Deux semaines avant les élections de 2013, Jean Ehret est devenu directeur du Centre Jean XXIII. Entre les lignes, il laisse entendre qu’il suit l’air du temps. Peut-être parce qu’il estime savoir interpréter les signes des temps : « À l’époque, notre décret stipulait que notre établissement était avant tout un lieu dédié à la recherche et à la transmission du savoir, ainsi qu’au dialogue entre différentes communautés religieuses – et qu’il ne servait plus uniquement à former des prêtres. » Ehret avait compris que l’Église catholique avait perdu sa position dominante avant même que le CSV ne se retrouve dans l’opposition. Il tenait à prendre ses distances par rapport à une théologie autoréférentielle, axée sur la confession de foi
, et à rechercher le dialogue sur la religion avec la société. En 2015, le projet a pris une forme institutionnelle plus concrète : la Luxembourg School of Religion & Society (LSRS) a été fondée. Elle est aujourd’hui en réseau à l’international avec les universités de Tübingen, Potsdam, Amsterdam et Turin. Selon certains milieux théologiques étrangers, les projets de recherche de la LSRS feraient désormais l’objet d’un « engouement ».
Jean Ehret est un professeur soigneusement habillé : chemise blanche, cravate rouge, veste bleue. Son visage trahit un âge où les cheveux gris ne sont déjà plus qu’une minorité. Nous discutons début avril sur Zoom. La veille, Ehret a appelé et a annoncé, non pas d’un ton abattu, mais avec bonne humeur : « J’ai le Covid. » Une certaine gaieté semble imprégner son être ; il ne correspond pas au stéréotype du religieux renfermé. Peut-être cette sérénité l’a-t-elle mené loin sur le plan académique : il n’a pas obtenu un seul doctorat, mais deux. En 2005, il a soutenu une première thèse à l’université de Metz, au titre un peu lourd : *Art de Dieu, art des hommes. L’esthétique théologique à l’ère du pluriel du beau et du singulier de l’art, en langue et littérature françaises. Quatre ans plus tard, il a soutenu sa deuxième thèse en théologie : *Verbum vitae. Études sur le rapport entre la foi et la vie chrétiennes*. Il a été ordonné prêtre en 1992, puis a également été nommé vicaire épiscopal chargé des affaires universitaires. Il est issu d’une famille d’ouvriers de Minette : « À la maison, on lisait le Tageblatt et mon père était membre de l’OGBL ». Son esprit infatigable s’accompagne de traits de caractère excentriques : il a par exemple tenu à être photographié par le photographe local sur sa moto. Un fin connaisseur du milieu catholique estime que c’est précisément l’excentricité d’Ehre qui ferait office d’exutoire dans ce milieu.
À la LSRS, la réflexion porte sur différents thèmes : le travail de mémoire, l’antisémitisme et le dialogue interreligieux dans le cadre de la traduction en allemand de l’œuvre littéraire d’Elie Wiesel (survivant de l’Holocauste et lauréat du prix Nobel de la paix). Sur la confiance sous presque toutes ses facettes : privée, publique, politique, institutionnelle, économique et religieuse. D’un point de vue philosophique, des publications sont envisagées sur les « frontières » ainsi que sur la « foi » à l’ère des fake news et des théories du complot. Le professeur Alberto Ambrosio a récemment publié une monographie sur la mode et la religion. Et le colloque « Living Thought(s), Thinking Life, Facing Global Challenges » a réuni des étudiants issus de différentes disciplines.
La Bible fait état de guérisons miraculeuses, d’apparitions et de la résurrection physique des morts. Comment Jean Ehret concilie-t-il ses exigences académiques et sa foi catholique ? Sur Zoom, il tente de chasser le spectre de la prétention à l’absolu : « Un homme du XXIe siècle ne devrait pas penser selon les catégories d’il y a 2 000 ans. » L’Église doit intégrer les avancées des sciences humaines et naturelles dans sa relation à Dieu. Lorsqu’il exprime cela à certains autres chrétiens, cela leur semble « un peu trop radical ». Quiconque affirme que la Parole de Dieu se réfère à une réalité extérieure précise doit « être très, très prudent ». On risquerait alors d’attribuer à Dieu « quelque chose qui ne lui revient pas du tout ».
