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Social 23 min de lecture

Un travail colossal

À la demande du Premier ministre, la ministre des Affaires sociales, Martine Deprez (CSV), va étudier dès ce printemps les moyens d'assurer le financement à long terme du système de retraite

Article paru dans Édition janvier 2024
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Martine Deprez, le 22 décembre, dans son bureau du Rousegäertchen © Anouk Flesch

Dans son interview du Nouvel An accordée à RTL, le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, a déclaré qu’il serait « lâche » de ne pas mener de débat sur les retraites. Il n’est pas entré davantage dans les détails ; la ministre des Affaires sociales du CSV, Martine Deprez, est en mission exploratoire à sa demande. « Ses pistes ne sont pas celles du gouvernement », a expliqué Luc Frieden, car la phase exploratoire ne fait que commencer. Son interview avec RTL a été enregistrée le 18 décembre. Le journal « Das Land » a rencontré Martine Deprez quatre jours plus tard.

D’Land : Madame la Ministre, aucun autre membre du gouvernement ne parle aussi souvent et encore aujourd’hui de l’accord de coalition au Parlement que vous. Cela a commencé le 6 décembre à la commission de la santé et de la sécurité sociale, puis s’est poursuivi tous les mercredis. La prochaine séance aura lieu le 10 janvier…

Martine Deprez : … et le 17 janvier, celle d’après.

Le LSAP vous invite-t-il à chaque fois, et Mars Di Bartolomeo se dispute-t-il avec vous au sujet du projet de réforme des retraites ?

Personne n’a besoin de m’inviter, je viens de mon plein gré (rires). Les retraites n’ont été abordées que le 6 décembre ; les séances suivantes ont porté sur la politique de santé. Le gouvernement ne parle pas encore d’une réforme des retraites. Ce terme n’apparaît pas dans l’accord de coalition.

On y lit que le système de retraite doit être « pérennisé à long terme ». En 2012, le gouvernement CSV-LSAP de l’époque souhaitait, grâce à sa réforme des retraites, garantir ce système jusqu’en 2050 environ. Si le gouvernement CSV-DP estime aujourd’hui que cela ne suffit pas, cela impliquerait des changements de grande envergure, n’est-ce pas ?

Mais il faudrait qu’il y ait un consensus à ce sujet. Je ne sais pas encore à quoi il pourrait ressembler. C’est pourquoi l’accord de coalition prévoit un large débat de société. Je vais dans un premier temps mener de nombreux entretiens bilatéraux et écouter tout ce qui vient du terrain. C’est la mission que m’a confiée le Premier ministre. Le ministère analysera les résultats de ces entretiens et présentera un projet au gouvernement. Celui-ci fera l’objet de discussions approfondies avec toutes les parties prenantes.

Même avec les partis d’opposition, comme en 2001 et 2002 lors du « Rentendësch » ?

Je n’exclus pas cette possibilité. Lorsque je siège en commission parlementaire, je discute davantage avec l’opposition qu’avec les députés de mon propre parti.

Pourquoi la réforme de 2012 n’est-elle pas suffisante ?

Depuis 2012, les retraites n’ont plus fait l’objet d’aucun débat politique. On a préféré éviter le sujet. De ce fait, on a perdu de vue le fait que notre système va rencontrer des difficultés, non pas demain, mais après-demain. Nous devons réfléchir dès aujourd’hui aux mesures à prendre pour y remédier. Ma deuxième constatation est que la réforme de 2012 ne réduit pas les dépenses de retraite de plus de 10 % à long terme. Et elle n’a rien changé à l’architecture du système de retraite : comme auparavant, la très grande majorité des revenus à la retraite provient du premier pilier, l’assurance retraite publique. Le deuxième pilier, à savoir les retraites complémentaires d’entreprise, et le troisième, les contrats de prévoyance vieillesse privés, doivent jouer un rôle plus important.

Le CSV et le DP n’ont toutefois pas été élus pour mener un tel changement de système. Les retraites n’ont joué aucun rôle dans la campagne électorale.

