de ne pas avoir à passer les vacances au foyer ». Leur « vagabondage » les mènera à Bruges, Calais, Arras, Lille, Rotterdam, Anvers, puis de retour au Luxembourg. Il sera financé par une série de cambriolages, huit au total, décrits chacun de manière méticuleuse.
Lorsque, au bout de plusieurs semaines, Feltgen sort du coma, le côté gauche de son corps est paralysé. Handicapé, marchant avec une béquille, il ne passe pas inaperçu. À de très nombreuses reprises dans le livre, Feltgen se décrit en train de raconter son histoire. Sans relâche, il répète à quel point il déteste qu’on ait pitié de lui. L’exigence d’être traité avec respect et dignité imprègne l’ensemble de l’autobiographie. Elle n’est jamais formulée de manière explicite, mais se traduit par des révoltes contre les policiers, les surveillants et les psychiatres. Un regard de travers d’un passant dans la rue suffit à déclencher sa colère.
La saison 2 de Capitani a renvoyé à la classe moyenne ses propres préjugés sur le quartier de la Gare (voir pages 2-3). Le témoignage de Romain Feltgen (né en 1960) est, quant à lui, passé pratiquement inaperçu. L’auteur l’aurait rédigé dans le but de financer un voyage en Thaïlande, comme on peut le lire dans la postface. Mais le projet remonte en réalité à 1989, lorsque le psychologue Gaston Schaber, fondateur du Ceps-Instead, a encouragé Feltgen à mettre sa vie par écrit. Un tel document, estimait-il, pourrait notamment servir de support pédagogique à ses étudiants.
Romain Feltgen écrit avec précision et efficacité. Dès la première page du livre, il évoque la mort, à l’âge de treize mois, de son petit frère Vincent : « Je m’en souviens encore comme si c’était hier : j’étais assis sur le rebord de la fenêtre de notre chambre, au premier étage de notre maison, et je regardais d’en haut ma mère, qui portait mon petit frère dans ses bras, monter dans le taxi et s’éloigner. Quand elle est revenue bien plus tard, elle était seule. » Deux phrases, sans adjectifs ni adverbes, pour exprimer l’absence irrémédiable.
La majeure partie du livre retrace une adolescence passée dans des établissements pénitentiaires, médicaux et psychosociaux au cours des années 1970. À l’âge de douze ans, Romain Feltgen est placé, avec son frère Nico, à la « Maison de rééducation » de Dreiborn. La demande avait été formulée par leur père, décrit dans le livre comme violent et peu présent. Le juge des enfants a donné son accord, estimant que les deux mineurs seraient « livrés à eux-mêmes » et auraient commis plusieurs « vols ». Romain Feltgen avait effectivement volé un vélo et quelques lapins. Il avait également blessé légèrement un garçon du quartier, de quatre ans son aîné, en tirant sur ses jambes avec un pistolet à air comprimé. Bref, il était connu des services de police.
Le Centre Dreiborn, les prisons de Givenich et du Grund, mais aussi les hôpitaux et les établissements psychiatriques ; dans la mémoire de Feltgen, ces lieux d’enfermement se recoupent et se superposent. Lorsqu’il évoque Dreiborn pour la première fois, il compare le bâtiment à « une caserne ou un hôpital ». L’hôpital neuropsychiatrique d’Ettelbruck lui rappelle le centre pénitentiaire de Givenich, et il note : « Qui a été enfermé reste enfermé ». Comme tant d’autres fois auparavant, il s’enfuit et se retrouve pris en stop par un infirmier psychiatrique. Déjà enfant, Feltgen avait été placé au Kannerland à Limpertsberg. Le livre évoque en quelques phrases les expériences vécues dans ce foyer géré par les sœurs de Sainte-Élisabeth : « Leur punition préférée consistait à nous frapper sur la tête avec leur lourd trousseau de clés. » Ces traumatismes refont surface des années plus tard, alors qu’il se retrouve alité à la Zithaklinik. Quand une sœur lui parle d’un ton autoritaire, Feltgen lui rétorque : « Des nonnes comme vous m’ont tourmenté pendant plusieurs années ! Je m’en fous complètement de ce que vous voulez me raconter ici. »
C’est presque en passant que Feltgen évoque la routine quotidienne de « l’appel » dans la cour de Dreiborn, au cours duquel les « élèves » doivent se mettre en rang : « On aurait pu se croire dans une caserne lors de l’appel matinal ». Au détour d’une phrase, on apprend qu’un des surveillants est surnommé « le nazi » par les jeunes. Par moments, Feltgen évoque ouvertement son angoisse, comme lors de sa première nuit passée « am Klemmes » à Givenich : « Je ne peux pas décrire le sentiment que j’ai éprouvé en entendant les clés tourner dans la serrure. C’était tout simplement comme si j’étais écrasé. » Mais Feltgen perçoit également les premiers signes d’une libéralisation : « À partir d’un certain moment, de jeunes éducateurs et éducatrices sont venus de plus en plus souvent à Dreiborn pour y effectuer leur stage. Dans le foyer d’éducation, tout s’est alors déroulé de manière complètement différente. Les anciennes règles, pour la plupart excessivement strictes, ont presque toutes été assouplies et les résidents se sont vu accorder toute une série de nouveaux droits. »