Le langage religieux ne serait pas aussi univoque que d’autres formes d’usage linguistique, il serait plus ouvert à l’interprétation : « Les différents usages du langage ont des fonctions différentes. Si quelqu’un a un cancer et que vous disiez, par exemple, que c’est la volonté de Dieu : qu’est-ce que cela signifie ? Faut-il simplement se résigner à la maladie ? Ou bien faut-il reconnaître la réalité de la maladie pour, en même temps, la combattre et témoigner d’espoir ? Vatican II a établi que, en théologie, il faut toujours tenir compte du destinataire et de ses possibilités d’interprétation. Nous pratiquons donc aujourd’hui une théologie dialogique et contextuelle. C’est pourquoi ce qui importe, ce n’est pas seulement ce que je prêche, mais aussi la manière dont cela est perçu. Or, il y a encore une marge de progression à cet égard au sein de l’Église catholique. »
Jean Ehret estime qu’il n’a pas accès à Dieu lui-même. Tout comme les autres êtres humains d’ailleurs : « Aucun être humain ne peut pleinement saisir son essence. Dieu est toujours plus grand que ce que nous pouvons dire de lui. Il faut donc rester modeste. » Les hommes pourraient néanmoins s’en approcher : « Nous avons de grands imaginaires ; je m’appuie sur celui du christianisme, c’est un cadre, c’est mon foi, et j’insiste ici sur un verbe substantivé, car cela signifie clairement que je m’oriente vers le Dieu de mon cœur. » Il s’agit d’une relation, et de la manière dont on mène sa vie. Et dans ce contexte, la notion de Dieu n’est pas sans importance, car elle guide et oriente l’individu – une image négative de Dieu conduit à d’autres attitudes face à la vie, tout comme une image positive. Ehret glisse une expression qu’il utilise souvent dans ses cours : « Il n’y a pas de Dieu qui vous décharge de la responsabilité de ce que vous dites à son sujet. »
Deux semaines après l’entretien sur Zoom : visite au Centre Jean XXIII. Jean Ehret n’est pas présent ; il se trouve à Paris pour un colloque consacré à Elie Wiesel. La semaine précédente, il était à l’université d’Uppsala ; il voyage souvent de conférence en conférence, animé par ses questionnements intellectuels et religieux. Ce bâtiment des années 50 ne compte que deux étages et se trouve à la lisière du Kirchberg, niché dans la verdure. En arrière-plan, les antennes du bâtiment de RTL s’élancent vers le ciel comme des lances. Dans la cour intérieure du centre catholique se trouve une chapelle. Maxim Kantor, l’artiste en résidence de la LSRS, a réalisé spécialement pour elle une série de grands tableaux : on y voit des silhouettes légèrement amaigries aux têtes surdimensionnées ; des crânes humains et bovins côtoient des oiseaux. Un dépliant explique : « Kantor a peint des saints aux prises avec Dieu et à la recherche de Dieu, créant un espace où la présence divine ne se concrétise pas dans l’art, mais peut être ressentie (…) ». La personne à l’accueil commente l’œuvre en disant : « C’est un peu particulier ». Le séminaire se trouve dans une aile latérale du centre. Dix séminaristes s’y préparent au sacerdoce. « Deux d’entre eux sont originaires du Luxembourg, mais la plupart viennent des quatre coins du monde », explique la personne à l’accueil.
Rolf Tarrach, physicien quantique et ancien recteur de l’Uni.lu, est professeur honoraire à la LSRS. « Je ne crois pas en Dieu, mais les religions m’intéressent d’un point de vue sociopolitique. En tant que scientifique, je ne peux ignorer le fait qu’à l’échelle mondiale, il existe des milliards de croyants », explique-t-il lorsqu’on l’interroge. Il souhaite comprendre pourquoi les religions parviennent à enthousiasmer les gens, ce que la communication scientifique ne parvient guère à faire. Il connaît Jean Ehret depuis 2010, date à laquelle il a organisé une conférence intitulée « Dieu et la Science ». Ils sont aujourd’hui amis. Leurs points de vue sur la théologie divergent toutefois : Rolf Tarrach estime par exemple que la théologie n’a pas sa place à l’université : « La théologie est certes une forme de savoir, mais elle ne repose sur aucune méthode scientifique, ne fonctionne pas de manière empirique et, encore moins, comme les sciences naturelles, avec des groupes témoins. » La philosophie ne devrait-elle pas alors, elle aussi, être enseignée en dehors du cadre universitaire ? La philosophie procède de manière logique, « elle aide à penser », rétorque Tarrach. Au Luxembourg, la position de Rolf Tarrach s’est imposée. Comme en France et en Espagne, il n’y a pas de cours de théologie à l’université. La situation est différente, notamment dans les pays protestants : c’est là que, vers la fin du XIXe siècle, des érudits protestants ont commencé à rédiger des lexiques et des encyclopédies consacrés à la religion ; ils ont ainsi véhiculé auprès des responsables politiques l’image d’une volonté de recherche guidée par la raison. La LSRS est toutefois financée par le ministère de l’Enseignement supérieur et peut, à l’instar d’autres instituts de recherche ou entreprises, déposer des demandes de subvention auprès du FNR.
