Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Social 10 min de lecture

Nous sommes en or

Selon une étude récente de Statec, les adolescents coûtent à leurs parents entre 600 et 700 euros par mois. Une jeunesse gâtée ? À la recherche d'indices

Article paru dans Édition mai 2022
Partager l'article sur

Vendredi midi, les rayons du soleil se frayent un chemin à travers la façade vitrée du centre commercial de la Cloche d’Or. La fonctionnalité aseptisée, propre à l’architecture postmoderne, ne dérange en rien les lycéens qui viennent ici profiter de leur pause déjeuner et faire du shopping. Bershka, Zara, Pull & Bear, Guess, Swarovski et Sephora, un sandwich au fromage et la convivialité : que faut-il de plus pour s’adonner au bonheur ? « We are gold » est inscrit en grosses lettres sur l’ascenseur. C’est le cas de le dire : selon une étude récente du Statec, un adolescent coûte entre 600 et 700 euros par mois à ses parents. Ce budget de référence représente un minimum. Le calcul a été effectué sur la base d’un garçon de 15 ans et d’une fille de 17 ans : le garçon a besoin en moyenne de 592,80 euros, la fille de 687,80 euros pour vivre. Cela semble élevé, malgré une inflation croissante. Une raison suffisante pour se demander, avec une certaine hésitation : « la jeunesse » est-elle devenue plus gâtée, plus matérialiste ?

Cylia, 18 ans, impeccablement maquillée, portant des lunettes rétro dorées, passe sa pause déjeuner avec Mateo et May, tous deux âgés de 17 ans. Tous trois sont en avant-dernière année, la Première, au lycée Vauban situé juste à côté. « Je dispose d’un budget de 250 euros par mois et j’en suis très satisfaite », explique Cylia. Après tout, il y a des gens qui n’ont rien, et elle ne subvient pas elle-même à ses besoins. Parfois, ses parents l’aident lorsqu’elle a besoin de quelque chose de spécial, comme un nouveau portable. May reçoit 20 euros toutes les deux semaines pour le déjeuner, et si elle veut s’offrir quelque chose de sympa, elle peut demander à ses parents. Mateo dispose lui aussi d’un budget mensuel d’environ 250 euros, destiné à couvrir à la fois ses loisirs et ses déjeuners.

May préfère dépenser son argent pour manger et sortir, par exemple au cinéma. Mateo se montre lui aussi post-matérialiste : « Les vêtements doivent durer longtemps, mais à part ça, ça n’a pas beaucoup d’importance pour moi. » Dépenser 1 300 euros pour un pantalon, pour du tissu, ça n’a aucun sens. Dans leur lycée, certains portent des vêtements Louis Vuitton ou d’autres marques de créateurs, mais ils ne se sentent pas pour autant inférieurs et n’éprouvent pas le besoin de posséder ces articles. « Pas du tout », souligne Cylia. « Je n’ai pas forcément besoin des codes associés à ces marques », ajoute May. On peut très bien s’habiller à la mode autrement. « Ma mère achète ses jolies tenues sur Vinted » (application vintage, note de la rédaction), ajoute Cylia. En revanche, leurs parents trouveraient « dingue » l’achat d’une tenue Gucci et ne soutiendraient jamais ce genre de chose. Elles n’ont pas encore connu de véritables conflits à l’école à cause de ce genre de choses. Il y a toutefois des regards condescendants ou des remarques dans les couloirs de l’école, selon Cylia. Du genre : « Oh, tu portes des baskets Decathlon aux couleurs criardes ? C’est nul ! »

