Quand est-on adulte ? Dans le cadre d’une étude menée par l’Université du Luxembourg, un adolescent a donné la réponse suivante à cette question : « Il y a un moyen de savoir quand on est adulte et quand on ne l’est pas, et c’est quand on a sa première machine à laver. Et moi, j’en ai une », et, par cette description du passage à l’âge adulte, il met clairement en avant l’acquisition de l’autonomie. Le point de vue scientifique et celui des jeunes coïncident donc largement sur ce que signifie être adulte : mener une vie autonome, gérer les changements qui en découlent et assumer des responsabilités. Mais ce statut ne s’acquiert pas du jour au lendemain ; il faut un certain temps pour accomplir cette transition, c’est-à-dire le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Le psychologue américain Arnett a désigné par le terme « emerging adulthood » (adulte en devenir) la période située entre l’adolescence et l’âge adulte, qui s’est allongée dans de nombreux pays occidentaux en raison des mutations économiques, de l’allongement de la durée des études et de la complexité des parcours de formation. En conséquence, le moment du départ du domicile parental s’est également décalé pour une partie des jeunes. En 2021, 90,3 % des 20-24 ans au Luxembourg vivaient encore chez leurs parents. Selon Eurostat, ce chiffre s’élève tout de même à plus d’un tiers de la tranche d’âge des 25 à 29 ans. De ce fait, bon nombre de jeunes âgés de 20 à 29 ans ont encore le sentiment d’être en phase de transition, même s’ils exercent déjà un emploi, font des études ou suivent une formation. Le fait de vivre encore chez leurs parents les empêche de se sentir « pleinement adultes », car le besoin d’indépendance et d’autonomie n’est souvent satisfait qu’une fois qu’ils ont fondé leur propre foyer.
Les transitions sont synonymes de changement
Les transitions se caractérisent par des changements, et la période de l’adolescence est marquée par des bouleversements majeurs. En psychologie, on parle donc d’une phase de transition qui, dans le contexte de l’adolescence, implique la réalisation de certaines tâches développementales (Havighurst, 1980), telles que la construction de l’identité, et qui s’accompagne donc de défis majeurs et d’efforts d’adaptation de la part de l’adolescent. Ce n’est pas une période facile et, même si la majorité légale est atteinte à 18 ans, bon nombre de jeunes de plus de 18 ans n’ont pas encore le sentiment d’être entrés dans la vie adulte au quotidien (voir le Rapport sur la jeunesse 2015). Pour se considérer comme en passe de devenir adulte, il est important pour de nombreux jeunes d’avoir terminé ou quitté l’école et d’avoir réussi leur entrée dans la vie active. Il ne s’agit toutefois là que d’une des nombreuses étapes de transition, également appelées « marqueurs de transition » (d’autres sont par exemple le départ du domicile parental ou la fondation d’une famille).
Le travail rémunéré revêt une grande importance
Pour de nombreux jeunes, l’entrée dans la vie active constitue l’un des piliers essentiels du passage à l’âge adulte, car elle s’accompagne d’une certaine indépendance financière et économique, considérée comme une condition préalable à l’autonomie et contribuant ainsi à l’acquisition d’une indépendance sociale, économique et psychologique (Konietzka, 2010). Cependant, le travail n’est pas seulement nécessaire pour permettre l’autonomie économique et une certaine sécurité dans la planification de son avenir personnel ; il remplit également d’autres fonctions importantes : il caractérise notre statut social, favorise des contacts sociaux réguliers, apporte de la reconnaissance et structure notre quotidien ainsi que notre vie. Il n’est donc pas surprenant que l’entrée des jeunes sur le marché du travail revête une telle importance.
Cependant, la réussite de l’entrée sur le marché du travail dépend, outre d’autres facteurs tels que le statut socio-économique et le soutien familial, notamment du niveau d’études atteint. Ainsi, l’accès à l’éducation a non seulement une influence considérable sur l’entrée dans la vie active, mais aussi sur l’ensemble de la transition ; or, la réussite scolaire, tout comme le bien-être et la santé, est étroitement liée au statut socio-économique, c’est-à-dire à l’origine sociale du jeune. Ces dernières années, le niveau d’éducation de la population luxembourgeoise a fortement augmenté, ce qui fait que la transition vers la vie active se déroule sans grande difficulté pour de nombreux jeunes hautement qualifiés. Pour eux, la qualification formelle acquise dans le système éducatif constitue le sésame pour accéder au marché du travail. La situation est toutefois différente pour les jeunes sans diplôme ou ayant un faible niveau de formation, pour lesquels il est souvent difficile d’effectuer une transition en douceur vers le marché du travail ; bon nombre d’entre eux se retrouvent ainsi à plusieurs reprises dans des dispositifs d’accompagnement. Ce sont surtout les jeunes sans diplôme de l’enseignement secondaire qui connaissent le plus souvent ce « parcours des mesures d’accompagnement » et qui ont moins de chances de s’imposer sur le marché du travail. Ainsi, selon Eurostat, le taux de chômage des moins de 25 ans au Luxembourg s’élevait à 18,8 % en février 2023.
