Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Sociétal 9 min de lecture

Aimer ce qui est beau et se réjouir de ce qui est juste

Mercredi, à Contern, la première pierre d'un nouveau bâtiment de l'École Charlemagne a été posée. Portrait d'une école privée qui remet en question la liberté d'enseignement locale.

Article paru dans Édition mai 2023
Partager l'article sur

Claire Lignières-Counathe, Christian Moufle, Aude Libert, Marion Zovilé-Braquet et Serge Wilmes © Photo : Sven Becker

Le ministre de l’Éducation, Claude Meisch (DP), n’a pas assisté à la cérémonie de pose de la première pierre du nouveau bâtiment de l’école privée française « École Charlemagne » à Contern, alors que sa présence avait initialement été annoncée. Il faut reconnaître qu’il devait assister à une réunion concernant le Luxembourg Science Center, selon le ministère de l’Éducation. À sa place, c’est le chef du service des écoles privées, Fernando Ribeiro, qui représentait le ministère, ainsi que l’ambassadrice de France, Claire Lignières-Counathe, la bourgmestre de la commune de Contern, Marion Zovilé-Braquet (CSV), et le premier échevin de la ville de Luxembourg, Serge Wilmes (CSV).

Cette petite école, fondée en 2010 par des parents, porte un nom qui évoque inévitablement la christianisation de certaines régions d’Europe par Charlemagne. L’un des pères fondateurs de l’école est Henri de Crouy-Chanel, qui a également cofondé le lycée Vauban en 1996 et qui est issu du secteur financier, à l’instar d’un grand nombre des 60 familles qui y scolarisent leurs enfants (dont une partie non négligeable a trois enfants ou plus scolarisés dans cet établissement). À l’époque, les sponsors provenaient des banques et des compagnies d’assurance, qui ont mis à disposition 70 000 euros comme capital de départ. Le modèle est le Cours Sainte-Anne français : on y porte des blouses et l’accent est mis sur les méthodes d’enseignement « classiques » et « traditionnelles » : « L’école forme l’intelligence par le travail d’analyse, de synthèse et de mémoire, base sur laquelle se fonde la personnalité de l’enfant en lui donnant le sens du travail bien fait, le goût de l’effort et la confiance en lui-même », peut-on lire sur son site web ; ailleurs, il est question d’une « pédagogie exigeante » et d’un « esprit familial ». Dans la liste du matériel scolaire, ni les règles flexibles ni certaines marques de crayons ne sont tolérées ; le calcul est enseigné à l’aide de l’abaque, qui doit être solide, et le compas doit être en bon état de marche. Le personnel et tous les enfants se vouvoient ; lorsqu’un adulte entre dans la classe, les enfants se lèvent. (À l’inverse, certains directeurs régionaux des écoles luxembourgeoises souhaitent explicitement que cela ne se fasse plus lors de leurs visites.)

Alors que l’école publique s’efforce de proposer un enseignement moderne, en phase avec son époque, ici, le temps semble s’être quelque peu arrêté. Ce qui n’est pas en soi préoccupant : ce qui a fait ses preuves peut tout à fait perdurer. Cependant, les photos et la vidéo disponibles sur le site Internet de l’école montrent des filles en rose et des garçons en chemise bleue ; une manière de mettre en avant des différences qu’il est aujourd’hui difficile de faire accepter dans une grande partie de la société.

Un vendredi après-midi, c’est la récréation à l’École Charlemagne : dans la cour de récréation de Walferdange, les enfants se jettent des feuilles les uns sur les autres. Aude Libert dirige l’école depuis septembre 2018. Elle explique que depuis deux ans, tous les élèves portent un chemisier gris. Il y a quelques années, les filles auraient bien aimé avoir un chemisier rose, mais la qualité du tissu n’était pas au rendez-vous. La décision d’adopter la même couleur pour tous a été prise pour des raisons pratiques, afin de pouvoir plus facilement transmettre les chemisiers aux frères et sœurs. L’égalité des chances lui tient particulièrement à cœur, et les filles et les garçons sont traités sur un pied d’égalité. « Tout comme un chirurgien enfile ses gants, un enfant enfile son chemisier avant de se mettre au travail. »

Les enseignantes recrutées par l’école doivent dispenser leur enseignement conformément au projet pédagogique défini, afin de garantir la cohérence du parcours scolaire de la petite section de maternelle jusqu’à la fin du CM2 (2e année du cours moyen). Ce sont des méthodes analytiques qui ont fait leurs preuves en matière de calcul et d’alphabétisation qui sont utilisées, explique Aude Libert. « Il ne s’agit en aucun cas de nostalgie – c’est un choix délibéré. La science montre que ce type d’enseignement fonctionne. » Elle souligne que l’école ne se veut pas une alternative à l’école publique, qu’il ne s’agit ni de supériorité morale ni d’idéologie. Les règles de savoir-vivre sont également un outil permettant d’inculquer le respect, et non un « principe en soi » ; l’école est par ailleurs laïque. Il n’y a pas de cours de religion à l’École Charlemagne, mais à partir de huit ans, environ dix minutes de cours de morale par semaine, au cours desquelles on récite de bonnes résolutions, puis, plus tard, par exemple, des citations de philosophes comme Aristote.