Une fois majeur, Feltgen se retrouve aussitôt happé par le milieu du Garer. Dans la Vullegaass et la rue Joseph Junck, il tombe sans cesse sur ses anciennes connaissances de Dreiborn et de Givenich. Dans un bar du quartier, un copain lui explique : « Si tu regardes autour de toi, tu peux facilement voir s’accumuler une centaine d’années de prison, voire plus. » Au départ, il pensait trouver une communauté : « On aurait dit qu’ils formaient tous ensemble une grande famille, où rien n’était plus important que l’honnêteté et la confiance mutuelle ». Puis il ajoute, quelques phrases plus loin : « J’étais tout simplement beaucoup trop crédule dans la situation où je me trouvais à l’époque. Je voulais probablement juste avoir quelques personnes en qui je pouvais avoir confiance et qui étaient simplement là. »
L’un des fils conducteurs du récit est la quête, par Feltgen, d’un sentiment d’appartenance et de sécurité. (Sa mère avait abandonné la famille, sa belle-mère avait été assassinée dans un hôtel du quartier de la Gare.) Ce sont là quelques-unes des rares occasions où l’auteur dévoile ses sentiments. Au cours de son parcours, il rencontre plusieurs particuliers qui l’aident et l’accueillent, le temps d’un week-end ou de vacances. Parmi eux, son ancien professeur de français au Lycée des Garçons, Guy Linster, qui invite Feltgen et son petit frère à passer des week-ends au Bridel. « On avait l’impression d’appartenir à cette famille intacte et d’en faire partie. C’était une expérience tout à fait nouvelle et profonde ». (Le jeune Feltgen n’apprendra que par hasard, quelques mois plus tard, que son hôte était un membre socialiste du gouvernement.) Il passe Noël chez une famille de paysans de l’Ösling : « C’était tout à coup ce sentiment qui me manquait tant dans ma propre famille. L’amour pour les enfants et le sentiment de sécurité. » Il y a enfin Emile Kolber, bénévole de l’association de gauche Action Prisons, à qui l’autobiographie est dédiée. Il accueille Feltgen chez lui à sa libération de Givenich, et sera toujours à l’écoute et disponible. Surtout, il ne prendra pas le jeune Feltgen de haut.
À deux reprises, Feltgen énonce une sorte de code d’honneur : « Je ne pouvais affirmer de moi-même que je n’avais jamais rien volé à personne dans le seul but de m’enrichir. Ni fait de mal à personne. » Or, tout au long du livre, on recense une demi-douzaine d’agressions physiques commises par Feltgen. À chaque fois, celui-ci jure qu’elles n’étaient pas intentionnelles. Il raconte des épisodes peu flatteurs. Au cours de leur série de cambriolages, Feltgen et Szabo détruisent systématiquement une collection de porcelaine, l’écrasant sous un tapis. Une fois arrêtés, la police reconduit les deux adolescents à la maison cambriolée pour les confronter aux victimes : « Je n’entendais que l’homme balbutier : « Pourquoi avez-vous fait ça ? » La femme se tenait à côté de lui et regardait tour à tour le tas de débris, son mari, puis dans notre direction. Je ne pouvais m’empêcher de penser que cela ne la dérangeait absolument pas de voir la porcelaine brisée par terre, avec à côté d’elle son mari désemparé. D’une certaine manière, je trouvais cette scène plutôt drôle. »
Le texte permet également de retracer une géographie sociale de la ville dans les années 1970. Fils d’un ouvrier communal, Romain Feltgen a surtout fréquenté les faubourgs de Weimerskirch et du Pfaffenthal pendant son enfance. La première fois qu’il se rend à Merl, c’est pour y repérer une cible à cambrioler : « Bien que j’aie habité au Luxembourg, ce quartier m’était totalement inconnu. Autour de moi, je ne voyais que de grandes maisons bien entretenues, la plupart dotées d’un jardin ». Le livre immortalise également les noms de bistrots aujourd’hui disparus : le « Blanne Jang » au Grund, fréquenté par des gardiens de prison, le « Café Schmött », où se retrouvaient les ouvriers communaux de Weimerskirch. On apprend que les bars les plus « malfamés » se trouvaient alors aux alentours de la rue Philippe II, occupée aujourd’hui par Gucci, Vuitton et autres Chanel. Au « Petit Café » et au « Café du Centre », « principaux carrefours de la drogue » et cibles régulières des descentes de police, Feltgen découvre pour la première fois l’univers de l’héroïne. Les toxicomanes lui apparaissent comme des « zombies », et il décide de garder ses distances.
