Records « L’OGBL présente 6 124 candidats dans 831 entreprises et bat ainsi son propre record ! », a annoncé mardi matin le plus grand syndicat du Luxembourg, qui compte environ 76 000 membres. Une demi-heure plus tard, le deuxième syndicat du pays, qui compte 47 400 adhérents, a réagi : « Le LCGB présente 4 297 candidats dans 539 entreprises. C’est un résultat jamais atteint auparavant. » Bien que le taux de syndicalisation au Luxembourg ait baissé de 44 à 28 % au cours des 20 dernières années, l’année électorale 2024 s’annonce manifestement comme une année de tous les superlatifs. Ces records masquent toutefois le fait que lors des dernières élections sociales, il y a cinq ans, environ 58 % des 16 500 délégués du personnel étaient « neutres », c’est-à-dire n’étaient pas membres d’un syndicat – la plupart d’entre eux travaillant dans les nombreuses petites entreprises de moins de 100 salariés, qui élisent leurs comités selon le système majoritaire. Parmi les 7 500 délégués des entreprises de plus de 100 salariés, qui votent selon le système proportionnel, deux tiers des membres des comités d’entreprise étaient syndiqués. Au total, l’OGBL, qui représente 23 % de l’ensemble des délégués, en compte 10 % de plus que le LCGB ; 3 % appartiennent à l’Aleba, qui a toutefois perdu sa représentativité sectorielle dans le secteur financier après 2019 et se veut depuis lors un syndicat ouvert à tous les salariés.
La situation est similaire au sein de la Chambre des Salariés (CSL), où l’OGBL avait perdu trois sièges (restants) en 2019, malgré de légers gains. Avec 35 sièges, il conserve toutefois la majorité absolue, qu’il a pu porter à 37 mandats après la fusion avec l’association nationale. Le LCGB en compte 18, l’Aleba quatre et le Syprolux, proche du LCGB, un siège. Au sein de la Chambre des salariés, les rapports de force n’ont que très peu évolué depuis l’introduction du statut unique. Toutefois, l’OGBL souhaite récupérer les trois sièges qu’il a perdus au profit du LCGB en 2019. Si l’OGBL sortait renforcé, cela constituerait également un signal adressé au nouveau gouvernement CSV-DP : que les 616 754 électeurs potentiels qui vivent et/ou travaillent au Luxembourg ont des opinions et des choix électoraux moins libéraux de droite que les 286 739 électeurs et électrices admis aux élections législatives de 2023. Même si le taux de participation ne s’élevait qu’à 33 %, comme en 2019, les élections à la CSL mobiliseraient tout de même presque autant de citoyennes et de citoyens que les élections législatives. « Notre campagne et notre programme ont été influencés par les annonces politiques du nouvel exécutif. Ces élections sociales seront déterminantes », a déclaré lundi la présidente de l’OGBL, Nora Back, au Quotidien. Les espoirs de la gauche politique, qui se retrouve depuis octobre unie mais affaiblie dans l’opposition parlementaire, reposent désormais sur l’OGBL.
Le LCGB peut aborder les élections à la Chambre des salariés avec plus de sérénité. Pour menacer la majorité absolue de l’OGBL, la fédération syndicale chrétienne devrait remporter une victoire
écrasante, ce qui est peu probable. Il est tout aussi improbable que le LCGB perde douze points de pourcentage et, par là même, sa représentativité nationale. Certes, le président du LCGB, Patrick Dury, s’est montré combatif pendant la phase intense de la campagne électorale, critiquant notamment la ministre des Affaires sociales du CSV, Martine Deprez, pour sa réforme prévue des retraites, mais son allié historique est de retour au gouvernement et le LCGB a également entretenu de bonnes relations avec le DP ces dernières années, notamment parce que le syndicat chrétien avait soutenu, avec la CGFP, le report de l’indexation lors de la réunion tripartite de mars 2022. L’OGBL s’y était opposé et tente désormais, dans le cadre de la campagne électorale, de tirer parti de sa résistance d’alors. Contrairement à d’autres syndicats, l’OGBL « défend et prône le rétablissement de l’indexation des salaires, des retraites et de toutes les prestations sociales », peut-on lire dans un tract diffusé par la confédération syndicale indépendante et publié sur les réseaux sociaux.