Après ses débuts à Limpertsberg avec seulement 18 élèves, l’école a déménagé en 2015 à l’EduPôle de Walferdange, où 115 enfants y sont aujourd’hui scolarisés. Trouver un site adapté a constitué un défi dès le début. Dès l’été 2017, l’École Charlemagne devait quitter le site de l’Ifen, pour s’installer éventuellement à Neudorf. Ce projet a échoué, le conseil des échevins de la ville de Luxembourg n’ayant pas autorisé un retour dans la capitale. Le ministre de l’Éducation, Claude Meisch, a prolongé le bail à Walferdingen, et Serge Wilmes (CSV) a également aidé l’école à pouvoir y rester pour le moment. La Société générale, BGL-BNP Paribas, PWC, la Banque de Luxembourg et l’ambassadeur d’Espagne ont plaidé en faveur du maintien de l’école auprès du Premier ministre Xavier Bettel (DP). À partir de septembre 2024, cette situation d’errance prendra fin : l’École Charlemagne a acheté le terrain destiné à son nouveau bâtiment dans la zone industrielle quelque peu morne de Contern ; selon les calculs de l’école, cet investissement devrait coûter près de douze millions d’euros. Le ministère de l’Éducation, qui prend généralement en charge 80 % des coûts, a versé jusqu’à présent 1 442 500 euros pour la construction ; la participation totale de l’État est estimée à 7 202 000 euros.

La recherche d’un terrain adapté avait été marquée par un certain désespoir. La maire de Contern, Marion Zovilé-Braquet, aurait été « prise au dépourvu » lorsque le président du conseil d’administration de l’École Charlemagne, Christian Moufle, l’a appelée pour lui faire part de leur souhait de s’implanter dans la zone d’activité. Ce n’était pas un endroit particulièrement agréable, sûr ou adapté aux enfants, situé entre une station-service et un supermarché doté d’un grand parking. La maire leur a expliqué les risques liés à cet emplacement, notamment que la commune aurait du mal à supporter l’augmentation du trafic routier. On lui a toutefois assuré qu’un service de navette permettrait de transporter une partie des enfants depuis le Glacis jusqu’à Contern. « Même dans nos nouveaux locaux, notre capacité maximale reste fixée à 150 enfants, afin de préserver cette ambiance familiale – ici, le personnel enseignant connaît tous les enfants par leur prénom », explique Aude Libert. Elle souligne l’importance d’un cadre protégé et sécurisé, dans lequel les élèves peuvent s’épanouir pleinement.

Contrairement à d’autres écoles privées, comme par exemple l’International School ou l’école Waldorf, les frais de scolarité mensuels, qui s’élèvent à 340 euros auxquels s’ajoutent les frais de cantine, sont relativement abordables. Le milieu y est différent de celui des expatriés universitaires. Les shorts que portent de nombreux garçons, et qui rappellent ceux de l’organisation scoute catholique « Scouts de l’Europe », relèvent d’un choix des parents. « Il y a effectivement un noyau de familles catholiques », explique Aude Libert. Un milieu conservateur, francophone et en partie aristocratique, bien représenté au Luxembourg (d’Land, 15 avril 2022). Mais il y a aussi des familles athées et musulmanes qui scolarisent leurs enfants à l’École Charlemagne, assure Jeanne Ducorroy, secrétaire du conseil d’administration.

En coulisses, on constate une polarisation croissante. En effet, certains parents ne voudraient pas envoyer leurs enfants à l’école publique parce qu’ils « ne sont pas d’accord avec les valeurs qui y sont transmises ». D’autres encore ont retiré leurs enfants de l’École Charlemagne lorsqu’ils ont compris « ce qui la motive vraiment ».

Une niche pédagogique qui a néanmoins sa raison d’être au sein du système scolaire luxembourgeois, affirme Lex Folscheid, premier conseiller du gouvernement au ministère de l’Éducation. Tant que l’on respecte les principes et les valeurs démocratiques, la pédagogie peut s’inscrire dans un spectre allant de l’innovation et du progrès, d’un côté, à des méthodes plus traditionnelles, de l’autre. Alors que des écoles comme Sainte-Sophie ou Fieldgen, bien qu’historiquement catholiques, ne se distinguent pratiquement plus du système scolaire public, l’École Charlemagne souhaite rester fidèle à son ADN.

Le projet de loi sur la scolarité obligatoire prévoit également une réforme de la loi sur les écoles privées. Celle-ci vise à définir plus clairement les missions et les valeurs de l’éducation et, ce faisant, à mettre fin à tout extrémisme, réel ou potentiel – en fournissant en quelque sorte une base permettant de rejeter les projets extrémistes au sein des établissements d’enseignement. Ainsi, le chapitre II, article 8, du projet de loi stipule : « Tout enseignement contribue à transmettre à la personne qui en bénéficie, outre les connaissances et les compétences, (…) le respect d’une société démocratique fondée sur les droits fondamentaux et les libertés publiques (…) et ce dans un esprit de compréhension, de paix, de respect, d’égalité entre les genres et d’amitié entre tous les peuples et groupes ethniques, nationaux, philosophiques et religieux. » Et plus loin, à l’article 9 : « Les membres du personnel enseignant ne peuvent manifester, par quelque moyen que ce soit, leur appartenance à une doctrine religieuse ou politique dans l’exercice de leurs fonctions » – une laïcité explicite qui n’existait pas encore sous cette forme. En décembre 2022, le Conseil d’État a rejeté de nombreuses propositions figurant dans les deux premiers chapitres du projet, au motif que de telles dispositions n’avaient pas leur place dans une loi sur la scolarité obligatoire et n’apportaient aucune « plus-value normative ».