Quand on est en plein travail, on n’a pas le cœur à l’entendre, mais il y a quelque chose de cosmique à mettre une nouvelle vie au monde. Se soustrayant à tout contrôle humain, un petit être se fraye un chemin vers le monde. Au Luxembourg, la grande majorité des femmes accouchent à l’hôpital, car il n’existe pas d’autre possibilité que l’accouchement à domicile. Celles qui souhaitent accoucher dans une maison de naissance, accompagnées par une sage-femme et sans interventions médicales, doivent se rendre à Merzig, en Sarre, et prendre en charge elles-mêmes les frais d’accouchement. Cela changera peut-être à l’avenir : en avril, l’asbl « Gebuertshaus Lëtzebuerg » a été fondée dans le but d’y établir une maison de naissance.
Entourée de champs de maïs et de collines boisées, Laure Baumann nous accueille dans son cabinet à Eppeldorf. Elle est sage-femme indépendante, mère de trois enfants et cofondatrice de Gebuertshaus Lëtzebuerg. Son fils de trois ans est assis sur ses genoux, tournant timidement sa tête blonde sur le côté. Au mur est accrochée une affiche sur le massage thérapeutique pour femmes, deux poupées représentant des bébés sont assises sur le canapé, et une cigogne en peluche est suspendue au plafond. « Nous voulons laisser aux gens le choix du lieu où ils souhaitent accoucher », explique-t-elle. Au Luxembourg, contrairement aux pays voisins, ce n’est toujours pas le cas. Depuis février de cette année, les sages-femmes luxembourgeoises disposent d’un barème prenant en charge les accouchements hors milieu hospitalier, mais il manque encore l’autorisation politique et le soutien financier nécessaires à la mise en place d’une telle structure.
« Les gens pensent que nous prenons des risques inutiles, alors qu’il s’agit de grossesses sans risque et d’accouchements physiologiques ». Laure Baumann cite comme critères d’exclusion pour un accouchement en maison de naissance les grossesses multiples, les présentations par le siège, le diabète gestationnel, l’hypertension artérielle et les troubles de la coagulation ; ou encore les femmes ayant connu des complications lors d’accouchements précédents. Rechercher le danger n’est absolument pas son objectif : « Nous ne voulons pas occulter les complications réelles en obstétrique. » Au contraire, pour les femmes qui le souhaitent et pour lesquelles cela est possible, la maison de naissance vise à offrir un accompagnement global pendant la grossesse, l’accouchement et la période post-partum. Et un accompagnement pour vivre cette phase de la vie en toute confiance et de manière autonome. Y compris le fait de devenir parents en soi. Mais le plus important est sans doute la promesse d’un accompagnement individuel pendant l’accouchement.
Le manque chronique de personnel dans les hôpitaux et la charge administrative toujours plus lourde compliquent actuellement la prise en charge proprement dite des accouchements pour bon nombre de sages-femmes. Certaines font état de cinq à six accouchements simultanés. « Cela a des conséquences qui touchent l’ensemble de la société. Un bon départ et un lien parent-enfant optimal dès les premiers instants sont indispensables ; la manière dont un enfant vient au monde n’est pas anodin », explique Laure Baumann. De nombreuses sages-femmes quittent les maternités pour s’installer à leur compte. Selon Laure Baumann, la maison de naissance devrait toutefois être située à proximité d’une maternité existante, afin de permettre un échange optimal, notamment en cas de complications éventuelles.
Bien sûr, les choses ont changé en matière de soins, explique Danielle Federspiel-Haag, sage-femme et membre de l’ALSF (Association luxembourgeoise des sages-femmes). « Historiquement, l’Église catholique a joué un rôle important dans nos hôpitaux. Aujourd’hui, il n’y a pratiquement plus d’infirmières, mais des gestionnaires ; tout est envisagé sous un angle plus économique. » Mais d’une manière générale, un changement s’est opéré : les femmes sont aujourd’hui nettement plus respectées. Y compris lorsqu’il s’agit de la manière dont chacune a vécu et ressenti son accouchement.