Pour replacer ce montant de 700 euros dans son contexte, il est utile d’examiner sa composition. Les chercheurs sont partis du principe que les adolescents vivaient chez leurs parents. La majeure partie de cette somme (293,10 euros) est consacrée à l’alimentation, dont la viande, le poisson et les œufs constituent la plus grande partie. Les jeunes filles de 17 ans dépensent 134,70 euros pour leurs loisirs (sport, culture et sorties), soit un peu moins que les garçons de 15 ans (139 euros) ; en revanche, elles consacrent un peu plus d’argent aux produits d’hygiène (40,70 euros) que les garçons (32,90 euros). Les filles dépenseraient davantage pour les soins capillaires et les produits d’hygiène intime. Les dépenses en vêtements s’élèvent à environ 65 euros pour les deux sexes. Les adolescents de plus de 17 ans doivent faire face à des frais de transport plus élevés en raison du permis de conduire, soit environ 100 euros selon Statec. Les dépenses liées au multimédia, telles que le téléphone portable et les loisirs, s’élèvent à 19,7 euros. Un couple avec deux adolescents devrait donc disposer d’un budget mensuel compris entre 4 600 et 4 700 euros en raison du coût élevé du logement au Luxembourg. Ces chiffres permettent « de satisfaire les besoins essentiels et de participer de manière raisonnable à la vie sociale ». Il ne faut pas oublier pour autant le dualisme inhérent à cette étape de la vie : d’une part, les adolescents prennent peu à peu leur indépendance, ils veulent passer du temps hors du nid familial et prendre leurs propres décisions concernant leur mode de vie. D’autre part, ils dépendent encore fortement de leurs parents sur le plan financier. L’étude a pris en compte tous ces aspects dans ses recherches.

À la Cloche d’Or, la place devant le centre commercial se remplit. On y voit une multitude de polos Lacoste vert gazon, de sacs à main Hermès et de polos Nike. Melina, Alessandro et Romain sont sur le point de partir : les cours commencent dans dix minutes. « Il y a déjà une mode à laquelle tout le monde s’en tient plus ou moins, même si c’est cher. Ça crée un effet de « bande » », explique Melina. Récemment, c’était un gilet The North Face que tout le monde devait avoir, le modèle Nuptse. Cette tendance a été lancée par Bella Hadid, J.Lo, Kendall Jenner et leurs semblables. Prix : 300 euros (soit environ cinq fois le budget mensuel alloué aux vêtements par Statec). D’ailleurs, cette veste existe depuis les années 90 ; à l’époque, Jennifer Aniston, Halle Berry et le rappeur LL Cool J portaient ces doudounes à New York. Un vendeur d’A.S. Adventure explique qu’elles sont très difficiles à trouver, les stocks étant faibles. Beaucoup d’adolescents se contenteraient d’un modèle similaire, moins tendance que sportif, qui coûte environ 150 euros. « Quand quelqu’un porte un vêtement cool et que ça plaît aux autres, ça déclenche une vague d’achats », explique Alessandro. Et les tendances se succèdent de plus en plus vite ; il y a deux ans, les doudounes Parajumpers faisaient fureur, et il fallait débourser 1 000 euros pour s’en procurer une.

D’anciens membres du personnel scolaire ont raconté au journal « Land » des histoires parfois incroyables concernant les conditions de vie au lycée Vauban, une école réservée aux enfants d’expatriés fortunés. Il y a quelques années, par exemple, des parents ont demandé s’ils pouvaient retirer leur fille des cours à l’heure exacte de sa naissance, le jour de son 18e anniversaire, afin de lui remettre son cadeau. Lorsqu’on leur a répondu qu’on ne pouvait pas commencer à dispenser des élèves de cours à des heures arbitraires, et pour quelle raison d’ailleurs, il s’est avéré que les parents voulaient offrir à leur fille, qui n’avait d’ailleurs pas encore le permis de conduire, une Audi TT (à partir d’un peu moins de 40 000 euros) dans la cour de l’établissement. Elle devait être pleine d’options, puisqu’elle ne pouvait pas encore la conduire. Cette mauvaise habitude des nouveaux riches, qui consiste à croire qu’on peut tout se permettre simplement parce qu’on a les moyens de tout s’offrir, proviendrait souvent de personnes dont le pouvoir d’achat a fortement augmenté au Luxembourg, a appris le journal. Des personnes qui, souvent en raison de leur situation professionnelle, n’ont que peu de temps à consacrer à leurs enfants et tentent de compenser ce manque par l’argent. Quoi qu’il en soit, les adolescents issus de ces foyers ne se mêlent pas aux autres. De plus, des vestes d’hiver coûteuses ont régulièrement été retrouvées dans les salles de classe, et personne n’est venu les récupérer. Un mystère, jusqu’à ce qu’il s’avère que ces vêtements – pour la plupart neufs, à peine portés – étaient perdus intentionnellement afin que les parents en achètent de nouveaux. L’école a ensuite fait don de ces vêtements à la Croix-Rouge.

