Un cas d’abus sexuel au sein de la famille a relancé ces dernières semaines les débats sur la mise en danger du bien-être des enfants et la protection des mineurs. Au premier plan figure le fait que le délai entre le signalement des faits et les jugements effectifs rendus par les tribunaux est extrêmement long. Dans l’affaire récente, il a fallu trois ans pour établir que le trouble pédophile se manifestait également par des actes commis sur son propre enfant, et six ans pour aboutir à une condamnation en première instance. Chaque semaine, de nouveaux dossiers atterrissent sur les bureaux de la police judiciaire. Une vingtaine de personnes y sont chargées de traiter les cas d’abus sexuels. Jour après jour, elles examinent des centaines de dossiers et passent au crible des données bouleversantes liées à la pédocriminalité.
David Lentz, procureur adjoint, explique ces retards, dans un entretien accordé au journal *Der Land*, par un manque de personnel. La société civile, en particulier l’association *La Voix des Survivantes* (LVDS), ne retient pas cet argument. « Qu’y a-t-il de plus important que la protection des enfants et des adolescents ? », rétorque Ana Pinto, de LVDS. En effet, en matière de protection de l’enfance, on observe dans ce pays beaucoup de discours creux et peu de mesures globales. Faute de base légale, les associations ou les employeurs ne sont pas informés des enquêtes en cours. Le projet de loi Jucha 7882B, laissé en héritage par la ministre verte de la Justice Sam Tanson, vise à faciliter l’échange de données entre les différents acteurs. Il n’existe pas au Luxembourg de commission indépendante sur les violences sexuelles, comme c’est le cas à l’étranger. Plusieurs associations actives dans le domaine de la protection de l’enfance en réclament la création. Claude Schmit, médiateur pour les enfants et les adolescents, a qualifié la protection de l’enfance, en début de semaine dans le journal *Das Wort*, de « boîte noire » à bien des égards.
Les violences sexuelles sur mineurs touchent toutes les couches sociales et toutes les cultures. Une étude du Centre allemand pour la santé mentale a conclu cette semaine qu’une femme sur cinq avait été victime de violences sexuelles lorsqu’elle était mineure, contre 4,8 % des hommes. L’association « Planning Familial » a accompagné 127 victimes l’année dernière, dont deux hommes. Selon son rapport annuel, 65 % de ces 127 personnes ont subi des agressions sexuelles avant leur majorité. Les auteurs de ces agressions sont le plus souvent des membres de la famille ou des proches des victimes.
Depuis l’avènement d’Internet, la criminalité s’y est également déplacée – ce sont surtout les hommes qui y recherchent ce type de contenu. L’ONG britannique National Society for the Prevention of Cruelty to Children (NSPCC) recommande de ne pas utiliser le terme « pédopornographie », car cela contribuerait à normaliser ces contenus, et de mettre plutôt l’accent sur les abus : « child sex abuse material ». Des réseaux mondiaux coordonnent la production de ces vidéos et photos et en assurent la diffusion ; de vastes opérations policières visent à les démanteler. Mais de nouveaux réseaux ne cessent d’apparaître. L’intelligence artificielle est utilisée tant pour la génération de ces contenus que pour faciliter leur identification.
Toutes les personnes qui téléchargent ce type de contenu sur le darknet ne commettent pas nécessairement des abus sur des enfants. Les délinquants sexuels présentent des profils variés, mais il est certain qu’environ 90 % d’entre eux sont des hommes. Selon une étude australienne, le risque d’avoir soi-même été victime d’abus sexuels est plus de six fois plus élevé chez les hommes éprouvant des attirances sexuelles envers les enfants et passant à l’acte que chez ceux qui n’éprouvent pas de telles attirances ou qui n’ont pas abusé d’enfants. Les auteurs de ces actes ont tendance à travailler avec des enfants, disposent d’un meilleur réseau social et gagnent mieux leur vie. Au Luxembourg, petit pays qu’il est, on semble tout juste découvrir que certaines personnes peuvent mener une double vie. Compte tenu du pourcentage élevé de victimes qui deviennent des auteurs d’abus, la prévention est fondamentale : outre l’éducation sexuelle à l’école et un débat ouvert, il est également nécessaire d’accompagner précocement, sur le plan psychiatrique et psychologique, les personnes présentant de telles tendances. Dans ce pays, l’offre en la matière en est encore à ses balbutiements.
