Les récents succès des partis d’extrême droite dans toute
l’Europe – de l’AfD en Allemagne au PVV aux Pays-Bas, en passant par la N-VA en Flandre et le FPÖ en Autriche – ne constituent plus un simple phénomène ponctuel, mais marquent un profond changement structurel. Deux chercheurs qui analysent cette évolution depuis des années étaient invités vendredi dernier à Luxembourg par la revue forum : Leonie de Jonge, politologue à l’Institute for Far-Right Extremism de l’université de Tübingen, et Damir Skenderovic, historien contemporain à l’université de Fribourg (Suisse). La soirée était animée par Jürgen Stoldt, coéditeur de forum ; une centaine de personnes intéressées ont suivi la discussion à la Chambre des Salariés.
L’objectif de la soirée était ambitieux : dans un contexte de virage à droite en Europe, il s’agissait de tenter de structurer les analyses et de transformer la panique souvent diffuse qui accompagne le débat sur l’extrême droite
en une compréhension plus claire. L’accent a notamment été mis sur l’évolution historique de l’extrême droite. Skenderovic, qui mène depuis des décennies des recherches sur les courants d’extrême droite, a rappelé que la montée en puissance actuelle ne surgissait en aucun cas de nulle part : dès les années 1990, les partis populistes de droite avaient regagné du terrain dans plusieurs pays européens ; depuis lors, une normalisation progressive s’était amorcée. De Jonge a quant à elle esquissé quatre vagues de développement depuis 1945 : premièrement, les groupes néofascistes qui entretenaient encore des liens directs, tant sur le fond qu’au niveau des personnalités, avec les régimes fascistes ; deuxièmement, la « Nouvelle Droite » des années 1970 et 1980 ; troisièmement, les partis populistes de droite des années 1990 et 2000, qui ont rompu formellement avec le fascisme et se sont engagés en faveur de la démocratie ; et quatrièmement, la phase actuelle, dans laquelle ces mêmes partis sont de plus en plus infiltrés par des mouvements d’extrême droite. C’est comme un iceberg : la partie émergée que nous voyons sur le plan politique – députés, directions de partis, équipes de campagne électorale – ne représente qu’une petite partie d’un ensemble bien plus vaste. Sous la surface existe un réseau transnational d’extrême droite qui influence de plus en plus la politique publique.
De Jonge et Skenderovic ont souligné que les termes « populisme de droite », « radicalisme de droite » et « extrémisme de droite » s’inscrivent dans des traditions différentes, mais s’articulent pour l’essentiel autour des mêmes composantes idéologiques : la croyance en l’inégalité et en l’inégalité de valeur des êtres humains ; un nativisme ethnique ; des conceptions autoritaires de l’ordre social et une opposition populiste entre le « peuple » et « l’élite ». Cette combinaison s’avère extrêmement efficace. La situation actuelle diffère toutefois fondamentalement de celle des années 1990 : à l’époque, les institutions démocratiques elles-mêmes n’étaient guère remises en cause ; aujourd’hui, en revanche, « c’est la démocratie elle-même qui est véritablement remise en cause », comme l’a souligné Skenderovic. Cela est particulièrement flagrant aux États-Unis ou en Hongrie, où l’érosion des normes et des institutions de l’État de droit fait partie intégrante de la stratégie politique.
Sur le plan thématique, toute une série de motifs jouent un rôle : l’anti-islamisme, l’antisémitisme, le racisme, l’exclusion et la hiérarchisation des groupes sociaux. On observe en outre une vision biologiste de l’être humain de plus en plus visible, selon laquelle les individus seraient « par nature » inégaux. Ces débats – portant par exemple sur les soi-disant différences de QI ou les prétendus déterminismes de genre – seraient orchestrés à l’échelle internationale par des think tanks d’extrême droite et trouveraient un public de plus en plus large via les canaux numériques. L’antiféminisme constitue par ailleurs un « thème fédérateur » central, comme l’a exprimé de Jonge. Il forme l’un des principaux liens entre les mouvements radicaux, les partis populistes de droite et une partie de l’électorat conservateur. La question de l’immigration reste tout aussi mobilisatrice.
Mais pourquoi les acteurs de droite connaissent-ils un tel essor précisément en ce moment ? De Jonge a décrit ce phénomène comme une « interaction entre l’offre et la demande électorales ». Le terreau fertile – crises multiples, migration, incertitude économique – explique la demande. Mais sans une offre politique correspondante, celle-ci resterait sans effet. Ces dernières années, cette offre est venue de deux côtés : des partis conservateurs de droite, qui ont mis certains thèmes à l’ordre du jour, et des acteurs d’extrême droite, qui ont développé ces thèmes de manière plus professionnelle. Skenderovic a évoqué une « fenêtre d’opportunité » : l’extrême droite aurait su exploiter avec habileté les moments où les ordres politiques vacillaient. Les mouvements politiques, a-t-il déclaré, ont besoin d’un espace de résonance culturelle ; le mouvement MAGA aux États-Unis en est un exemple. Il offre à ses partisans ce qui manque à beaucoup de gens aujourd’hui : un sentiment d’appartenance, des repères, le sentiment d’être compris sur le plan culturel – une réaction à l’atomisation sociale croissante.