Le programme électoral du CSV indiquait qu’il fallait agir à long terme et qu’une analyse détaillée de la viabilité financière à moyen et long terme du système serait menée. Je m’étais présenté aux élections de la Chambre en 2009. À l’époque, les retraites constituaient un thème majeur de la campagne électorale. Puis est venue la réforme de 2012. Je n’ai pas participé à la campagne électorale de cette année. Si j’y avais participé, je me serais engagé pour que la question des retraites soit davantage mise en avant.

Cette réforme, qui ne peut pas encore porter ce nom, est-elle donc votre idée ? Et non celle de Luc Frieden ou du DP, qui souhaitait aller plus loin que le CSV et le LSAP en 2012 ?

J’ai eu la chance de faire partie du groupe de travail sur la sécurité sociale dans le cadre des négociations de coalition. Avec les deux députés du CSV, Claude Wiseler et Marc Spautz, nous avons tenté, conformément à notre programme électoral, d’intégrer la question des retraites dans l’accord de coalition. Luc Frieden a repris cette idée à son compte. Je ne faisais partie que d’un groupe de travail technique. Ce que nous y avons examiné a été transmis à l’étage supérieur pour y être débattu sur le plan politique. Je ne saurais vous dire comment cela s’est passé, si un parti s’est davantage engagé en faveur de cette question que l’autre, ou si seul Luc Frieden a défendu cette position.

Que voulez-vous dire par « problèmes dans le système » ? Depuis 2012, l’Inspection générale de la sécurité sociale (IGSS) vérifie tous les cinq ans si le taux de cotisation de trois fois huit pour cent sur un salaire brut sera suffisant pour les dix années à venir et si le rapport entre les dépenses de la caisse de retraite et ses recettes risque de dépasser le taux de cotisation. En 2022, l’IGSS a estimé que ce rapport pourrait basculer en 2027. Mais il s’agit là d’une simulation. En 2012, l’IGSS avait estimé que le point critique serait atteint en 2018, puis en 2016, elle l’avait repoussé à 2023. En 2018, elle l’a corrigé pour le fixer à 2024. Mais cela ne s’est jamais produit. Pourquoi le gouvernement CSV-DP ne veut-il pas attendre de voir si la conjoncture économique viendra à son secours ? Tout comme elle a sauvé ses deux gouvernements précédents.

Parce que nous sommes actuellement en récession et qu’il est impossible de prévoir si, dans les années à venir, la croissance sera suffisamment forte pour nous sauver. Parce qu’un système de retraite qui dépend autant d’une croissance permanente que le nôtre n’est pas viable. Et parce que cette croissance permanente a été remise en question à maintes reprises par les crises récentes, à commencer par la pandémie de Covid.

La loi de réforme de 2012 prévoit des mesures qui seraient prises si le rapport entre les dépenses et les recettes devenait moins favorable que le taux de cotisation. Dans ce cas, la prime de fin d’année versée aux retraités serait supprimée. L’indexation des retraites existantes sur l’évolution des salaires réels serait réduite de moitié au minimum, voire supprimée. Pourquoi cela ne suffit-il pas ?

Ce sont des mesures à court terme. Elles nous donneraient peut-être un an de marge de manœuvre.

L’IGSS indique que si la prime de fin d’année venait à être supprimée et si l’ajustement des retraites était réduit de 75 %, la situation resterait stable jusqu’en 2032.

Si l’on lit attentivement le rapport, cette accalmie ne durera au maximum que deux à trois ans. Cela constituerait une petite marge de manœuvre, mais à long terme, cela ne servirait pas à grand-chose. Le gouvernement souhaite agir sur le long terme. La réforme de 2012 réduit les prestations des nouvelles retraites d’environ dix à quinze pour cent. Mais ce processus s’étale sur plus de quarante ans. Il ne produira pleinement ses effets qu’en 2052. J’envisagerais d’anticiper cet effet. À 2035, voire, dans l’idéal, à 2032.