En janvier, Rolf Tarrach a donné une conférence à la LSRS dont le but était de montrer que la physique quantique est étrange : on peut certes la démontrer expérimentalement et mathématiquement, mais on ne peut pas vraiment la comprendre. Les récits religieux ne seraient pas moins étranges, même s’ils ne sont, par nature, pas vérifiables scientifiquement. Pour illustrer son propos, il prend l’exemple d’un miracle marin tiré de l’Ancien Testament. Alors que Moïse et les Israélites fuient les Égyptiens et que les forces du pharaon sont sur le point de les rattraper, un miracle se produit : la mer se fend, formant un passage, et les Israélites parviennent à rejoindre la rive les pieds au sec, tandis que leurs poursuivants se noient. « La physique quantique permet, grâce à la dualité onde-particule, une métaphore analogue au récit biblique : dans l’expérience des fentes doubles, la particule traverse les fentes sous forme d’onde, pour être ensuite perçue à nouveau comme une particule de l’autre côté. Ainsi, chaque Israélite traverse la mer sous forme d’onde pour réapparaître ensuite sur l’autre rive sous forme d’être humain », explique Tarrach.
Rolf Tarrach vient ainsi s’ajouter à une longue liste de physiciens quantiques qui ont publié des travaux ou mené des réflexions sur la religion. Werner Heisenberg écrivait dans son article « Positivisme, métaphysique et religion » que la théorie quantique « est un merveilleux exemple qui montre qu’on peut avoir compris un phénomène avec une clarté totale tout en sachant qu’on ne peut en parler qu’à travers des images et des paraboles ». Il en va de même, selon lui, pour le caractère indicible des expériences religieuses. Son élève Hans-Peter Dürr a publié des ouvrages aux titres tels que *L’amour : source originelle du cosmos*. Une conversation sur les sciences naturelles et la religion. C’est Wolfgang Pauli qui s’est montré le plus audacieux. Il s’est intéressé au mysticisme chrétien et hindou, à l’alchimie ainsi qu’à la parapsychologie, et a posé la question suivante : « Pourrons-nous, à un niveau supérieur, réaliser l’ancien rêve alchimique d’unité psychophysique, en créant une base conceptuelle unifiée pour l’appréhension scientifique tant du physique que du psychique ? Nous n’en connaissons pas encore la réponse. »
Au sein de la LSRS, Jean Ehret ne cherche pas seulement des réponses à ses questions, mais souhaite également voir se concrétiser une ambition sociopolitique : « Mon plus grand souhait est que l’Église ne devienne pas une secte, mais un acteur constructif de notre société ». Cependant, les groupes qui s’isolent ont gagné du terrain ces dernières années. À Cents s’est implanté l’Institut du Verbe Incarné, un organisme conservateur, et à Belval, avec le soutien du cardinal Hollerich, la communauté Verbum Spei, dont le concept d’« amour fraternel » peut ouvrir une brèche permettant de justifier des abus au sein même de la communauté. Leur fondateur, Marie-Dominique Philippe, a d’ailleurs été accusé d’abus en 2016 par l’Autorité centrale chargée des communautés religieuses. Ces communautés se situent pour la plupart à l’extrême droite et comptent sur le soutien de Français d’origine noble.
Jean Ehret prend la défense du cardinal Hollerich et estime que « ces groupes conservateurs attirent des adeptes parce qu’il y a des conservateurs au Luxembourg ». Et non parce que le cardinal Jean-Claude Hollerich verrait dans ces communautés religieuses l’avenir du catholicisme. Il ne faut pas négliger la pluralité de l’Église : la communauté italophone, par exemple, reste attachée à une liturgie classique tout en étant ouverte à différents modes de vie. Elle se distingue ainsi des groupes d’inspiration française. L’Église doit réussir « un exercice de grand écart » pour « préserver l’unité de l’Église ». Il voit toutefois aussi des raisons sociologiques à l’essor des conservateurs : « On remarque que les conservateurs fidélisent davantage leurs membres. »
Dans un e-mail, le théologien Ehret demande que le signe « & » figurant dans le nom de la Luxembourg School of Religion & Society ne soit pas remplacé par « and ». Il s’agit en effet d’un signe qui illustre un lien entre la religion et la société, un lien qui « oscille dans les deux sens » et renvoie à une « relation dynamique ». La prochaine fête chrétienne au calendrier est la Pentecôte. Lui qui a l’habitude d’interpréter les signes et d’actualiser les contenus bibliques, lui qui s’y connaît en art et en philosophie, comment interprète-t-il la Pentecôte ? Le Saint-Esprit descend-il dans les croyants à la Pentecôte ? « Si l’on interprète l’Esprit comme la capacité à communiquer – car à la Pentecôte, c’est bien l’expérience de la glossolalie qui est au centre –, alors cette fête met en avant le thème de l’appropriation du langage. Un apprentissage de la langue qui permet d’échanger sur des questions fondamentales, par exemple sur ce que signifie être humain. »