Ana Pinto (LVDS) et Eolia Verstichel, vice-présidente de l’association Innocence en Danger (IED), ne comprennent pas pourquoi les victimes sont condamnées à la « prison à perpétuité » tandis que les auteurs s’en tirent souvent avec des peines avec sursis. Depuis 2024, Innocence en Danger est la branche luxembourgeoise d’une organisation française de protection de l’enfance. À l’étranger, elle peut assister les victimes en tant que partie civile lors des procès. C’est également son objectif pour les années à venir.
À l’instar du Conseil national des femmes, LVDS et IED réclament une refonte du code de procédure pénale. Actuellement, celui-ci prévoit que les juges ne doivent motiver leur décision que lorsqu’ils prononcent une peine privative de liberté ferme – or, ce devrait être l’inverse. Eolia Verstichel et Ana Pinto souhaitent également sensibiliser le public au fait que la honte et la sanction touchent encore bien davantage les victimes que les auteurs – et changer cette situation. On accorde encore beaucoup trop peu de crédit aux mineurs lorsqu’ils parviennent à surmonter leurs réticences pour parler de ce qu’ils ont vécu.
De même, le grand public a du mal à comprendre que, dans le cadre de telles procédures, les enfants soient laissés chez un parent auteur d’infractions. En cas de mise en danger du bien-être de l’enfant, le parquet ordonne une enquête sociale. Cette mission incombe au Service central de l’assistance sociale (Scas). L’équipe chargée de ces enquêtes compte 54 collaborateurs : 49 travailleurs sociaux, trois psychologues et deux criminologues. Les travailleurs sociaux doivent déterminer, au sein du milieu familial, s’il existe une mise en danger grave de l’enfant. Au début d’une enquête, un travailleur social se concerte avec un psychologue afin de définir un niveau d’urgence, qui dépend de l’âge de l’enfant, de la présence d’autres professionnels et de la situation. Ensuite, c’est généralement un travailleur social qui prend en charge le dossier ; il contacte notamment le Centre psycho-social et d’accompagnement scolaire (Cepas), les personnes de l’entourage de l’enfant et l’école. Dans les situations « complexes », il peut y avoir plus d’un travailleur social du Scas, précise l’administration judiciaire. Les personnes qui prennent des décisions d’une telle portée sont-elles suffisamment formées pour cela ? Un « échange pluridisciplinaire » aurait lieu en permanence, tout comme une supervision régulière et des formations continues, précise l’administration judiciaire.
S’il n’y a pas de danger pour le bien-être de l’enfant, les personnes concernées peuvent rester dans leur environnement familial. Un suivi psychiatrique et d’autres mesures peuvent être ordonnés. Le procureur David Lentz ne comprend pas pourquoi l’opinion publique insiste pour que, dans de tels cas, « les enfants soient séparés de leurs parents » alors qu’il n’y a plus de danger, explique-t-il dans un entretien accordé au journal *Der Land*. Les enfants auraient « le droit d’avoir leurs parents ». Eolia Verstichel (IED) trouve ce raisonnement « totalement incompréhensible » : « Comment un enfant pourrait-il guérir s’il reste auprès de l’agresseur ? Qui peut garantir que les agressions ne recommenceront pas ? »
La justice fait de la protection des enfants et des jeunes une priorité. Une psychologue très expérimentée dans le domaine des violences sexuelles confirme que la question de la protection est « extrêmement importante ». « Nous ne menons pas de thérapie avec les victimes pour qu’elles supportent mieux une situation de vie difficile. » La protection est essentielle au processus de guérison et inclut également une protection psychologique : contre les messages, contre le pouvoir et l’influence, contre une relation toxique – sinon, les victimes pourraient continuer à évoluer dans une ambivalence malsaine. Cela signifie, notamment dans le contexte familial, que la loyauté et l’attachement envers l’auteur des faits persistent souvent malgré les actes de violence. « Si nous voulons travailler avec les personnes concernées, nous ne devons pas être ambivalents, mais clairement du côté des victimes. » Dans la pratique, elle constate que lorsque les auteurs sont des pères, ceux-ci ont généralement tendance à se retirer, tandis que les mères se séparent et coupent tout contact. Chaque situation est différente et nécessite une analyse minutieuse, explique-t-elle.