Le projet de réforme initial prévoyait que cette mesure s’applique dès 2013, pour toutes les nouvelles retraites, dès l’entrée en vigueur de la réforme. L’étalement sur 40 ans constituait une concession faite aux syndicats. Ceux-ci ne verront pas d’un très bon œil une réduction de 20 ans. Il en va de même pour les partis d’opposition situés à gauche du CSV et du DP.

Je suis conscient qu’un travail colossal m’attend. La question des retraites est la plus délicate sur le plan politique au sein de mes deux portefeuilles, Santé et Sécurité sociale. Je vais voir comment parvenir à un consensus sur ce sujet et quels scénarios nous pourrons chiffrer de manière plus concrète afin d’en discuter plus en détail.

Si l’effet de cette réduction était avancé à 2032, les actifs qui prendront leur retraite dans huit ans devraient s’attendre, à très court terme, à percevoir des retraites moins élevées. Est-ce juste ?

Il ne serait pas juste de remettre en cause le niveau des retraites des personnes qui sont sur le point de prendre leur retraite. Plus encore : cela porterait atteinte à la confiance légitime que les citoyens doivent pouvoir accorder à l’organisation de l’État. Personne ne peut souhaiter cela. Je raisonne plutôt ainsi : un actif à qui il reste encore 20 ans avant la retraite et qui, au cours des 20 dernières années, a organisé sa vie de manière à s’adapter au système actuel, doit avoir la possibilité, pendant les 20 années restantes, de s’adapter à un système modifié. C’est au législateur de créer ces possibilités. Il pourrait s’agir, par exemple, d’une prévoyance vieillesse privée relevant du troisième pilier.

Quel est le montant des prestations de retraite versées par ce type d’assurance privée ? Si mes informations sont exactes, on peut soit se faire verser le capital épargné en une seule fois, soit le répartir à parts égales entre un versement unique et une rente mensuelle.

Je veux dire, c’est toujours valable. On récupère donc le capital épargné, majoré des intérêts et des éventuelles primes que l’assureur a générées. Quiconque verse chaque mois 200 euros dans un tel plan d’épargne-retraite ne recevra au final guère plus que ce que ces 200 euros mensuels ont permis de réunir au fil des années.

200 euros par mois, cela représente 2  400 euros par an. On peut déduire au maximum 3 200 euros dans sa déclaration d’impôt sur le revenu. Cela ferait 267 euros par mois, ce qui ne permettra probablement toujours pas de toucher une retraite très élevée par la suite. Selon l’accord de coalition, les deuxième et troisième piliers doivent être rendus « plus attractifs ». La déductibilité au titre du troisième pilier va-t-elle être augmentée ?

Je n’en suis pas sûr. L’avantage fiscal est déjà relativement important. La plupart des contrats relevant du troisième pilier sont souscrits dans le but d’optimiser la déclaration d’impôts. Il est clair que le troisième pilier devient implicitement plus attractif lorsque les prestations de retraite versées au titre du premier pilier diminuent.

Une déductibilité accrue signifierait également que le Trésor public renoncerait à des recettes fiscales et que les assureurs gagneraient davantage. Dans une lettre adressée au formateur, l’association professionnelle Aca avait suggéré de doubler la déductibilité pour la porter à 6 400 euros par an. Dans une prise de position publiée pendant la campagne électorale, l’Aca avait même plaidé en faveur d’un montant de 12 800 euros. Une telle mesure est-elle hors de question ?

Ce point n’a pas encore fait l’objet de discussions. Le gouvernement souhaite renforcer les deuxième et troisième piliers, mais les montants n’ont pas encore été abordés. Cela dépendra également du consensus qui pourra être trouvé concernant les modifications à apporter au premier pilier. Par la suite, on pourrait par exemple moduler les avantages fiscaux en fonction des cotisations versées, de l’âge, etc. Les possibilités sont nombreuses.