Les médias jouent également un rôle central à cet égard. De Jonge a souligné que les médias traditionnels (doivent) aujourd’hui suivre une logique capitaliste sur leurs plateformes numériques, où ce sont les clics qui comptent – et comme Trump, Wilders et Weidel sont justement des valeurs sûres en matière de clics, ils bénéficient d’une forte présence dans les médias. De Jonge a déclaré : « Les médias et l’extrême droite ont besoin les uns des autres. » On le constate clairement : chaque fois que la question de l’immigration est mise en avant, les scores des partis d’extrême droite augmentent – une interaction qui serait donc structurelle, et non fortuite. Cette interaction est d’autant plus étonnante que les partis d’extrême droite se présentent souvent comme les victimes de la domination médiatique d’un establishment médiatique – une complainte qui s’avère donc manifestement infondée.
Dans cette optique, Damir Skenderovic s’est prononcé en faveur d’une réglementation des réseaux sociaux. Celle-ci serait nécessaire, car les réseaux sociaux « ont repoussé les limites de ce qui est acceptable ». On y tient désormais des propos qui auraient été inacceptables il y a 20 ans. Cela s’explique par le fait que les grandes plateformes proviennent des États-Unis et exportent une conception américaine de la liberté d’expression – une tradition qui ne convient tout simplement pas à l’Europe, « un continent qui a vécu l’Holocauste ». Ainsi, derrière le débat sur le « cordon sanitaire » et les « pare-feu », se pose la question fondamentale : qu’est-ce qui est acceptable de dire ? Et : les droits de l’homme constituent-ils encore le fondement commun du débat politique ?
Quels sont les remèdes contre l’extrême droite ? De Jonge a souligné que les partis traditionnels constituaient « la ligne de front de la démocratie » et devaient adopter une position claire. Ils doivent se démarquer très nettement, au lieu de chercher à plaire ou d’essayer de copier le discours de l’extrême droite pour lui ravir des électeurs. Une démarcation donc, une confrontation aussi, mais surtout prendre au sérieux les préoccupations réelles des citoyennes et citoyens et y répondre concrètement : le fait qu’un quart des Allemands votent actuellement pour l’AfD constitue en fin de compte un avertissement clair à l’adresse des partis traditionnels. Les succès électoraux de la gauche en Allemagne montrent toutefois que les partis gagnent davantage lorsqu’ils mettent en avant leurs propres thèmes phares, au lieu de courir après la droite et de se laisser dicter leur programme par celle-ci.
Mais le point essentiel – sur lequel les deux étaient d’accord – est que la stratégie de séduction des partis conservateurs de droite ne fonctionne pas. C’est ce que montrent les recherches actuelles. Le modérateur Jürgen Stoldt a résumé avec pertinence l’observation sous-jacente : en Allemagne, « c’est moins l’AfD que la CSU qui pose problème » – une remarque qui a trouvé un écho audible dans la salle. Il ne s’agissait pas d’une assimilation, mais du constat que la normalisation et la définition de l’agenda au sein des partis conservateurs ont préparé les glissements discursifs dont ont ensuite tiré profit les forces à tendance extrémiste.
L’échange qui a suivi avec le public a naturellement porté l’attention sur le Luxembourg. Plusieurs interventions ont rappelé qu’il existe bel et bien, avec l’ADR, un parti de droite conservatrice, dont l’écho est toutefois resté jusqu’à présent limité, comparé aux évolutions observées en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Suisse. Pour expliquer ce phénomène, on a notamment évoqué la culture luxembourgeoise du compromis et du consensus, qui tempère traditionnellement les conflits politiques et rend les positions plus radicales moins susceptibles de trouver un écho. De Jonge a toutefois réagi en lançant un avertissement : la relative stabilité du système politique local, avec toutes ses particularités, ne doit pas faire oublier que le Luxembourg n’est pas à l’abri des dynamiques qui, ailleurs, ont favorisé la montée de l’extrême droite. Dans ce contexte, la question de la nécessité de mener des recherches spécifiques sur l’extrémisme de droite dans le pays a fait l’objet d’un débat particulièrement intense. Les deux chercheurs se sont clairement accordés sur ce point : il est indispensable de détecter précocement les évolutions locales et de les suivre d’un point de vue scientifique. Selon de Jonge, le Luxembourg pourrait bien présenter ce retard caractéristique qui fait que les tendances (pas seulement politiques) apparaissent souvent plus tardivement dans ce pays.
À la fin de la soirée, un point est resté particulièrement ancré dans les esprits : la radicalisation de la droite est moins une force de la nature qu’un symptôme de problèmes sociaux non résolus – et c’est précisément là que résident les remèdes les plus efficaces. L’analyse de De Jong et Skenderovic a clairement montré que les démocraties ne s’affirment pas en reprenant à leur compte les discours de l’extrême droite, mais en rejetant leurs prémisses et en s’attaquant aux conflits sociaux là où ils naissent réellement : face aux inégalités croissantes, aux conditions de vie précaires de nombreuses personnes et à la vacuité politique résultant d’années d’administration plutôt que d’action constructive. Une politique solidaire, qui considère le logement, la santé, l’éducation et le travail non pas comme des champs de bataille culturels, mais comme des missions communes, prive les discours identitaires de leur fondement. Pour Luxemburg, cela signifie que la lutte contre l’extrême droite ne se joue pas sur des appels à la morale, mais sur la capacité d’une société à faire passer l’appartenance avant l’origine et à gérer les conflits de manière progressiste. Là où les droits sociaux sont renforcés, les inégalités réduites et la solidarité ancrée dans les institutions, la droite perd son capital politique. C’est précisément là que pourrait résider le véritable rempart.