« Restez tranquilles, on va y aller », rassure Clod Thommes au micro. Il est le maître de cérémonie d’une fête estivale à Rindschleiden. En cette fin d’après-midi de samedi de juillet, Claudine et Martin souhaitent se redire symboliquement « oui ». En effet, avant l’annonce de Thommes, les invités se tenaient là, un peu perdus : une cérémonie laïque… Que devons-nous faire ? Devons-nous nous asseoir ou former un cercle ? Telles étaient les questions que trahissaient les expressions des personnes présentes. Clod Thommes, vêtu simplement pour un maître de cérémonie – chemise, jean, chaussures en cuir, lunettes –, met d’emblée l’accent sur les deux époux : « Martin décrit Claudine comme intelligente, spontanée et empathique », nous apprend le maître de cérémonie. Nous apprenons également que le couple est végétalien, qu’il a un enfant et qu’il aime voyager.
La cérémonie se déroule dans un parc situé derrière une église, près d’un étang ; Claudine et Martin se tiennent près d’une fontaine et d’une statue de la Vierge Marie vêtue d’une robe blanche qui y est fixée. Ils sont habillés pour l’été, tout comme les invités – vêtus de jupes jaunes et vertes, ceux-ci se tiennent à un bon quatre mètres du couple ; le cercle d’amis porte des tatouages, contrairement à la génération des parents. Le monologue de Thommes est ponctuellement interrompu par des intermèdes musicaux choisis par le couple : Tom Odell chante « Grow old with me, let us share what we see », et vers la fin de la cérémonie, Fynn Klinemann interprète « Peu importe où nous atterrirons, mon chez-moi n’est pas un lieu, c’est toi. »
Aha – l’alliance des humanistes, des agnostiques et des athées – est actuellement en train de recenser les prestataires proposant des cérémonies laïques afin de pouvoir les recommander aux personnes intéressées. En effet, ces dernières années, les demandes à ce sujet se sont multipliées. Bob Reuter, président d’Aha, explique que sont considérés comme des prestataires dignes de confiance ceux « qui ne véhiculent aucune dimension dogmatique ni aucune vision métaphysique ». Contrairement aux rituels religieux, il ne s’agit pas « de la magie du rituel en soi ». Pourtant, les rituels laïques posséderaient une certaine magie, mentionne M. Reuter, maître de conférences en psychologie : « Car ils consolident des positionnements sociaux ou un statut relationnel. » En tant que plateforme de mise en relation, Aha ne souhaite toutefois pas générer de profit financier.
La tendance aux cérémonies laïques s’accompagne d’un recul parallèle des sacrements catholiques. En 2001, environ 3 000 enfants ont été baptisés au Luxembourg, 4 300 ont fait leur première communion et 500 couples se sont mariés à l’église. En 2019, le nombre de baptêmes est tombé à 2 000, tandis que ceux des communions et des mariages ont diminué de moitié. Selon le porte-parole de l’Église catholique, ces chiffres, rapportés à l’ensemble de la population, seraient néanmoins légèrement supérieurs, car les concitoyens portugais pratiqueraient désormais davantage leur appartenance religieuse au Portugal. À cela s’ajoute, comme l’a mis en évidence le sociologue des religions Detlef Pollack, le fait que la croyance en un Dieu personnifié soit en recul – notamment dans les pays où le niveau d’éducation est élevé. Certes, une grande partie des personnes interrogées déclarent croire en une puissance non spécifique. Cependant, cette croyance est rarement vécue en communauté et n’influence guère le mode de vie personnel ni les décisions politiques. Le mois dernier, Aha a publié un sondage qu’elle avait commandé à l’Ilres. Les résultats sont similaires : sur plus de 500 personnes interrogées, 51 % se sont déclarées non religieuses, et 61 % au total ont indiqué ne s’intéresser guère aux phénomènes surnaturels. Cependant, la moitié des personnes interrogées ont déclaré croire en une sorte d’esprit de vie non personnifié. Malgré cela, une majorité de 70 % des personnes interrogées dans ce sondage considère que les cérémonies funéraires sont importantes, et 50 % estiment que les cérémonies de mariage et de naissance le sont également.