Les conséquences des violences sexuelles subies par les enfants et les adolescents peuvent se traduire par des états anxieux et des dépressions, des troubles alimentaires et des troubles borderline, un risque accru de dépendances ainsi qu’une faible estime de soi. Cependant, ces conséquences ne se manifestent pas toujours de manière visiblement pathologique. Les abus sexuels peuvent également entraîner des problèmes d’attachement et une extrême propension au sacrifice. Un ouvrage récent de l’auteure Helene Bracht, *Das Lieben danach* (Aimer après), montre de manière saisissante comment ces conséquences se répercutent tout au long de la vie adulte d’une personne et se reflètent notamment dans ses propres relations amoureuses. L’image de soi est sapée de manière insidieuse ; la sexualité et le désir des victimes sont écrasés par une expérience qu’elles tentent souvent de démêler et de comprendre tout au long de leur vie. Si l’auteur des faits fait partie de la propre famille, le processus de guérison s’en trouve d’autant plus compliqué. Plus cette personne est proche du mineur, plus le conflit de loyauté est grave.
Une étude allemande menée par la Commission indépendante chargée de faire la lumière sur les abus sexuels commis sur des enfants aborde le contexte familial dans lequel ces faits se produisent. L’idée selon laquelle la famille serait un lieu sacro-saint dans lequel il ne faut pas s’immiscer fait obstacle au travail de mémoire : « La propension, y compris chez les professionnels du secteur socio-éducatif, à croire les affirmations des mères et des pères était et reste très répandue. Une question cruciale est donc de savoir comment assurer la protection des enfants et des adolescents sans porter atteinte au droit à la vie privée. (…) Il convient ainsi de déterminer si les professionnels socio-éducatifs, par exemple ceux des services sociaux généraux, s’appuient peut-être trop souvent, dans le traitement des dossiers, sur la conviction profonde que la famille d’origine reste en fin de compte le meilleur endroit pour un enfant. » La famille peut devenir une « communauté oppressante, où l’autonomie n’est pas possible, où il n’existe aucun refuge sûr et, surtout, d’où il n’est pas possible de s’extraire de son plein gré ». La famille, contrairement à un club de sport ou à une école, reste cependant « toujours une partie existentielle de sa propre biographie, vis-à-vis de laquelle il faut se positionner ».
La presse doit elle aussi prendre position face aux violences sexuelles. Au Luxembourg, elle l’a fait en partie de manière totalement irresponsable, en offrant à un agresseur une tribune pratiquement sans filtre. Cinq jours plus tard, le quotidien le plus lu a publié des excuses timides. Dans son code de déontologie, la presse s’engage à faire preuve de « la plus grande diligence pour la protection des mineurs ». La couverture médiatique ne doit donc permettre aucune identification des personnes concernées. Dans les lignes directrices pour une couverture médiatique respectueuse des victimes, établies par la déléguée indépendante chargée des questions d’abus sexuels sur mineurs en Allemagne, il est précisé : « Les délais ou la pression de vouloir rédiger un article particulièrement captivant peuvent conduire à un manque de concentration ou à se précipiter sur certaines déclarations émotionnelles. Un tel comportement peut trahir la confiance des personnes concernées. (…) Le « clickbaiting » et la conduite d’entretiens respectueuse des personnes concernées s’excluent mutuellement. » Le code de déontologie de la presse allemande stipule : « Les personnes touchées par un malheur ne doivent en principe pas devenir une seconde fois des victimes à cause de la manière dont les faits sont présentés. »