Dans sa critique (très élogieuse d’ailleurs) parue dans le mensuel Forum, l’historien Michel Pauly relève que les descriptions personnelles sont rares dans le témoignage de Feltgen. Le récit est en effet prisonnier d’un subjectivisme très étroit. Les personnages restent étrangement flous et superficiels. Ils apparaissent dans le récit pour en disparaître aussitôt, défilant comme des figurants. Il faut donc lire l’article du Républicain Lorrain (reproduit dans le livre) pour apprendre que Jean Szabo, avec qui l’auteur avait pris la fuite en 1975 mais qui avait miraculeusement échappé aux balles tirées à Howald, finira assassiné à Waldbillig par la bande de braqueurs de banques de Carlo Fett.
Feltgen, quant à lui, s’en est finalement sorti. Grâce à l’intervention discrète de Guy Linster, il fut le seul jeune de Dreiborn à continuer à suivre des cours dans un lycée classique. Mais à 17 ans, il est renvoyé pour cause d’absences non justifiées et de « manque de discipline », malgré des « aptitudes intellectuelles [qui] suffiraient largement à suivre l’enseignement », comme l’écrit le directeur du Collège de l’Est à Grevenmacher. Feltgen suivra différentes formations, en peinture, en dactylographie, en jardinage, mais après un enthousiasme initial, il abandonne rapidement. Il n’en reste pas moins que l’accompagnement assuré par Action Prisons, le CNDS et l’asbl Mathëllef (qui a cofinancé la publication du livre) aura aidé Feltgen à ne pas sombrer. Au final, ce sont les dommages-intérêts versés par le tireur de Howald (ou plus exactement : son assurance) qui permettront à Feltgen d’accéder à l’autonomie, grâce à l’acquisition d’un logement.
Feltgen s’y prend à la manière d’un romancier. Alors que quatre décennies le séparent des événements, il rapporte ses discussions en discours direct, comme s’il venait de les noter la veille. (Il cite même les marques et les modèles des voitures qui l’ont pris en auto-stop.) Son autobiographie comporte évidemment une large part de fiction, et il faut la lire pour ce qu’elle est : une reconstruction à partir de la mémoire. Or, celle-ci est toujours partielle et partiale, lacunaire et sélective. Disséminés tout au long du livre, des dizaines de documents officiels viennent confirmer des épisodes qui pouvaient sembler invraisemblables. Ils mettent également en évidence de nombreuses lacunes, incohérences et contradictions. Face à la mémoire individuelle se dresse donc la machine administrative, génératrice de citations à comparaître, de fiches médico-sociales, d’autorisations et de refus officiels.
L’éditeur de l’ouvrage, Dan Kolber, a tenu à conserver le texte original tel quel. Dans sa très belle postface, le petit-fils d’Émile Kolber rappelle que « les irritations du texte sont les irritations d’une vie » : « La forme du texte
, telle que le lecteur la perçoit, est la présence dérangeante du sujet qui écrit. Elle contredit la position souveraine que l’on attribue volontiers à l’écrivain dans l’ordre bourgeois. » Dan Kolber a poussé ce parti pris jusqu’à publier de longs passages du manuscrit original, sans y rectifier les nombreuses fautes de frappe, d’orthographe et de grammaire. Le lecteur se retrouve donc face à un demi-millier de pages, sans parties ni chapitres, un maelström aussi chaotique que la vie de Feltgen. On l’aura compris, l’obsession de l’authenticité nuit à la lisibilité du texte. C’est au lecteur de recomposer le récit.