Lorsque l’association Aha a été fondée en 2010 sous la présidence de Laurent Schley, zoologiste employé par l’administration chargée de la protection de la nature, elle s’était engagée dans une voie anticléricale. Ses revendications étaient les suivantes : l’enseignement religieux n’avait pas sa place dans les écoles publiques et le clergé devait s’organiser de manière financièrement autonome. En 2019, Bob Reuter a pris la présidence et a adouci le ton « anti » très marqué de l’association. Dans le même temps, il a rattaché l’association au mouvement humaniste anglo-saxon. Les humanistes ne pratiquent aucun rituel spécifique et ne suivent aucune règle ni aucun tabou. Toutefois, par principe éthique, certains humanistes adoptent un régime alimentaire sans viande, privilégient les moyens de transport respectueux du climat et s’engagent socialement. Cette réorientation arrive à point nommé, car le gouvernement DP-LSAP-Verts a, depuis 2013, réglé les principaux dossiers sur lesquels Aha s’était penché. En 2016, Claude Meisch, ministre de l’Éducation du DP, a supprimé l’enseignement religieux et introduit la matière « Vie et société ». Et en 2018, le Parlement a adopté une loi visant à supprimer les fabriques d’Église. Leurs biens et les édifices sacrés ont été transférés dans un nouveau fonds ecclésiastique, qui gère de manière décentralisée, pour le compte de l’État, les droits de propriété à l’écart du diocèse. Tant sous Schley que sous Reuter, l’association Aha continue de considérer qu’il est nécessaire d’analyser les religions en opposition à la science et reproche à leurs institutions d’être hostiles à la science : L’Église n’aurait pas encore pleinement reconnu la théorie de l’évolution et s’immiscerait trop dans la recherche sur les cellules souches et la recherche sur le cerveau, écrit l’association sur son site Internet.
Bob Reuter a toutefois constaté que « tout le monde n’avait pas franchi le pas vers l’humanisme ». La fraction anticléricale avait plus de facilité à mener une opposition militante contre l’Église qu’à participer à un débat sur l’éthique humaniste. Le point culminant des divergences d’opinion entre les « Pafefrësser » et les humanistes a été la conférence critique sur l’homéopathie organisée par Aha en 2019, à la suite de laquelle certains anticléricaux ont quitté Aha. Plusieurs fois par an, les membres sont invités à une table ronde « pour réfléchir ensemble à la liberté, à la responsabilité, au bien commun et à la bonne vie ». « Actuellement », précise Reuter, « les activités d’Aha sont plutôt théoriques. Mais je n’exclus pas qu’à l’avenir, une ouverture vers des rituels laïques puisse avoir lieu. »
Au cours de la cérémonie à Rindschleiden, Clod Thommes annonce, dans une attitude presque pastorale et avec un sourire aux lèvres : « Et voilà, nous arrivons à la partie émouvante. » Le couple procède à l’échange des alliances, mais dans une intimité mystérieuse : ils se font une promesse que les personnes présentes ne peuvent entendre. L’émotion était déjà palpable avant même l’échange des alliances. Sur le ton d’un prédicateur, Thommes a raconté comment les futurs mariés se sont rencontrés. Tous deux parcouraient le chemin de Compostelle, et lorsque Martin est entré dans un gîte, il a dit : « J’espère qu’il y a de la bière ici. » Telle fut la première impression – pas forcément sympathique – que Martin laissa. Tandis que Thommes raconte cela, les personnes présentes rient, tandis que les larmes coulent sur les joues de Claudine. Le maître de cérémonie enchaîne ensuite avec une métaphore : il évoque deux alpinistes reliés l’un à l’autre par une large corde. Un passant leur demande si cette corde ne les prive pas de leur liberté. Mais les deux répondent que pour emprunter des chemins insolites et découvrir de nouveaux horizons, il faut un équipement adapté. « C’est seulement grâce à cette corde que nous pouvons nous aventurer sur des chemins que nous ne pourrions pas emprunter ni apprécier seuls. C’est seulement en sachant que nous disposons d’un lien sûr et solide que nous nous sentons libres », déclarent-ils.
