Martine Deprez a passé une journée éprouvante mercredi. Le matin, elle était à la commission parlementaire des affaires sociales, puis, en fin de matinée, elle s’est présentée devant la presse. Dans les deux cas, il était question de la réforme des retraites. À 14 heures, elle avait rendez-vous à Dudelange pour une réunion quadripartite sur l’assurance maladie. Le soir, la ministre de la Santé et des Affaires sociales, membre du CSV, s’est exprimée sur les retraites dans l’émission « Le Journal » de RTL-Télé. Et, comme elle l’avait déjà fait le matin, elle s’est efforcée d’apaiser les tensions que le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, avait fait naître la semaine dernière avec son discours sur l’état de la nation et lors du débat qui a suivi. En effet, à partir d’une date qui reste à définir, il sera exigé de travailler plus longtemps pour pouvoir bénéficier d’une retraite anticipée. Martine Deprez a ajouté mercredi que la durée exacte de cette prolongation restait à déterminer.
Il resterait encore beaucoup à discuter et à décider. Ce matin, en commission parlementaire, les députés auraient entendu la ministre tenir le même discours que celui qu’elle a tenu plus tard devant la presse, a ironisé le député du LSAP Mars Di Bartolomeo dans une interview accordée au journal *Das Wort*. Gérard Schockmel, porte-parole du groupe DP chargé de la politique des retraites, a déclaré au journal *Der Land* que « beaucoup de choses restent encore floues », qu’il s’agisse de l’allongement de la durée de cotisation ou de la subvention annoncée par le Trésor public pour « stabiliser » la caisse de retraite. Et à propos de la « retraite progressive », telle qu’elle existe déjà dans la fonction publique. Depuis 2018, il est possible d’y continuer à travailler à un taux compris entre 25 et 90 %, le reste étant pris en charge par la retraite.
Mercredi, le défi particulier pour Martine Deprez consistait à présenter sous une forme plus accessible ce que Luc Frieden avait exposé sur un ton autoritaire. « Petit à petit », a-t-elle souligné, l’obligation de travailler plus longtemps produira ses effets. On ne sait pas encore à partir de quand. « Peut-être » à partir de 2030. La question de savoir si trois mois s’ajouteront chaque année reste également à débattre. Il se pourrait bien qu’au final, ce ne soit que deux. Ce qui est également remarquable dans cet engagement en faveur de la flexibilité, c’est que la ministre – « c’est la mission qui m’a été confiée » – souhaite entamer dans les prochaines semaines un « dialogue social » avec les syndicats et l’Union des employeurs luxembourgeois (UEL) au sujet des idées du gouvernement. Si l’on en croit les apparences, le gouvernement espère ainsi empêcher que la grande manifestation annoncée par l’OGBL et le LCGB le 28 juin ne se transforme en une véritable « manifestation pour les retraites » qui attirerait un public très nombreux. D’autant plus qu’il n’est pas exclu que la CGFP se joigne à la manifestation contre la réforme des retraites organisée par les deux syndicats du secteur privé. Celle-ci exige la convocation d’une table ronde tripartite sur les retraites. Mercredi, Martine Deprez ne voulait encore rien entendre à ce sujet. Elle rencontrera dans un premier temps les partenaires sociaux séparément.
On ne comprend pas bien pourquoi le gouvernement a justement choisi, comme point fort de sa réforme, d’exiger davantage d’années de cotisation pour bénéficier d’une retraite anticipée (ou d’une pension dans le secteur public au-delà du régime transitoire). La ministre des Affaires sociales n’a pas encore fourni d’explications à ce sujet et s’est contentée de déclarer : « C’est notre orientation. »
C’est un choc énorme et une rupture culturelle. Toute personne ayant cotisé pendant 40 ans peut prendre une retraite anticipée dès 57 ans. Cette disposition est en vigueur depuis 1991. À partir de 60 ans, toute personne justifiant de 40 années de cotisation ou d’années complémentaires, telles que les périodes d’études, peut prendre sa retraite. Cela est possible depuis 1987. Il va sans dire que ces règles, en vigueur depuis des décennies, sont devenues une habitude. Selon un rapport de l’Inspection générale de la sécurité sociale (IGSS) de l’automne 2024 concernant le secteur privé, entre 2011 et 2023, la retraite a été prise en moyenne après 39,9 ans. Autrement dit, dès que les règles le permettaient. En 2012, avant la dernière réforme des retraites, les personnes qui prenaient une retraite anticipée avaient en moyenne 59,7 ans. En 2024, cette moyenne avait augmenté de cinq points pour atteindre 60,2 ans.