Au Luxembourg, les doulas s’engagent également en faveur d’accouchements autonomes. Les doulas, terme issu du grec ancien signifiant « servante », sont des femmes qui accompagnent les accouchements. De nombreuses futures mères apprécient ce soutien psychologique. Les doulas n’ont pas de formation médicale. Leurs sites Internet sont souvent conçus dans un souci d’harmonie esthétique : on y trouve des couleurs naturelles, des références à la nature, des arbres et des fleurs, ainsi que des bébés nageant paisiblement dans le liquide amniotique. Outre l’accompagnement avant, pendant et après l’accouchement, on y trouve également des « ateliers de guérison de l’utérus » et des invitations à des cercles de guérison entre femmes, où l’on peut se reconnecter à sa « force féminine originelle ». Dans certains cours alternatifs de préparation à l’accouchement, on véhicule parfois un scepticisme à l’égard de la médecine, qui peut même déboucher sur une véritable peur de la médecine hospitalière conventionnelle. L’accent mis sur le « naturel » peut devenir une nouvelle norme de performance. « Il faut alors un peu lever le pied », déclare Laure Baumann à ce sujet.
En avril, après la fermeture de la maternité d’Ettelbrück, la députée Carole Hartmann (DP) a demandé à la ministre de la Santé, Paulette Lenert (LSAP) quelle était sa position quant à la distinction entre accouchements pathologiques et physiologiques, et si elle soutiendrait de manière générale l’idée d’une maison de naissance. La ministre a d’abord souligné le nombre très faible d’accouchements hors milieu hospitalier, puis elle a évoqué la sécurité maximale et les complications pour lesquelles chaque minute compte. Un accouchement naturel, a-t-elle déclaré, « c’est bien sûr une belle chose, je le souhaite à tout le monde », mais il s’agit souvent d’une question de minutes, de vie ou de mort. Elle a plutôt présenté le choix d’une maison de naissance comme un choix contraint, dans les pays où il existe de nombreuses zones médicales déservies et où il n’y a aucun hôpital à des kilomètres à la ronde. En 2020, l’Allemagne comptait 113 maisons de naissance, dont beaucoup dans les grandes villes.
En effet, on peut qualifier les naissances hors milieu hospitalier dans notre pays de « marginales » : en 2021, on a dénombré 6 690 naissances, dont 6 481 ont eu lieu à l’hôpital, 15 à domicile et 194 à l’étranger. Cependant, jusqu’à récemment, une seule sage-femme proposait l’accouchement à domicile de manière très sélective ; elles sont désormais quatre.
« Le Luxembourg a le vent en poupe », déclare Manuela Klein, sage-femme responsable de la maison de naissance de Merzig, d’un ton enjoué. Chaque mois, deux Luxembourgeoises accouchent chez elle, et elles seraient nettement plus nombreuses si elle disposait de plus de places. Elle ne peut pas chiffrer le nombre de transferts vers l’hôpital voisin en raison de complications, mais précise que c’est « très rare ». Les demandes en provenance de France ont également nettement augmenté ces dernières années.
Jeanne, par exemple, souhaitait se rendre à la maison de naissance de Merzig en 2019 pour sa première grossesse, car elle voulait accoucher dans un cadre chaleureux. Elle connaissait les deux types d’établissements grâce à des stages et tenait particulièrement à bénéficier d’un accompagnement personnalisé. « Je ne voulais absolument pas, après ce rite de passage, ne plus être appelée par mon prénom, mais être surnommée “Maman”. » C’est ce qu’on lui avait raconté à propos des maternités. Mais pour le moment le plus important de sa vie, elle souhaitait être accompagnée par quelqu’un qui puisse prendre le temps de s’occuper d’elle. « Finalement, la médecine a pris le relais : mon fils avait 16 jours de retard par rapport à la date prévue. La sage-femme ne pouvait plus s’occuper de moi et je suis allée à l’hôpital. » Elle y a finalement été satisfaite aussi, car l’ambiance était relativement calme lorsque son enfant est né.