Fiente de bœuf, guerre, traînée… Deux semaines après la cérémonie, Thommes se tient sur une scène de théâtre à Grosbous, jurant à tout va et affublé d’un maquillage grotesque. Presque tous les maîtres de cérémonie ont une formation en théâtre ou en musique. Le maître de cérémonie Gilles Soeder promet : « que mes talents d’acteur me permettent de m’adapter à toutes vos demandes, des plus traditionnelles aux plus folles ». Maylani Moes explique sur Internet : « En 2016, un collègue comédien m’a demandé si je voulais travailler avec lui en tant qu’oratrice funéraire. » Elle a accepté et est aujourd’hui maître de cérémonie à plein temps. L’ancien maire de Rosport-Mompach, Romain Osweiler (CSV), déclare quant à lui : « La musique, le chant et le théâtre, que ce soit en tant qu’acteur ou spectateur, sont une véritable passion. » « En tant que maire, je regrettais que les mariages civils à la mairie se déroulent de manière si formelle et impersonnelle », explique-t-il ; il a voulu changer cela et s’est orienté vers le domaine moins formel des cérémonies symboliques. Serge Tonnar, qui a l’habitude de la scène, prévoit lui aussi de suivre une formation de maître de cérémonie à l’automne. En août prochain, le chanteur s’aventurera à la croisée de l’art et de la spiritualité : dans l’église de Rindschleiden, il proposera « un programme intimiste avec ses chansons et de courts extraits du Tao Te King ».
Chaque cérémonie est différente : parfois avec un groupe de musique, parfois sans. Parfois, les proches et les amis y participent, parfois non ; parfois, elle se déroule dans un pré, parfois sur une plage, dans un château ou dans une grange – les prestataires s’adaptent aux souhaits des clients. Selon l’étendue des prestations, le maître de cérémonie perçoit une rémunération comprise entre 700 et 1 300 euros. Romain Osweiler et Clod Thommes affichent déjà complet pour cet été. « C’est un événement particulier et c’est pour moi un honneur d’être présent lorsque deux personnes s’engagent à parcourir ensemble le chemin de la vie. Ce n’est pas un service comme les autres », explique Osweiler. De plus, ces interventions exigent une grande concentration de la part des maîtres de cérémonie. Après la cérémonie à Rindschleiden, Thommes déclare : « Pour moi, la journée est désormais terminée. Ce matin, je me suis préparé pour la cérémonie et il ne me reste désormais presque plus le temps de m’occuper d’autres tâches importantes. »
Les membres d’Aha soulignent parfois que les rituels laïques auraient un caractère entièrement non religieux. Mais toutes les définitions de la religion ne font pas référence à la croyance en Dieu ou en des êtres surnaturels. Pour l’anthropologue Richard Geertz, ces éléments ne sont pas déterminants. Selon lui, les rituels plongent les participants dans un certain état d’esprit et leur insufflent une motivation chargée d’émotions, grâce à la mise en œuvre active de systèmes symboliques. Selon le philosophe Stephen Asma, les formes rudimentaires de religion reposent sur des actes biosémantiques performatifs, étroitement liés à une cognition incarnée antérieure au langage propositionnel, qui génère des empreintes émotionnelles et comportementales. En termes simples : la pensée abstraite, logique et analytique ne jouerait aucun rôle dans les rituels. Ceux-ci serviraient avant tout à réguler, sur le plan physique et affectif, les relations avec le monde.