Mais jusqu’à présent, l’analyse politique à ce sujet était qu’un allongement de la durée de la vie active se traduirait de toute façon par une nouvelle réduction des retraites. Dans une grande interview accordée au magazine « Land » début 2024, Martine Deprez avait envisagé à haute voix de réduire de 15 % l’effet de réduction de la réforme des retraites de 2012, étalé sur 40 ans, pour le ramener à 20 ans. À l’époque, elle ne souhaitait pas toucher à la durée de cotisation. « Ceux qui ont été au service de la société pendant 40 ans méritent, je pense, d’avoir le droit de prendre leur retraite. » Elle a ajouté : « Le droit, car nous ne forçons personne » (d’Land, 5 janvier 2024).
Le fait que le gouvernement souhaite désormais recourir à la contrainte, même si c’est « petit à petit », aura des répercussions sur les discussions menées dans le cadre du dialogue social. On ignore encore dans quelle mesure cette prolongation permettra de « pérenniser » le système. La ministre n’a pas encore communiqué de chiffres. Seule une « estimation approximative » de l’IGSS, comme elle l’a indiqué mercredi : la « prime de répartition pure » – c’est-à-dire le rapport entre les dépenses annuelles de la caisse de retraite et ses recettes provenant des cotisations – pourrait diminuer de trois à cinq points de pourcentage. C’est considérable. Exemple : en raison de la faible croissance de l’emploi et du nombre de cotisants, conjuguée à une augmentation du nombre de retraites, l’IGSS prévoit que, d’ici 2026, la prime pourrait atteindre le niveau du taux de cotisation. Une baisse de trois points de pourcentage par rapport à ce niveau correspondrait à la situation des années 2010 et 2011. À l’époque, la prime s’élevait respectivement à 20,8 % et 21,2 %. Certes, la crise économique sévissait encore à cette époque. Mais en 2011, la caisse de retraite versait environ 108 000 pensions de retraite. Fin 2023, ce chiffre s’élevait à 156 000.
L’IGSS a réalisé une simulation un peu plus poussée pour le rapport de l’OCDE sur l’économie luxembourgeoise publié il y a quatre semaines : si, entre 2026 et 2070, l’âge effectif de départ à la retraite était supérieur de cinq ans à celui d’aujourd’hui, les dépenses de la caisse de retraite seraient inférieures de 0,4 point de pourcentage du PIB en 2040. En 2070, elles seraient inférieures de 1,2 point. On ne peut probablement pas comparer ces deux calculs. Mais comme l’ont expliqué Martine Deprez et, avant elle, le Premier ministre, le gouvernement souhaite pérenniser le système d’ici 2040. Si l’on interprète correctement les calculs de l’OCDE, l’impact financier des mesures envisagées par le gouvernement d’ici 2040 est faible. L’UEL ne manquera pas de le lui reprocher.
Mais l’objectif politique le plus important de la réforme n’est probablement pas la sécurité financière. Pas plus que lors de la réforme de 2012. Celle-ci visait avant tout à inverser la tendance après trois décennies d’augmentations successives des retraites. L’essentiel était de faire un petit pas en arrière. Cela représentait déjà un défi politique de taille. À l’instar de Martine Deprez mercredi, le ministre des Affaires sociales du LSAP, Mars Di Bartolomeo, et le ministre des Finances du CSV, Luc Frieden, ne se sont présentés devant une commission parlementaire le 17 mars 2011 qu’avec des « lignes directrices ». Ils ont présenté le projet de loi dix mois plus tard. Entre-temps, les syndicats et l’UEL ont vivement critiqué ces lignes directrices.