L’obsession pour les apparences commence tôt : dès l’âge de dix ou onze ans, de nombreux élèves possèdent déjà des smartphones très coûteux. On retrouve des problèmes similaires dans les Écoles européennes de Mamer et de Kirchberg, ainsi qu’à l’International School. On pourrait dire : ce sont là des exemples extrêmes issus d’écoles privées. Et c’est certainement vrai – en partie. Dans les écoles publiques luxembourgeoises, il n’y a pas de frais de scolarité et la population scolaire est, au moins, un peu plus hétérogène. Néanmoins, la tendance à imiter les chimères des influenceurs a sans doute pris de l’ampleur dans toutes les écoles. Même au Stater Kolléisch, on achète et on vend des baskets à 800 euros (d’Land du 27 septembre 2019).

Au lycée Michel Rodange, manifestement soucieux de son image, on minimise le potentiel de conflit lié aux vêtements de marque et la menace qu’ils font peser sur la cohésion sociale. « Cela ne nous a posé aucun problème depuis des années », déclare Claire Simon, directrice de l’établissement. Ce phénomène n’aurait d’ailleurs pas nécessairement pris de l’ampleur. On ne peut pas dicter aux jeunes ce qu’ils doivent porter. Bien sûr, certains portent un chemisier à 50 euros et d’autres à 200 euros, mais cela ne se remarque pas particulièrement. Il y a quelques années, une note de service avait été envoyée aux élèves, mais elle portait sur les conséquences d’un vol. On y recommandait vivement aux élèves de ne pas apporter d’objets de valeur à l’école. Marc Dosser, directeur adjoint du Stater Kolléisch, tient un discours similaire : « Je ne peux pas exclure qu’avec 1 600 élèves, il y ait parfois des conflits, mais cela ne constitue pas un problème grave ». Dans ce contexte, le profil socio-économique de la famille serait également moins déterminant qu’on ne le pense. Au lycée Technique, on rencontre également de nombreux élèves qui possèdent des téléphones portables coûteux.

Jérôme a obtenu son baccalauréat il y a quelques années au lycée classique de Diekirch. Il raconte que le matérialisme et l’engouement pour les vêtements de marque y ont bel et bien pris de l’ampleur, surtout dans les classes supérieures. « On accordait de plus en plus d’importance aux baskets de collection. Même les élèves dont les familles avaient du mal à assumer une telle dépense se sont mis à suivre le mouvement pour s’intégrer. » Parajumpers, vestes Moncler, etc. « C’était une façon très marquée de se définir. À mon avis, cela tient aussi au fait qu’on essaie ainsi de compenser d’autres problèmes. » Jérôme a désormais presque terminé ses études et a pris ses distances. « Avant, j’avais moi aussi l’impression que tout cela était important. Maintenant, je me rends compte que ce sont des bêtises. »

Il n’y a pas de consignes vestimentaires dans les écoles publiques luxembourgeoises. La tenue doit être « sobre », ce qui « renvoie moins au prix qu’au fait qu’il ne faut pas venir en cours en débardeur ou avec une jupe très courte », explique Véronique Igel, professeure d’italien au Stater Kolléisch. L’uniforme scolaire, qui est la norme notamment dans les pays anglo-saxons, aurait fait l’objet de discussions il y a quelques années au Lycée Vauban, a appris le journal « Land ». Un jean noir, un t-shirt simple, rien d’extravagant, sur le modèle de l’école française Winston Churchill à Londres. Les élèves se sont montrés scandalisés ; les plus jeunes sont montés au créneau. Cette idée n’est jamais parvenue jusqu’à l’instance scolaire, où siègent des représentants des parents, des élèves et du personnel enseignant et où sont votées les décisions importantes.