Si la réduction des prestations était avancée, de nombreux actifs pourraient être amenés à investir dans une prévoyance retraite privée pour ne pas y perdre au change. De quelle population s’agirait-il, et dans quelles conditions souscriraient-ils à une prévoyance privée ?

C’est une question sur laquelle les acteurs concernés devront se mettre d’accord. Quiconque dispose de 1 000 euros par mois sans savoir quoi en faire cherche des possibilités d’investissement. Certains préfèrent investir dans un appartement et percevoir un loyer mensuel. S’il prend sa retraite 30 ans plus tard, il vendra peut-être cet appartement. Un autre, qui ne souhaite pas investir dans l’immobilier, fera confiance à son assureur et souscrira une assurance-vie ou une retraite privée. Cela relève alors de la décision des personnes concernées. Je ne voudrais pas m’avancer sur ce sujet.

Et que font ceux qui ne disposent pas de 1 000 euros par mois ? Devront-ils se constituer une épargne retraite dans le cadre du troisième pilier, alors qu’ils n’en ont en réalité pas les moyens ?

En aucun cas ! C’est la première insinuation que la Gauche et le LSAP ont formulée après la réunion de la commission parlementaire du 6 décembre, à savoir que nous allions démanteler le premier pilier. Je n’ai jamais dit cela. Soit je ne me suis pas bien exprimé, soit mes propos ont été mal interprétés. J’ai toujours affirmé que le premier pilier resterait le pilier. Mais les inégalités qui existent dans la vie active ne doivent pas nécessairement se retrouver intégralement dans le premier pilier de la prévoyance vieillesse.

Mais anticiper cette réduction reviendrait à un démantèlement.

Chaque retraite se compose d’une part forfaitaire et d’une part proportionnelle. La part forfaitaire dépend du nombre d’années de cotisation : une personne ayant cotisé pendant 40 ans à la caisse de retraite perçoit, en l’état actuel des choses, un montant forfaitaire d’un peu moins de 600 euros par mois. Chaque année de cotisation manquante réduit ce montant d’un quarantième. Dans le cas d’une retraite normale, la part forfaitaire est faible. La part proportionnelle, qui dépend du montant total des cotisations versées, est quant à elle beaucoup plus importante. C’est ainsi que fonctionne la formule de calcul des retraites luxembourgeoise. En s’appuyant sur l’idée de 2012, la composante liée aux cotisations dans la formule de calcul des retraites pourrait être encore réduite, tandis que la composante forfaitaire pourrait être encore augmentée. Nous souhaitons ainsi, entre autres, que moins de retraités aient besoin d’un complément à leur pension pour atteindre le montant de la retraite minimale. De nombreux bénéficiaires de la pension minimale perçoivent ce complément parce qu’ils ont travaillé à temps partiel, avec de faibles salaires, mais pendant 40 ans. Et pourtant, ils n’atteignent même pas le montant de la pension minimale. Je trouve cela effrayant pour un pays comme le Luxembourg.

Qu’en est-il de ceux qui disposeraient peut-être de 200 euros de côté, mais pour qui investir cette somme dans le troisième pilier ne présente pas grand intérêt ? Ou, en d’autres termes : comment évitez-vous les effets de seuil entre les actifs ? Par exemple, parmi ceux qui versent des cotisations équivalentes à deux ou trois fois le salaire minimum et qui s’attendent à percevoir une retraite en conséquence ?

Notre système de retraite devrait justement s’attacher davantage à garantir une sécurité financière digne aux personnes à revenus moyens qui n’ont pas bénéficié d’une retraite d’entreprise et qui n’ont pas eu les moyens de souscrire à une prévoyance retraite privée. Ce sera l’un des thèmes des discussions que je mènerai.

Si la réduction des prestations était avancée de 20 ans : le système pourrait-il ensuite rester tel quel, ou iriez-vous encore plus loin ?