L’OGBL avait certes soutenu l’accord tripartite de mars 2023, mais il avait exprimé son opposition dans d’autres domaines. La grève remportée chez le fabricant de granulés de plastique Ampacet avait valu au syndicat un regain de popularité et de sympathie. Cela s’expliquait notamment par le fait que c’était la direction de l’entreprise qui avait résilié unilatéralement la convention collective et rejeté l’accord devant la commission de conciliation, de sorte que l’OGBL, majoritaire au sein du comité d’entreprise d’Ampacet, n’avait pratiquement pas d’autre choix que de faire grève. Après la fin de la grève et le rétablissement de la convention collective, Ampacet a toutefois décidé de licencier une demi-douzaine de ses quelque 60 salariés. Que ces licenciements prévus soient devenus nécessaires pour des raisons structurelles ou qu’il s’agisse d’un acte de représailles suite à l’arrêt de travail, cela relève sans doute d’une appréciation subjective. Le syndicat met tout en œuvre pour négocier un plan de maintien dans l’emploi pour les personnes concernées, confirme Nora Back au Land. Les discussions à ce sujet ne sont pas encore terminées. Les licenciements prévus n’ont pas encore été communiqués, car on ne voulait pas, avant les élections sociales, donner l’impression que la lutte syndicale entraînait des mesures de répression, explique la présidente de l’OGBL.
Sur le terrain En réalité, la véritable campagne électorale ne se déroule pas au niveau de la chambre des salariés, mais « sur le terrain », dans les entreprises. La lutte pour désigner les candidats aux élections des comités d’entreprise se mène sans ménagement. Il n’est pas rare que l’OGBL et le LCGB se reprochent mutuellement leur manque de respect et leur absence de scrupules. Dans une entreprise commerciale de taille moyenne, où le LCGB détient la majorité absolue, un secrétaire syndical du LCGB a accusé cette semaine, dans un tract intitulé « Les agissements incroyables de l’autre syndicat », le secrétaire central de l’OGBL d’avoir « attiré des candidats dans un piège » et de les avoir mis sous pression. De son côté, un secrétaire central de l’OGBL a reproché au président du LCGB, à la suite d’une interview à la radio, dans un tract distribué aux salariés de la Ville de Luxembourg, de ne pas s’intéresser aux employés du service public. De telles polémiques, qui frôlent parfois les coups bas, font partie du « jeu » et ne sont pas surestimées par les présidents et présidentes.
Cependant, lorsque Patrick Dury affirme, dans une interview accordée au Tageblatt, que les principaux concurrents du LCGB sont « ceux qui ne sont pas syndiqués », ce n’est qu’une demi-vérité. Certes, tant l’OGBL que le LCGB se réjouissent de pouvoir s’implanter dans des entreprises et des secteurs qui étaient jusqu’à présent « sans syndicat ». Comme par exemple au siège européen du géant du commerce en ligne Amazon, généralement considéré comme hostile aux syndicats, où l’OGBL a annoncé la semaine dernière avoir convaincu 30 candidat·e·s (pour 44 sièges) de ses atouts et de son programme. Le LCGB présente lui aussi une liste chez Amazon, mais avec deux fois moins de candidat·e·s. Quant à savoir si des représentants syndicaux seront effectivement élus au sein de cette délégation jusqu’ici composée exclusivement de « neutres », c’est une autre histoire, car les « Amazonians », qui au Luxembourg ne sont pas des magasiniers mal payés, mais des « talents » hautement qualifiés issus de domaines tels que l’informatique, des ressources humaines, du droit des affaires ou de la gestion financière, ont souvent déjà intériorisé la philosophie d’entreprise ultralibérale, parfois à caractère sectaire, avant même de commencer à y travailler.
L’OGBL a annoncé cette semaine qu’il était en mesure, pour la première fois, de présenter des listes de candidats dans le secteur de la boulangerie. Des entreprises telles que Fischer, Oberweis, Hoffmann, Namur, Jos & Jean-Marie ou Mosella avaient jusqu’à présent réussi à s’opposer à la présence de syndicats au sein de leurs comités d’entreprise. Si des syndicalistes étaient élus, cela augmenterait les chances de conclure une convention collective sectorielle. L’OGBL a également réalisé d’importantes avancées dans le commerce de détail et le secteur des services, explique Nora Back.