Cette fois-ci, l’objectif politique principal semble être de mettre fin, dans une large mesure, aux retraites anticipées. Lues a lues. « Partout en Europe », a souligné Martine Deprez lors de son point de presse, les âges légaux de départ à la retraite seraient relevés. Au Luxembourg, en revanche, il resterait fixé à 65 ans, « c’est certain ».
Peut-être que ce choix de priorités, outre les retraites, est également lié à la stagnation de l’emploi : si les pays voisins sont moins disponibles en tant que réservoirs de main-d’œuvre, les entreprises doivent conserver plus longtemps le personnel dont elles disposent, éventuellement grâce à la retraite progressive. Mais ce n’est pas chose facile ; le ministre du Travail du LSAP, Nicolas Schmit, avait échoué dans cette tentative en 2015. La suppression des retraites anticipées soulève des problèmes d’équité. D’une part, pour les emplois impliquant des travaux pénibles. La ministre souhaite mener le débat à ce sujet. Mais du point de vue de l’assurance retraite, il faudrait prendre en compte l’ensemble d’une carrière professionnelle pour déterminer s’il y a eu des travaux pénibles et pendant combien de temps. Cela risque d’être difficile et ne sera peut-être possible que pour les personnes entrant sur le marché du travail. Sans compter qu’il faudrait d’abord définir les « travaux pénibles » et les répertorier dans un catalogue.
L’autre injustice qui menace est de nature plus fondamentale. Les personnes à faibles revenus ont une espérance de vie plus courte que celles qui gagnent mieux leur vie. Elles subventionnent ainsi les retraites de ces dernières. Il n’existe pas de statistiques à ce sujet au Luxembourg, mais on peut se référer aux « tables de mortalité » utilisées pour les contrats de retraite privés dans le drëtte Pilier. Celles-ci proviennent des pays voisins. Elles partent du principe que les personnes qui souscrivent des contrats d’épargne-retraite ont des revenus plus élevés et prennent davantage soin d’elles-mêmes. Dans le jargon des assureurs, on parle d’« autosélection », ce qui conduit à supposer que les assurés atteindront l’âge de 90 ans et plus. Notamment parce que cela se traduit par de faibles rentes mensuelles pour les épargnants privés, la grande majorité des clients du troisième pilier préfère retirer en une seule fois le capital épargné.
Dans une interview accordée au Land début 2024, la ministre des Affaires sociales avait qualifié de « dangereuse » toute discussion sur le lien entre les revenus, l’espérance de vie et les subventions croisées. Et inutile, car après 40 années de cotisation, il serait déjà possible de toucher une retraite dès 57 ans. L’orientation actuelle de la réforme pourrait encore aggraver le problème d’équité lié aux différences de revenus. Si la prise en compte des périodes d’études n’est pas seulement maintenue, mais « assouplie », les salariés titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur, qui font sans doute partie des plus hauts revenus, pourraient non seulement profiter plus longtemps de leur retraite en raison de leur espérance de vie plus élevée, Mais, grâce à la prise en compte de leurs années d’études, ils pourraient également quitter la vie active dès 60 ans, voire 62 ans, comme c’est le cas actuellement.
C’est la concession que le gouvernement souhaite faire aux jeunes générations. Du moins à celles qui ont fait des études. Si ce message est bien compris, la réforme des retraites ne constituera peut-être pas un risque lors des prochaines élections. Il ne restera alors plus qu’à trouver un argumentaire pour justifier la réduction, voire la suppression, de l’indexation des retraites existantes sur l’évolution des salaires réels. Peut-être en soulignant que la croissance de la productivité n’est de toute façon plus aussi élevée, que la perte liée à la suppression de l’indexation est donc minime, et que l’indice reste en place. Au cas où, Martine Deprez a fait remarquer en mars, lors du débat sur les retraites à la Chambre, que la manipulation de l’indexation n’était pas une idée du gouvernement actuel, mais que c’était celui de 2012 qui l’avait inscrite dans la loi. Mars Di Bartolomeo savait exactement à qui s’adressait cette remarque.