Je ne peux m’appuyer que sur les chiffres dont nous disposons à ce jour. Il en ressort que, si les mesures introduites en 2012 sont avancées, les économies réalisées sur les dépenses de retraite atteindront près de 10 % en 2032 au lieu de 2052. Je ne dispose pas encore de scénarios s’étendant plus loin dans l’avenir. Mais le principe reste le même : il s’agit toujours d’argent qui rentre et d’argent qui sort. Si les sorties dépassent les entrées, on finit par ne plus en avoir.

Seriez-vous également prêt à réduire les retraites actuelles ?

C’est hors de question ! Cela ne serait envisageable qu’en cas de problèmes financiers extrêmes. Mais nous ne voulons pas en arriver là. Cela entraînerait un conflit générationnel très grave.

Selon la loi de réforme de 2012, l’ajustement des retraites existantes à l’évolution des salaires réels doit être réduit au moins de moitié si la caisse de retraite dépense plus qu’elle ne perçoit. C’est ce que prévoit l’IGSS pour 2027. Cela ne constituerait-il pas également une atteinte aux retraites existantes ?

Même si cet ajustement venait à disparaître complètement, les retraites resteraient indexées. Le Luxembourg est le seul pays de l’UE où les retraites sont indexées et, de surcroît, ajustées en fonction de l’évolution des salaires réels. Nous sommes donc confrontés à un problème de luxe.

Souhaiteriez-vous réduire cette allocation ?

C’est un mécanisme vraiment ingénieux. Il n’a pas encore été mis en œuvre, car les conditions légales nécessaires à son application n’étaient pas encore réunies. J’aimerais bien assister à sa mise en œuvre, ne serait-ce que pour observer les réactions des partenaires concernés.

Sur le plan politique, cela n’est pas sans risque. Il faudrait aussi l’expliquer aux seniors du CSV.

Oui, mais si la loi stipule que cela doit se passer ainsi, alors c’est ainsi que cela se passe. C’est ce qu’a décidé le législateur.

Pourquoi n’avez-vous pas – tout comme le gouvernement – attendu la fin des élections municipales ou des élections européennes de juin pour faire des déclarations politiques sur les retraites ? Les prochaines élections ne sont prévues qu’en 2028.

Si l’on veut faire avancer les choses, il faut mettre cartes sur table. Je ne suis pas du genre à attendre parce que l’un ou l’autre préfère ne pas encore en discuter. Les retraites constituent mon dossier le plus épineux. Si j’attends pour aborder le sujet, les difficultés ne feront que s’accroître pour moi.

Et si un conflit venait à éclater, serait-ce même stratégiquement avantageux pour vous ? Vous pourriez alors présenter votre solution comme le seul compromis politiquement viable.

Je n’ai pas déclenché de conflit. Le 6 décembre, j’ai tenté d’expliquer la complexité du système devant la commission parlementaire. D’autres en ont isolé un élément afin de créer un conflit dès la première réunion de la commission. Ces dernières semaines, cependant, je n’ai plus ressenti de conflit. Et je dois dire que les retours que j’ai reçus, de la part d’amis, de connaissances et d’anciens collègues de travail, sont plutôt positifs. On comprend qu’il est nécessaire d’aborder le problème de manière globale et d’impliquer toutes les parties dans la recherche d’une solution.

À l’heure actuelle, l’objectif est d’inciter les actifs plus âgés à travailler plus longtemps et à continuer de cotiser. D’une part, grâce à des majorations de retraite convenues en 2002 lors du « Rentendësch ». D’autre part, par le biais de la « pension à la carte », comme Mars Di Bartolomeo avait baptisé son projet en 2012 : ceux qui ne veulent pas voir leur retraite réduite doivent travailler trois ans de plus. Ces mesures incitatives fonctionnent-elles ?