Les périodes de chômage, les contrats à durée déterminée ou les parcours marqués par des mesures d’insertion constituent toutefois des situations problématiques pour les jeunes qui sont encore en pleine construction de leur identité. De telles expériences peuvent avoir un impact négatif sur l’image de soi et sont difficilement surmontables pour une partie des jeunes sans un accompagnement professionnel qui les aide à faire face aux ruptures et aux réorientations de leur vie et à s’intégrer dans la société malgré ces difficultés. Mais même les jeunes qui semblent s’intégrer sans difficulté sur le marché du travail sont soumis à de fortes exigences. Ils doivent faire face aux attentes qui leur sont imposées, telles que des exigences de formation plus élevées, des attentes en matière de flexibilité et une pression à la performance, et apprendre à s’en accommoder. Les exigences de performance croissantes, la pression concurrentielle grandissante et la multiplication des formes d’emploi atypiques imposent des défis de taille, en particulier aux jeunes en début de carrière professionnelle ; y répondre tout en les conciliant avec leur vie privée, comme par exemple fonder une famille ou s’occuper d’enfants, exige des adolescents et des jeunes adultes d’aujourd’hui une grande diversité de ressources.
Plus d’opportunités, plus de risques
Certes, dans un pays comme le Luxembourg, les jeunes disposent aujourd’hui de nombreuses possibilités pour déterminer leur choix de carrière, leur parcours professionnel et leurs objectifs de manière tout à fait autonome et responsable. Cependant, les voies pour y parvenir sont de moins en moins tracées et les schémas de transition traditionnels perdent de plus en plus de leur importance. Il existe une multitude d’options qui ont largement ouvert la voie à l’individualisation. Or, un choix plus vaste rend souvent la prise de décision plus difficile. Lorsque les possibilités sont nombreuses, les conséquences des différentes décisions sont généralement moins connues et moins transparentes, et donc moins prévisibles, ce qui les rend également plus risquées. Prendre des décisions de manière autonome implique, dans ces circonstances, d’assumer un haut degré de responsabilité personnelle, car en cas d’échec, il est en outre difficile d’en attribuer la responsabilité à des facteurs externes (« Tu avais pourtant toutes les possibilités, pourquoi as-tu choisi précisément celle-là ? »). La manière dont les jeunes d’aujourd’hui sont capables de gérer la liberté de choix et les exigences liées à la prise de responsabilité lors de leur entrée sur le marché du travail dépend fortement de leurs ressources personnelles. Leurs capacités cognitives, leur motivation, leurs compétences sociales, mais aussi des composantes psychologiques telles que l’auto-efficacité, c’est-à-dire la confiance en leurs propres capacités et la conviction de pouvoir surmonter de manière autonome même des situations difficiles, jouent ici un rôle décisif.
Alors que les jeunes qui disposent de ressources familiales suffisantes parviennent souvent à s’insérer dans la vie active sans grandes difficultés, cette étape représente pour les jeunes bénéficiant d’un faible soutien familial un défi qu’ils ne peuvent parfois pas surmonter seuls. Les relations positives au sein de la famille jouent donc un rôle non négligeable. Même si une bonne relation se limite à un seul parent, celle-ci a un effet positif sur le déroulement de la transition et, dans la plupart des cas, celle-ci s’avère sans complication : le passage du système éducatif au monde du travail se fait de manière relativement déterminée et linéaire. Cela inclut néanmoins également des transitions caractérisées par des détours et une structure individuelle et créative, qui aboutissent toutefois finalement à une réussite de la transition. Les jeunes qui ne parviennent pas à réussir leur transition vers le monde du travail sans aide doivent cependant souvent faire face à des échecs et aux répercussions négatives de leur situation professionnelle sur leur psychisme et leur bien-être. L’absence de rythme quotidien régulier, les difficultés financières, la perte de confiance en soi et la participation limitée à la vie sociale sont des épreuves difficiles à surmonter pour les jeunes. Les jeunes qui ne parviennent pas à effectuer la transition vers le monde du travail subissent ainsi, dès leur plus jeune âge, des expériences d’échec et de frustration qui peuvent avoir de graves répercussions sur tous les domaines de leur vie et conduire ainsi, bien souvent, à une exclusion sociale précoce. Ainsi, selon Eurostat, 28,3 % de tous les jeunes âgés de 15 à 24 ans au Luxembourg étaient menacés de pauvreté et d’exclusion sociale en 2021.
Même si le passage à l’âge adulte est une expérience très personnelle qui intervient à des moments différents, le marqueur classique de cette transition qu’est « l’entrée dans le monde du travail » joue toujours un rôle déterminant pour de nombreux jeunes. Même si le monde évolue de plus en plus vite et que la jeunesse se voit attribuer une signification positive de plus en plus forte, la transition vers le monde du travail et les attentes de la société qui l’accompagnent sont largement acceptées par la grande majorité des jeunes et constituent donc pour chacun d’entre eux un défi particulier, dont la réussite ou l’échec a de fortes répercussions sur le bien-être psychique, le développement de l’identité et la confiance en soi. La transition vers le monde du travail peut s’avérer plus ou moins réussie et suivre des parcours très variés, mais chaque jeune au Luxembourg devrait avoir la chance et bénéficier du soutien individuel dont il a besoin pour franchir cette étape et pouvoir, à terme, posséder sa propre machine à laver.
Anette Schumacher est psychologue et chercheuse postdoctorale au Centre de recherche sur l’enfance et la jeunesse (CCY) de l’Université du Luxembourg