« Ce magnifique « paquet de solidarité », comme l’a si bien appelé le ministre d’État, représente un budget de plus de 800 millions d’euros, dont 600 millions sont destinés à renforcer le pouvoir d’achat des salariés, des retraités et des étudiants », a expliqué Patrick Dury, président du LCGB, à ses membres lors de la manifestation du 1er mai dimanche à Remich. Parmi eux se trouvaient également les députés du CSV du Sud, Jean-Marie Halsdorf et Gilles Roth. Marc Spautz était venu accompagné de Christian Weis, assesseur social d’Esch, tandis que le président du parti, Claude Wiseler, avait amené son épouse, la députée européenne Isabel Wiseler-Lima ; la coprésidente Elisabeth Margue et le président de la CSJ, Alex Donnersbach, s’étaient également joints à eux. Après la partie politique et l’apéritif, ils ont pris congé afin de laisser les syndicalistes faire la fête entre eux dans le grand chapiteau et sur leur propre fête foraine. Mais alors qu’ils s’apprêtaient à rentrer chez eux, l’agitation a soudainement éclaté. Le Premier ministre Xavier Bettel était arrivé à Remich. Aucun d’entre eux ne s’y attendait. En tout cas, sa venue n’avait pas été annoncée. Aucun comité d’accueil n’était non plus prévu. Patrick Dury s’est précipité dehors pour accueillir personnellement l’invité d’honneur. Le LCGB l’avait certes invité, tout comme d’autres responsables politiques, mais personne ne s’attendait à ce que Bettel vienne réellement.
Après avoir été chaleureusement accueilli, il a dîné aux côtés de Patrick Dury, a coupé le gâteau avec lui et a pris des selfies avec les dirigeants du LCGB pour son compte Facebook, tandis que Käpt’n Ända et le présentateur de RTL Matrous K1000 (Ney) feat. Sandy & the Hüettes, qui, en arrière-plan, mettaient une ambiance de folie avec des tubes qu’ils avaient eux-mêmes composés, comme « Éischte Mee, LCGB ». Xavier Bettel était dans son élément, tout le contraire de son adversaire de 2018, Claude Wiseler, pour qui ce genre d’apparitions « au milieu du peuple » sont plutôt gênantes. Mais comme le président du CSV ne voulait pas céder sans combat la scène au ministre d’État devant la base du LCGB, Wiseler est resté un peu plus longtemps à Remich que prévu initialement, bien qu’il eût lui aussi déjà pris congé de tout le monde. Pour couronner le tout, la ministre des Finances, Yuriko Backes, et la ministre de la Famille, Corinne Cahen, sont également venues, et cette dernière a pu « danser la zumba sur la chanson de Maman Camille », comme elle l’a révélé dans un récit de son expérience du 1er mai publié sur Facebook. Le ministre des Classes moyennes, Lex Delles, et le président du groupe parlementaire du DP, Gilles Baum, ont également été aperçus.
Le DP a su tirer pleinement parti du 1er mai pour se présenter comme un parti socio-libéral. Le LCGB l’a activement soutenu dans cette démarche, fournissant ainsi une fois de plus des arguments à l’OGBL pour étayer son affirmation selon laquelle le syndicat chrétien n’aurait été créé que pour diviser le mouvement ouvrier. Au sein même du LCGB, on considère l’intervention du Premier ministre comme la conséquence logique de la signature de l’accord tripartite. Et il rappelle que le ministre du Travail du LSAP, Georges Engel, se tenait d’ailleurs également au premier rang lors du discours du 1er mai prononcé par la présidente de l’OGBL, Nora Back, au centre culturel Neimënster.
Il faut se battre pour l’obtenir ! La semaine dernière, Georges Engel avait spécialement commandé une étude sur la réduction du temps de travail. Dimanche, il s’est rendu à l’OGBL en compagnie des présidentes du Parti socialiste, Dan Biancalana et Francine Closener. Mais ce sont ses deux autres « accompagnateurs » qui ont suscité l’incompréhension parmi les militants : ceux du Service de protection du gouvernement. Le ministre socialiste du Travail a-t-il peur de sa propre base ? Pourquoi a-t-il emmené ses gardes du corps précisément le jour de la Fête du Travail ? Engel a déclaré que ce n’était pas de sa faute, mais il n’existe aucune obligation légale de protection policière. C’est au ministre qu’il revient de prendre cette décision. Les députés Simone Asselborn-Bintz et Mars Di Bartolomeo s’étaient également rendus à l’OGBL. Tout comme Marc Limpach et Max Leners, respectivement président et secrétaire général de la Fondation Robert Krieps, ainsi que Serge Allegrezza, directeur de Statec. Le LSAP a également pris un selfie ; contrairement à Xavier Bettel, il ne l’a toutefois pas publié sur Facebook.
