C’est la pause déjeuner à l’École nationale des adultes (Enad). Quelques élèves flânent dans le hall d’entrée, d’autres sont assis au pied du grand escalier pour déjeuner, les livres ouverts sur leurs tables. L’Enad est le dernier refuge pour ceux qui n’ont pas tenu jusqu’au bout dans d’autres établissements. « C’était le seul choix que j’avais », explique Bruno, l’un de ceux qui flânent dans le couloir. « Sinon, j’aurais dû aller travailler et je n’ai pas encore de diplôme. » Ses notes au lycée n’étaient pas assez bonnes : maths, français, littérature… Il a redoublé l’année et la direction de l’établissement lui a conseillé de tenter sa chance à l’Enad. À 19 ans, il est désormais en première année à l’Enad.
De nombreux jeunes, que les statistiques classent parmi les décrocheurs scolaires et les « NEET » (Not in Employment, Education or Training), ne se considèrent pas comme tels : ils perçoivent leur sortie du système scolaire comme une pause dans leur parcours scolaire. C’est la conclusion à laquelle parvient l’étude « Regards de jeunes sur leur parcours de décrochage dans l’enseignement général », réalisée par le Luxembourg Institute for Socio-Economic Research (Liser). Laetitia Hauret, Roland Maas et leur équipe ont publié cette étude en octobre dernier, à la demande du ministère de l’Éducation. « Beaucoup ne voulaient même pas participer, car ils ne se considèrent pas comme des décrocheurs », explique Roland Maas. Un quart de ceux qui n’ont pas terminé leur parcours scolaire y retournent pour obtenir leur diplôme. Les chercheurs ont finalement mené cette enquête auprès de 22 participants âgés de 16 et 17 ans. Pour la majorité d’entre eux, ce sont soit des conflits avec les enseignants et les camarades de classe, soit des résultats scolaires insuffisants qui les ont empêchés d’obtenir leur diplôme.
Les résultats de cette étude ont servi de base scientifique au ministère de l’Éducation pour le projet de loi présenté en février par le ministre Claude Meisch : la scolarité obligatoire pour tous les jeunes de moins de 18 ans. Au cours de la dernière année scolaire, 8,2 % des élèves et des apprentis âgés de moins de 24 ans ont quitté l’école sans diplôme. Un tiers d’entre eux a entre 16 et 17 ans. L’obligation scolaire jusqu’à la majorité vise à réduire ce chiffre, ainsi que celui du chômage des jeunes, qui s’élevait à 18 % avant la pandémie. Mais parfois, c’est tout simplement impossible.
C’est ce qu’a vécu Felix Mersch, et ce plus d’une fois. C’est en 11e que les difficultés ont commencé pour lui et qu’elles ne l’ont plus jamais quitté. La classe de première a été son adversaire de taille, avant même que le jeu de la vie n’ait vraiment commencé. Felix Mersch est un garçon calme, il porte des lunettes et un sweat à capuche, son jean tombe ample sur ses jambes. Il réfléchit avant de parler, préfère dire « oui » plutôt que « non ». Il a commencé son parcours scolaire au Lycée Schengen de Perl, tout comme sa petite sœur, qui y a validé toutes les classes sans problème jusqu’au baccalauréat. Felix avait souvent l’impression de ne pas vraiment trouver sa place. « Au lycée Schengen, c’était vraiment difficile avec les autres élèves », raconte-t-il. « J’étais dans une classe difficile, on me harcelait, etc. À partir de la dixième, ça allait mieux, en onzième aussi. » Mais ses notes ont baissé, si bien qu’il n’a pas réussi sa onzième. Il manquait de motivation. « Mon père est alors venu à l’école et a vu que ça ne menait plus nulle part », dit-il. Félix a quitté l’école. Ses parents ne supportaient pas de le voir traîner à la maison, alors il a travaillé six mois dans une épicerie.
Puis l’école suivante. « Je voulais quand même réessayer. » Ses parents l’ont poussé à s’inscrire au lycée Atert de Redange, pour préparer le diplôme de technicien (DT), et à intégrer l’internat, juste à côté de l’école, « pour que je devienne un peu plus autonome ». Mais une fois de plus, la 11e allait contrecarrer ses plans. « À l’internat, j’ai mis du temps à me faire des amis et à m’intégrer, mais ensuite, tout s’est très bien passé. » C’est là que Félix s’est fait des amis durables. Mais à l’école, il n’arrivait pas à s’en sortir, ni avec ses camarades de classe, ni avec les matières enseignées, surtout le français et la littérature. Et la motivation lui faisait défaut. « J’ai remarqué que je n’arrivais pas vraiment à m’en sortir à l’école. »
C’est le cas de nombreux jeunes élèves. Supprimer l’obligation scolaire n’est dans ce cas qu’un palliatif plutôt qu’une solution. « Dans certains cas, cela peut être une bonne idée, mais seulement s’il existe une offre scolaire différente de celle à laquelle ils sont habitués », explique Jos Bertemes, directeur de l’Enad. « Lorsque les jeunes décident de quitter l’école, c’est qu’ils n’y voient aucun avenir. Ils ont essayé et ne veulent plus continuer. Ces élèves ont besoin d’un autre modèle d’apprentissage. » Le projet de loi du ministère de l’Éducation prévoit la création d’un plus grand nombre d’établissements d’enseignement alternatifs. Aujourd’hui, les écoles et les conseillers d’orientation orientent les jeunes vers les offres du Service National de Jeunesse (SNJ). L’orientation et la formation continue y occupent une place centrale. Le SNJ a ouvert de nouvelles perspectives à Félix Mersch.