Après deux accouchements en milieu hospitalier, dont le premier avait été traumatisant, Sandra (dont le vrai nom est connu de la rédaction) souhaitait elle aussi changer de cadre. L’idée d’un accouchement à domicile l’avait toujours attirée ; de plus, les contrôles à l’hôpital, mis en place en raison de la pandémie, la dérangeaient. Au préalable, elle n’en avait parlé à presque personne, afin de ne pas se laisser déstabiliser. Elle est satisfaite de cette expérience. « Un accouchement en dehors du système reste un accouchement : ça fait mal, tout autant qu’à l’hôpital », conclut-elle.
Un accouchement, quel que soit le lieu où il se déroule, est une force de la nature ; il ne se planifie pas. Le monde postmoderne, technologisé, contrôlé et réglé comme une horloge, a du mal à accepter le caractère sauvage inhérent au processus de l’accouchement. La médecine moderne, avec ses blouses blanches, ses écrans clignotants, ses CTG et ses perfusions pour déclencher le travail, s’oppose à cette libération. Elle incarne la sécurité dans ce débat, et c’est précisément grâce à cette sécurité qu’elle sauve des vies, dans des situations où le « naturel » fait défaut. La césarienne est une avancée majeure : aujourd’hui, les femmes qui ont un petit bassin et portent un gros bébé n’ont plus à mourir ; les complications pendant la grossesse peuvent être détectées tôt et traitées rapidement en conséquence. En 1950, le taux de mortalité infantile – c’est-à-dire le rapport entre les bébés décédés avant leur premier anniversaire et l’ensemble des naissances vivantes – s’élevait à 49,2 pour mille ; l’année dernière, il était de 4,7. Cela s’explique bien sûr par l’amélioration des soins médicaux et la généralisation des accouchements en milieu hospitalier.
Appel au Dr Marc Peifer, gynécologue. « Les débats sur les violences obstétricales ont conduit certaines femmes à craindre l’hôpital », explique-t-il. En ce qui concerne les accouchements hors milieu hospitalier, il n’est pas convaincu par l’accouchement à domicile, le risque résiduel étant trop élevé. Une maison de naissance, c’est autre chose, car les structures qui y sont en place offrent davantage de possibilités. Mais il reste encore à prouver dans la pratique si une maison de naissance peut toujours garantir un accompagnement individuel. « Reste à savoir si cela permettrait de remédier à la pénurie de personnel. Si c’est bien organisé, si nous, à l’hôpital, ne sommes pas tenus pour responsables des complications majeures et ne sommes pas blâmés par la suite en cas de problème, alors c’est une piste dont on peut discuter. » Il estime toutefois que la solution réside plutôt dans le renforcement des effectifs des maternités, afin de ne pas perdre des heures en tâches administratives – des heures pendant lesquelles on ne peut pas être auprès de la patiente.
Les uns redoutent l’hôpital, les autres la maison de naissance. Comme pour tant de sujets de société qui divisent les esprits, l’enjeu est bien plus fondamental. De la confiance, du contrôle et de la sécurité. Mais aussi des questions suivantes : qu’est-ce qui compte pour moi, comment est-ce que je veux vivre, en tant que mère, en tant que parent ? Comment est-ce que je veux que mon enfant grandisse ? La naissance est le point de départ à partir duquel ces questions prennent tout leur sens.
En tout cas, presque tous les partis ont jusqu’à présent manifesté leur intérêt politique pour ce sujet, et des rendez-vous ont été fixés, précise Laure Baumann. Notamment avec la ministre de la Santé, Paulette Lenert. Reste à voir qui fera de son soutien au projet de maison de naissance un cheval de bataille pour l’année électorale 2023.