C’est toutefois dans les secteurs économiques traditionnels et dans les grandes entreprises industrielles que la concurrence fait le plus rage : bien que les deux syndicats représentatifs au niveau national y soient déjà tous deux présents, leurs scores en pourcentage ne sont pas très éloignés l’un de l’autre et ils se disputent des majorités serrées. Tant l’OGBL que le LCGB soulignent auprès du gouvernement qu’ils ont pu recruter des candidat·e·s supplémentaires dans presque tous les secteurs – y compris, et peut-être surtout, dans ceux qui, en raison de la numérisation croissante ou pour des raisons conjoncturelles ou écologiques, sont considérés comme moins viables à long terme et sont donc menacés de restructuration et de suppressions d’emplois. À l’exception du secteur des transports, l’OGBL occupe la première place dans tous les secteurs.
Les défis auxquels sont confrontés les deux grands syndicats ne pourraient être plus différents. Alors que l’OGBL subit en outre la pression politique de l’opposition parlementaire de gauche, le LCGB se concentre sur les entreprises. Cela se reflète également dans leurs campagnes électorales respectives. Les affiches rouges de l’OGBL envahissent l’espace public, tandis que le LCGB mise presque exclusivement sur la distribution de tracts « sur le terrain » et sur une publicité ciblée sur les réseaux sociaux. En 2019, on avait constaté que l’impact des affiches et des gadgets coûteux n’avait « pas été énorme », explique Patrick Dury dans un entretien avec le journal *Land*. Nora Back affirme que la campagne de l’OGBL n’a pas coûté plus cher, après indexation des prix, que celle de 2019.
Sur le fond, la campagne électorale pour les élections sociales de cette année se déroule de manière nettement plus conciliante qu’en 2013 et 2019. Cela tient peut-être au fait que les élections sociales ont lieu seulement cinq mois après les élections législatives et qu’il ne reste donc pas beaucoup de temps pour faire campagne. Il y a cinq ans, le ton était encore plus rude. André Roelten, alors président de l’OGBL, reprochait à son adversaire que le LCGB s’accrochait à « sa mission rétrograde, qu’il s’était lui-même imposée, consistant à diviser le mouvement syndical ». Patrick Dury avait alors répliqué dans son discours du 1er mai : « À Esch, il y a des gens qui défilent pour vouloir démanteler le LCGB », mais Roeltgen n’y était pas parvenu.
Si la campagne électorale syndicale semble plus harmonieuse cette année, c’est peut-être aussi parce que Nora Back est désormais à la tête de l’OGBL. En 2019, alors qu’elle occupait le poste de secrétaire générale de l’OGBL, elle avait remporté de manière inattendue la lutte de pouvoir interne contre Roeltgen lors de l’élection à la Chambre des Salariés et avait succédé à Jean-Claude Reding à la présidence du « Parlement du travail ». En conséquence, Roeltgen lui a également cédé la présidence de l’OGBL – un mandat plus tôt que prévu initialement. Au sein de la Chambre des Salariés, Nora Back et Patrick Dury travaillent en étroite collaboration et, bien qu’ils ne soient pas toujours sur la même longueur d’onde en matière de politique, ils s’abstiennent de toute attaque personnelle.
Syndicat unique : pour la création d’un syndicat unique, que l’OGBL (et son prédécesseur, le LAV) appelle de ses vœux depuis des décennies, la sympathie réciproque ne semble toutefois pas encore suffisante. Mais peut-être l’occasion n’a-t-elle jamais été aussi propice qu’aujourd’hui. Le CSV, dont la ligne économique est devenue de plus en plus libérale et qui, au cours des dernières décennies, a toujours su empêcher la création d’un syndicat unique pour des raisons politiques, n’a pratiquement plus d’influence au sein du LCGB. Son aile sociale, si tant est qu’elle existe encore, est plus proche de Caritas que du syndicat. De plus, le LCGB manque de relève. Comparé à l’OGBL, qui s’est fortement renouvelé depuis l’entrée en fonction de sa présidente Nora Back (44 ans), le comité exécutif du LCGB est majoritairement masculin (sur les 23 membres, on ne compte que cinq femmes) et relativement âgé. Patrick Dury (59 ans), qui préside le syndicat depuis 2011, se présentera l’année prochaine pour un nouveau mandat, comme il l’a confirmé au journal *Der Land*. Et ce, bien que son style de direction autoritaire ait déjà été critiqué publiquement à plusieurs reprises par le passé. Aucun successeur approprié n’est en vue pour l’instant.