Je ne dispose pas encore de statistiques précises à ce sujet ; pour cela, il faudrait se baser sur des microdonnées. Dans l’enseignement, où j’ai travaillé, cela ne fonctionne pas bien. Les gens préfèrent renoncer à quelques centaines d’euros et prendre leur retraite plus tôt plutôt que de travailler encore quelques années de plus. Or, le métier d’enseignant n’est pas un métier qui exige un effort physique intense. C’est souvent un métier complexe, que l’on supporte peut-être moins bien avec l’âge, mais qui ne relève pas des « critères de pénibilité ». En revanche, il y a encore des personnes qui exercent des métiers physiquement éprouvants ou qui travaillent dans des conditions très stressantes. Je ne suis pas sûr qu’elles accepteraient de leur plein gré de travailler trois ans de plus pour toucher 200 ou 300 euros de plus par mois à la retraite.

Se pourrait-il que notre système pose un problème d’équité dans la mesure où, statistiquement, les personnes qui gagnent moins meurent plus tôt ? De sorte qu’elles ont moins de temps pour profiter de leur retraite et qu’elles finissent par subventionner les retraites des personnes mieux rémunérées, qui vivent plus longtemps ?

De telles discussions sont dangereuses. Je préfère rappeler que nous avons un système qui perpétue, une fois à la retraite, les injustices qui existaient pendant la vie active. C’est pourquoi je propose de donner plus de poids à la part forfaitaire des retraites, afin d’assurer une plus grande égalité de traitement entre tous les retraités.

On pourrait également faire valoir qu’à 57 ans, toute personne ayant cotisé pendant 40 ans peut bénéficier d’une retraite anticipée. Cet âge est précoce par rapport à celui pratiqué dans de nombreux autres pays de l’OCDE et vise sans doute à tenir compte des contraintes liées aux « travaux pénibles ».

C’était précisément l’idée qui sous-tendait la mise en place de la retraite anticipée à 57 ans.

Et vous ne voudriez pas changer cela non plus ?

Je ne vois pas pourquoi. Ces personnes ont cotisé pendant 40 ans, dans des métiers où elles ont probablement effectué un travail physique pénible dès l’âge de 17 ans. Bien sûr, à un certain âge, cela dépend aussi de la constitution de chacun de pouvoir encore profiter de sa retraite à 80 ans. Mais ceux qui se sont investis pendant 40 ans au service de la société méritent, je pense, d’avoir le droit de prendre leur retraite. Le droit – nous n’obligeons personne, bien sûr. Ceux qui souhaitent travailler plus longtemps peuvent le faire et augmenter ainsi le montant de leur future retraite.

En fait, on pourrait même dire : « Tu devras travailler jusqu’à 65 ans ! »

C’est l’âge légal de départ à la retraite. Les statistiques internationales montrent régulièrement que l’âge réel de départ à la retraite se situe plutôt autour de 60 ans. Si l’on tient compte des bénéficiaires d’une pension d’invalidité, cet âge se situe entre 54 et 55 ans.

Vous n’envisagez pas de relever l’âge légal de départ à la retraite ?

Je pense que nous n’en avons pas besoin. Notre système est adapté à cet égard.

Il y a quatre semaines, dans son rapport 2023 sur les retraites, l’OCDE a souligné que, si les politiques actuelles restaient inchangées, ce n’est qu’en Colombie, en Slovénie et au Luxembourg qu’une personne âgée aujourd’hui de 22 ans pourrait prendre sa retraite au bout de 40 ans, c’est-à-dire à 62 ans. En revanche, en Suède, au Danemark ou aux Pays-Bas, ce ne serait possible qu’à 70 ans, voire plus tard. C’est une différence considérable. Or, le Danemark et la Suède ne sont pas justement des pays dépourvus de tradition d’État-providence.

C’est une évolution culturelle. Je ne sais pas quelles seraient les réactions si je déclarais demain que nous allions relever l’âge légal de la retraite de 65 à 68 ans. Car c’est bien ce que je devrais dire. Je pourrais dire que la retraite anticipée ne serait possible qu’à partir de 60 ans et non dès 57 ans. Mais alors, nous en reviendrions à la question des « travaux pénibles ». Ou bien nous pourrions dire que, pour la retraite anticipée à 60 ans, nous ne reconnaîtrons plus les périodes de remplacement comme c’est le cas actuellement, mais seulement à partir de 62 ans. Mais les répercussions sur les dépenses de la caisse seraient probablement minimes. Elles ne se feraient sentir qu’au bout de 40 ans, ce qui correspond à une carrière de cotisation complète.