Au lieu de poursuivre ses études et sa formation, Félix s’est engagé au sein du SNJ. Pendant trois mois, il a participé à la station de radio pour les jeunes de Radio Ara. Même après l’atelier, il a continué à s’y investir bénévolement et anime désormais sa propre émission. Félix y a trouvé un ancrage et découvert une passion qui lui montre aujourd’hui la voie à suivre.
Le lycée Atert l’avait renvoyé en lui conseillant de commencer par un niveau plus bas. Après deux autres tentatives, il a finalement obtenu le Diplôme d’aptitude professionnelle (DAP) dans le quatrième établissement de son parcours. Deux jours de cours par semaine et trois jours à régler des formalités administratives au ministère de l’Éducation : « C’était bien, je m’entendais super bien avec tout le monde là-bas. » Cette distance l’aidait aussi à s’entendre avec ses camarades de classe. « Comme on ne se voyait que deux jours par semaine, ça allait. Ils étaient tous différents, il y avait aussi des plus âgés. » Félix a tenté une dernière fois d’obtenir le DT au lycée Nic Biewer à Dudelange, après qu’une enseignante lui eut dit qu’il pouvait encore essayer. « Comme j’étais alors le plus âgé de la classe, ça n’a pas vraiment marché non plus. Je cherche toujours à entrer en contact avec les autres, je les suis un peu partout. Puis je leur demande : “Je peux venir avec vous ?” La réponse était : “Non, on préfère rester entre nous.” La section ne m’a plus rien dit non plus à ce moment-là. » Six mois plus tard, il en a assez de l’école. Le DAP doit suffire.
Félix a désormais 23 ans. En septembre, il déménage à Cologne pour suivre des études d’ingénierie du son dans une école privée. C’est la Maison de l’Orientation qui lui a proposé cette voie, en fonction de ses centres d’intérêt. Le système d’accompagnement parascolaire l’a toujours soutenu : une conseillère l’a orienté vers la bonne voie, tout comme ses parents avaient essayé de le faire. « Je suis content d’avoir obtenu mon DAP. Et ça ne me dérange pas non plus que ça n’ait pas marché pour la formation de technicien », dit-il. Félix a eu la chance, au moins deux fois au cours de son parcours scolaire, de se retrouver face à la bonne personne – deux conseillers parmi les dizaines de conseillers d’orientation qui le connaissent et connaissent son dossier scolaire.
Les centres de jeunesse, en dehors des structures du ministère de l’Éducation, tentent d’offrir aux jeunes le soutien et les perspectives que Félix a trouvés grâce au SNJ à la radio. Les adolescents ne viennent pas au centre de jeunesse d’Inter-Actions à Bonneweg pour apprendre à assumer des responsabilités ni dans le but de se lancer dans un projet professionnel. Ils viennent pour passer du temps avec leurs amis : jouer au tennis de table, faire des gâteaux, traîner. Les éducateurs sociaux considèrent toutefois que leur mission consiste à transmettre le sens des responsabilités et à ouvrir des perspectives, dans un cadre convivial et décontracté. Les maisons des jeunes sont des espaces sûrs. L’école n’y a aucune influence et les familles s’en tiennent généralement à l’écart. On attend des jeunes qu’ils fassent preuve d’autonomie, mais sans pression. Chaque année, l’équipe d’animateurs organise un voyage à l’étranger. Ceux qui souhaitent y participer doivent gagner eux-mêmes l’argent nécessaire, en vendant des biscuits par exemple. Mais personne n’est obligé de venir. Les éducateurs sociaux sont des personnes de confiance dont la mission est moins rigide que celle des enseignants et des conseillers d’orientation. Ils apportent néanmoins une certaine stabilité. Le centre de jeunesse est ouvert tous les jours et de nombreux jeunes y viennent quotidiennement.
En été, ils plantent des tomates dans le jardin et s’entraînent au muay thaï dans la salle de sports de combat. Ils confectionnent des banderoles pour la manifestation Youth4Climate et participent à des ateliers sur le changement climatique. Sam fréquente la maison des jeunes Bonneweg depuis de nombreuses années déjà. Il a 26 ans et est l’un des plus âgés. Il apprécie l’ambiance qui y règne. « Cet endroit peut donner des idées aux jeunes », dit-il. « Beaucoup ne savent pas ce qu’ils veulent faire dans la vie et n’ont donc aucune motivation pour travailler à l’école. Grâce aux activités et aux échanges avec les autres, ils découvrent ici différents parcours de vie. » Peut-être trouveront-ils, comme Félix, une vocation qui les épanouira et qui deviendra un moteur dans leur vie.