Des questions se posent également quant à la situation financière du syndicat chrétien. En 2017, deux mutuelles proches du LCGB (qui ont fusionné en 2020 pour former la Luxmill Mutuelle) et l’association « Foyer des Syndicats Chrétiens Asbl » ont fondé Luxmill SA afin de mener à bien un grand projet de construction à Belval, grâce auquel le LCGB entend élargir son « modèle économique ». À titre de garantie pour la souscription d’emprunts destinés au financement du projet, les actionnaires
avaient apporté plusieurs biens immobiliers à la société, dont le siège du syndicat situé rue du Commerce, dans le quartier de la gare de la capitale, qui ne devait en aucun cas être vendu, comme l’a affirmé Patrick Dury en 2020 dans le cadre d’une enquête conjointe menée par Land et Reporter. Au sein du conseil d’administration de la société anonyme siègent, outre Patrick Dury, le secrétaire général du LCGB, Francis Lomel, et le secrétaire général adjoint, Christophe Knebeler, le président de Pro-Actif et proche de Dury, Norbert Conter (en tant que président), ainsi que sa fille Christine Conter, qui est également directrice générale de Luxmill. Le fait qu’un grand promoteur immobilier, Marco Sgreccia (Tracol), siège également au conseil d’administration depuis 2022 n’est pas sans poser de problèmes politiques pour un syndicat qui souhaite avoir son mot à dire dans la politique nationale de logement.
Outre un nouveau siège social du LCGB à Belval, ce projet, présenté comme une « Wellbeing-Factory », devait accueillir, sur une superficie de 2 000 mètres carrés, 70 studios meublés destinés aux « expatriés » et aux étudiants, des espaces de coworking, une salle de conférence, un centre de remise en forme moderne, ainsi que des commerces et des établissements de restauration. La mention « Ouverture en 2021 » figure encore aujourd’hui sur le site Internet de Luxmill. Le bâtiment est désormais achevé, mais vu de l’extérieur, il semble encore en grande partie inoccupé. Le bilan de Luxmill pour 2022 fait état de pertes s’élevant à 2,7 millions et d’une dette de 40,8 millions d’euros – cette dernière ayant presque doublé par rapport à 2020.
Interrogé à ce sujet, M. Dury explique que les 70 studios sont désormais loués et que les premiers commerces devraient bientôt ouvrir leurs portes au Luxmill. Le déménagement du LCGB à Belval a pris du retard en raison de la pandémie de coronavirus et des élections sociales, mais il se pourrait que le siège y soit transféré d’ici deux à trois ans. Le budget du syndicat, alimenté principalement par les cotisations des adhérents (totalement opaque) du syndicat n’est pas affecté par les pertes et dettes importantes de Luxmill SA, ce qui serait d’ailleurs impossible, car le LCGB (à l’instar des autres syndicats) ne dispose pas de statuts, assure Patrick Dury. La Luxmill Mutuelle et le Foyer des Syndicats Chrétiens ne publient pas non plus de bilans, malgré leur statut juridique.
Ce sont toutefois surtout des arguments politiques qui plaident en faveur d’un syndicat unique. En matière de droit du travail, l’accord de coalition du gouvernement CSV-DP reste très vague. Certes, la loi sur les conventions collectives et le dialogue social doivent être réformés, mais on ignore pour l’instant comment et au profit de qui. Interrogé la semaine dernière au Parlement par le député de gauche Marc Baum, le ministre du Travail du CSV n’a pas encore pu fournir de détails. D’ici la pause estivale, Georges Mischo entend toutefois présenter au Conseil de gouvernement un avant-projet de réforme de la loi sur les conventions collectives, afin de se conformer aux exigences de la directive européenne relative aux salaires minimums adéquats et de renforcer le recours aux conventions collectives. Si cette réforme devait concrétiser la revendication centenaire des employeurs, selon laquelle les conventions collectives pourraient être négociées non seulement avec des syndicats représentatifs, mais aussi avec des délégations neutres, cela ne serait dans l’intérêt ni de l’OGBL, ni du LCGB. Personne ne veut croire, avant les élections sociales, que l’on en arrivera là. Mais personne ne veut non plus l’exclure.