Pourquoi le gouvernement exclut-il toute augmentation des cotisations si les fonds de la caisse de retraite viennent à manquer ?

Je ne les exclue pas, et cela n’a pas encore été abordé au sein du gouvernement. Certaines personnes donnent l’impression, à l’extérieur, que quelqu’un les aurait exclues.

C’est d’ailleurs ce que font tous les assureurs privés : si l’argent ne suffit pas pour financer les prestations versées à leur communauté solidaire, les primes augmentent. Les cotisants au régime de retraite par répartition constituent une communauté solidaire par excellence.

Mais l’assureur privé compte parmi ses clients des personnes qui ont souscrit un contrat avec lui de leur plein gré. L’assurance retraite publique est obligatoire ; la société doit donc s’accorder sur les mesures qui seront acceptées par l’ensemble de la population pour garantir la pérennité du système. Une augmentation des cotisations pourrait peut-être, en fin de compte, s’inscrire dans le cadre d’un compromis plus large ; c’est pourquoi je ne l’exclus pas. Mais je ne suis pas certain que les jeunes actifs accepteraient une hausse des cotisations d’un à deux points de pourcentage, sachant pertinemment que le système ne serait peut-être toujours pas sur des bases solides.

Vous pensez que ses performances sont trop élevées.

Pas nécessairement. Je constate que notre système transpose actuellement automatiquement les inégalités de la vie active à la retraite. Et il repose sur une croissance permanente. C’est surtout ce qui ressort des derniers rapports de l’IGSS : nous avons besoin d’une croissance permanente de l’emploi pour financer le système. Dès 1999, l’IGSS avait calculé qu’à long terme, 50 pour cent de ce que les gens avaient produit devrait être intégralement prélevé pour payer les retraites. 50 pour cent – pour un taux de cotisation de 24 pour cent. Cet argent est perdu pour l’économie. Les mécanismes mis en place en 2012 permettent de rester autour de 35 %. Mais cela représente tout de même plus d’un tiers de la masse salariale sur laquelle les cotisations sont prélevées. À cela s’ajoute la part croissante des retraites que nous versons à d’autres États. Nous ne savons pas quel sera l’impact de ces transferts sur la situation économique chez nous et dans la Grande Région. Il s’agit des personnes nées entre 1985 et 1988, période durant laquelle le phénomène de l’augmentation des frontaliers a commencé, et qui partiront à la retraite entre 2025 et 2027, avec les premières carrières de cotisation réellement complètes ici dans le pays.

Le Premier ministre Luc Frieden a laissé entendre que la dette publique pourrait dépasser 30 % du PIB. Il a également souligné l’importance de la note « triple A ». Les réflexions sur les retraites s’inscrivent-elles également dans une démarche visant à faire comprendre aux agences de notation que, même si la dette publique du Luxembourg venait à augmenter, le gouvernement prendrait des mesures pour maîtriser la dette publique implicite liée aux dépenses de retraite à long terme ?

Ce sujet avait déjà été abordé en 2012, comme on peut le lire dans les documents parlementaires relatifs à la réforme des retraites. Luc Frieden, alors ministre des Finances, était présent ; à l’époque déjà, il était question du « triple A » en lien avec la dette publique et la dette implicite. Je ne pense pas que cette position ait fondamentalement changé.

Quand souhaitez-vous que les nouvelles règles entrent en vigueur, et quand les discussions bilatérales doivent-elles débuter ?

Les discussions débuteront au printemps. Nous commencerons par faire le point ensemble sur la situation actuelle, puis nous définirons la marche à suivre à partir des analyses respectives. Ce n’est qu’à l’issue de ces travaux que nous pourrons indiquer, au plus tôt, une date pour l’éventuelle mise en place de « nouvelles » règles.