Une première étude comparant les effets des rituels laïques et religieux vient étayer cette thèse. Sarah Charles, du Brain, Belief, and Behaviour Lab de l’université britannique de Coventry, a souhaité, en collaboration avec d’autres chercheurs, déterminer si les rituels laïques apportaient des bienfaits pour la santé similaires à ceux des rituels religieux. Des études antérieures avaient suggéré que les bienfaits pour la santé étaient avant tout liés aux liens sociaux au sein des communautés religieuses. En mesurant les liens sociaux et les émotions avant et après le rituel, les chercheurs ont pu constater que la qualité des liens sociaux lors des rituels laïques est comparable à celle observée lors des rituels religieux. Selon cette étude, ces deux types de rituels favorisent des émotions positives, et ce d’autant plus que les liens sociaux ont été renforcés. Dans des études antérieures sur les rituels religieux, l’attention partagée, les objectifs communs, les mouvements synchronisés, le fait de faire de la musique et de manger ensemble, ainsi qu’une consommation modérée d’alcool, ont notamment été identifiés comme des facteurs favorisant les liens sociaux. Ces aspects seraient toutefois transposables aux rituels laïques.
De plus, selon certaines études, les rituels, de par leur dimension de cohésion sociale, favorisent un « sentiment d’appartenance au groupe » qui peut s’accompagner d’une aversion envers les étrangers. Il est possible que les « anticonformistes » radicalisés aient puisé leur force sociale dans des dynamiques similaires. En scandant des slogans à l’unisson et en défilant au son des tambours, ils ont montré que le droit à des émeutes collectives le samedi dans le centre-ville leur tenait davantage à cœur que les discussions sur les devoirs civiques. Par ailleurs, les théories du complot renforcent leur vision dichotomique du bien et du mal, de l’intérieur et de l’extérieur. Le mouvement des « Querdenker » montre également que l’hostilité envers la science est bien moins perceptible au sein de l’Église catholique institutionnalisée du Luxembourg, comme l’insinue Aha sur son site Internet, qu’elle ne flotte de manière diffuse dans la société. Qu’est-ce que cela signifie pour la critique contemporaine de la religion en Europe occidentale ? Son objet s’est-il déplacé ou élargi ?
C’est sans doute plutôt la seconde hypothèse qui est la bonne. En effet, on continue d’observer des évolutions problématiques au sein des religions. Le sociologue des religions Deltef Pollack les attribue à une politisation galopante de la religion, telle qu’on peut l’observer actuellement en Europe de l’Est, en Russie et aux États-Unis, ainsi que dans les milieux de l’islamisme fondamentaliste. En Europe de l’Est et aux États-Unis, la religiosité est de plus en plus associée à un sentiment de supériorité nationale propre à la nouvelle droite. Cette tendance se répercute en partie sur les groupes identitaires d’Europe occidentale, mais jusqu’à présent surtout en marge des Églises établies et de leurs porte-parole officiels. Aha s’intéresse depuis peu à ces évolutions. Ainsi, le mois dernier, Bob Reuter a commenté sur Radio 100,7 la guerre culturelle menée par les « White Christian Nationalists » américains.
Cet été, la ministre de la Justice Sam Tanson (Verts) et la ministre de l’Intérieur Taina Bofferding (LSAP) ont modernisé le Code civil de 1804 et autorisent désormais les communes à célébrer les mariages et les partenariats civils (PACS) dans d’autres lieux que la mairie. À l’avenir, le conseil communal désignera, outre la mairie, un ou plusieurs lieux alternatifs pour les mariages et les déclarations de partenariat. Cette modification législative n’a pas été motivée, dans un premier temps, par une forte demande de cérémonies personnalisées, mais par les règles de distanciation sociale liées à la Covid-19, qui ont rapidement saturé les salles intérieures des bureaux d’état civil. Cette décision n’a aucune incidence sur le travail de Clod Thommes et Romain Osweiler, car leurs cérémonies n’ont pas de caractère juridiquement contraignant. Et l’État ne s’immisce pas dans les cérémonies à caractère symbolique. Le président de l’Aha, Bob Reuter, espère néanmoins que cela contribuera à valoriser les cérémonies civiles de toutes sortes, comme il l’a déclaré fin mai sur Radio 100,7. Les personnes non croyantes auraient jusqu’à présent été défavorisées, comme le laisse entendre cette remarque péjorative : « Ils se sont juste installés à la commune », a déclaré M. Reuter.