La réunion tripartite de mars a non seulement divisé les syndicats entre eux, mais a également entraîné un bouleversement des relations traditionnelles avec leurs partis respectifs. Il faut reconnaître à Xavier Bettel le « mérite » stratégique d’avoir réussi, dès le début de la campagne électorale, à semer la discorde entre le CSV et le LCGB et à tirer parti de la situation pour lui-même et son parti. Le syndicat chrétien lui-même a contribué à cette situation, puisqu’il a soutenu l’accord sans opposer de résistance notable. Ce n’est un secret pour personne que le CSV n’en est pas ravi. L’ancien secrétaire général du LCGB et député du CSV, Marc Spautz, avait regretté le 7 avril sur RTL que les négociations n’aient pas été poursuivies au sein de la Tripartite afin de trouver tout de même un compromis avec l’ensemble des partenaires sociaux. Tout comme Gilles Roth, coprésident du groupe parlementaire du CSV, il aurait souhaité au moins un ajustement du barème fiscal à l’inflation. Le prédécesseur de Dury, Robert Weber, avait souligné le 4 avril dans une « carte blanche » sur RTL Radio : « Le progrès social ne tombe pas du ciel. Il faut se battre pour l’obtenir ! ». Cela peut tout à fait être interprété comme une critique à l’égard du LCGB, qui, avec la CGFP, avait cédé après seulement quatre jours de négociations au sein de la Tripartite. La CGFP a d’ailleurs déjà exprimé quelques regrets à ce sujet. Ce n’est pas le cas du LCGB. Au Luxembourg, les conceptions de ce qu’est un syndicat et de sa mission divergent considérablement.
Deux jours avant le 1er mai, la ministre des Finances libérale, Yuriko Backes, avait déposé à la Chambre des députés le projet de loi relatif au « Solidaritéitspak ». Ce texte d’une centaine de pages vise à transposer en droit en vigueur la quasi-totalité des décisions adoptées le 31 mars par le gouvernement, l’UEL, le LCGB et la CGFP. Comme on le sait, le plus grand syndicat n’avait pas signé l’accord tripartite, estimant qu’il s’agissait simplement d’une « manipulation profonde de l’indice », comme l’a encore souligné la présidente de l’OGBL, Nora Back, dans son long discours de dimanche, tandis que de nombreux militants attendaient avec impatience l’ouverture des stands de restauration dans la cour de l’abbaye de Neimënster. Les secrétaires centraux et les délégués de l’OGBL avaient mobilisé plus de 2 000 membres le 1er mai pour défendre l’indice. Beaucoup d’entre eux étaient des frontaliers issus de secteurs à bas salaires. Formant un long cortège de vestes rouges, de casquettes, d’écharpes et de drapeaux, le cortège de manifestants s’est dirigé de la gare vers le Grund en scandant des slogans combatifs. Alors qu’il descendait la rue de Prague, de jeunes militantes ont déployé, par-dessus la balustrade de l’Al Bréck, une banderole sur laquelle on pouvait lire « Lutte des classes ? » et « La main loin de l’index », avant d’allumer des feux de Bengale. Un vent de résistance soufflait dans la vallée de la Pétrusse. Le gouvernement offre aux entreprises une tranche d’indexation qui, en fin de compte, sera payée par les salariés, a déclaré Nora Back plus tard dans son discours. C’est pourquoi il est scandaleux d’appeler cet accord « Solidaritéitspak ».
Une compagnie de choix Le fossé entre l’OGBL et le LSAP s’est encore creusé lors de la réunion tripartite de cette année. Lors du scrutin du 30 mars, les socialistes ont choisi le gouvernement de Xavier Bettel au détriment de celui qui fut autrefois leur allié le plus puissant. Au Neimënster, les représentants de la direction du LSAP sont restés pour l’essentiel entre eux ; le malaise et la méfiance à l’égard des syndicalistes étaient clairement palpables. Seul Mars Di Bartolomeo s’est encore mêlé aux « gens qui travaillent ». Les différentes interprétations de la Tripartite avaient entraîné, ces dernières semaines, des tensions entre les socialistes et « leur » syndicat, notamment sur les réseaux sociaux. Un événement Facebook Live consacré au « Solidaritéitspak » avec les ministres Paulette Lenert, Franz Fayot et Georges Engel avait été saboté par certains membres de l’OGBL (d’Land du 22 avril 2022). Le ministre de l’Économie avait préféré ne pas célébrer le 1er mai avec l’OGBL, mais avait publié une vidéo sur Twitter la veille. Selon M. Fayot, l’accord tripartite est un accord équitable et solidaire qui offre une sécurité à l’économie tout en compensant largement la perte de pouvoir d’achat due aux prix élevés de l’énergie. Closener, Biancalana et Engel avaient eux aussi tourné une vidéo à l’occasion de la Fête du Travail avec le commissaire européen Nicolas Schmit, dans laquelle ils saluent les mérites du LSAP dans le domaine social. Le mot « tripartite » n’y apparaît pas. Au Neimënster, ce qui se profilait depuis longtemps s’est confirmé : Déi Lénk a supplanté le LSAP au sein de l’OGBL. Même le petit KPL semblait dimanche plus présent et mieux accueilli que les socialistes.
Il est évident que le LSAP souhaite désormais s’adresser à d’autres électrices que les 70 000 membres de l’OGBL. De toute façon, on estime que seul un tiers d’entre eux est encore en âge de voter. La vice-Première ministre Paulette Lenert et le ministre des Affaires sociales Claude Haagen n’étaient même pas venus à la fête du 1er mai organisée par l’OGBL. Ils s’étaient rendus à Remerschen avec la députée Tess Burton et le député européen Marc Angel pour la journée des vignerons de Vinsmoselle, en espérant que ce 1er mai aurait été fructueux pour les vignerons. Là-bas, ils étaient « en excellente compagnie ».