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Institutions et démocratie 8 min de lecture

Saucisse et politique

Conseillère communale DP à Luxembourg, Anne Kaiffer se distingue par son franc-parler et son envie de changement. Un portrait

Article paru dans Édition juin 2026
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Saucisse et politique
Anne Kaiffer près de sa boucherie dans la Grand Rue, ce mardi © Photo : Sven Becker

Les récents commentaires d’Anne Kaiffer sur le quartier Gare ont suscité discussions et tensions au sein de la majorité municipale. Elle assume cette liberté de ton qui la caractérise. « On ne peut pas se plaindre et rester les bras croisés  », avance-t-elle auprès du Land. Forte de cette conviction, Anne Kaiffer s’engage en politique en briguant un mandat aux élections communales en 2023 sous la bannière du DP. Elle rassemble un peu plus de 10 000 voix et se hisse à la cinquième place parmi ses colistiers du parti libéral, ce qui lui vaut un siège de conseillère municipale. À mi-mandat, elle reste convaincue que son expérience du terrain, « proche des préoccupations des gens » constitue son principal atout. Aux législatives de la même année, elle se classe dixième de son parti au Centre, avec 13 726 voix, devançant ainsi Stéphanie Obertin d’une poignée de suffrages. À 43 ans à l’époque, elle s’estime « trop jeune et pas assez calme »pour briguer un ministère.

Ce caractère bien trempé définit justement celle qui fut la première femme à devenir « maître bouchère » au Luxembourg. Elle raconte que son père ne voulait pas qu’elle embrasse ce métier « trop dur physiquement, avec des horaires difficiles et entourée d’hommes plutôt rustres ». Anne Kaiffer se tourne alors vers la communication et le journalisme. Elle travaille un temps chez RTL, pour le groupe Utopia ou l’année culturelle 2007, mais insiste auprès du paternel qui finit par céder. En 2014, elle entre de plein pied dans l’entreprise fondée par son arrière-grand-père en 1910, d’abord à Wormeldange, avant de s’installer en ville dans les années cinquante « Ça aurait été dommage que notre entreprise familiale plus que centenaire, doive fermer ses portes faute de repreneur. »

Cette longévité explique que la famille Kaiffer est bien implantée dans la bourgeoisie commerçante de la ville et (donc) proche du DP. Anne a été membre des jeunes libéraux (JDL). Elle entretient des liens étroits avec Xavier Bettel ou Corinne Cahen. Sur les réseaux sociaux, on la voit à leurs côtés à la Braderie ou à l’Éimaischen. À la veille de la Fête nationale, elle tient toujours un stand où elle vend des saucisses « au profit des scouts », l’un de ses engagements de longue date. « Les scouts, c’est une école pour la vie : tu apprends à te débrouiller seul, sans tes parents et aussi à vivre en société, à travailler en équipe, à fonctionner même avec des gens que tu n’aimes pas. Et, plus généralement, le bénévolat, permet de rester les pieds sur terre, c’est très important. » C’est aussi pour garder la tête froide qu’Anne Kaiffer pratique la chasse. Une activité qui nécessite du calme, « qui n’est pas ma première qualité », plaisante-t-elle. « C’est un des rares moments où j’arrive à me déconnecter de tout », ajoute cette mère d’une fille de douze ans. Elle précise que son mari travaille à l’Inspection générale de la Police… « Un bœuf-carotte ! »

« Je connais peu de gens qui travaillent autant qu’Anne », admire Corinne Cahen. Une force de travail soulignée également par Lydie Polfer (qui ajoute qu’elle est cliente de la boucherie) ou Colette Mart. « Ça fait du bien à la politique d’avoir des élus qui ne soient pas fonctionnaires ou avocats », considère cette dernière, en mettant en avant le caractère « atypique » de sa collègue de parti.

L’adjectif qui revient le plus souvent pour qualifier Anne Kaiffer est « spontanée ». Elle a l’habitude de dire ce qu’elle pense, que ça plaise ou non. « Elle est vraiment vun der Long op d’Zong. C’est un caractère que j’aime, mais qui n’est pas toujours apprécié », décrit Corinne Cahen. Les deux élues DP à la Ville de Luxembourg se connaissent « depuis toujours ». Elles sont à peu près de la même génération (Anne Kaiffer est née en 1980, Corinne Cahen en 1973), dirigent toutes deux un commerce familial et partagent des opinions tranchées à propos du quartier Gare.

Après quatre années d’activité rue Origer, près de la place de Paris, Anne Kaiffer a finalement fermé la succursale de sa boucherie. À cette occasion, elle a dénoncé les problèmes récurrents du quartier : le nombre important de sans-abris et toxicomanes qui y trouvent refuge, le sentiment d’insécurité, l’insalubrité, mais aussi le départ de plusieurs entreprises et administrations et l’érosion de la clientèle locale. Elle évoque également la pression économique liée à la hausse des prix ou la difficulté d’investir dans un bâtiment qui ne lui appartient pas. (Son père a acheté l’immeuble de la Grand Rue où se situe la boucherie au début des années 1980.) Sa déclaration au Wort, « Je ne crois plus dans le quartier Gare » a fait grand bruit. Tout comme les propos tenus quelques jours plus tard par Corinne Cahen dans le Tageblatt. Pourtant issues de la majorité au pouvoir depuis plus de cinquante ans, les deux femmes regrettent le manque d’action et de propositions fortes de la part de la commune.

Interrogée par le Land, la bourgmestre Lydie Polfer (également libérale), écarte l’idée d’une fronde ou d’une dissension au sein du DP Stad : « Certaines personnes sont plus diplomates et d’autres plus directes. Madame Kaiffer a son caractère et sa manière d’exprimer les choses. Mais la situation qu’elle décrit est effectivement inacceptable. On est absolument sur la même ligne. » La bourgmestre réfute toute accusation d’inaction et renvoie chacun à ses compétences : « Cela fait dix ans que nous dénonçons la situation, mais il n’y a que la police qui peut déloger les gens qui traînent dans les entrées d’immeubles ». Ce faisant, elle alimente l’impression exprimée par Anne Kaiffer que chacun se renvoie la balle, la municipalité vers la police, la police vers la justice. Lydie Polfer préfère voir le verre à moitié plein. Elle met en avant les transformations de la rue de Strasbourg, cite des initiatives pour rendre le quartier « plus vivant », comme une fanfare, ou un festival pour les familles. Elle se félicite des avancées de la Drogendësch et du renforcement de la présence policière. « Le ministre de l’Intérieur arrivé en 2023 est beaucoup plus attentif à cette situation. Ce gouvernement a enfin pris conscience que nous faisons face à un vrai problème. »

Mais pour Anne Kaiffer, le compte n’y est pas. « Je pense qu’il y a une volonté d’agir, mais on manque d’idées concrètes et d’un concept global pour que les habitants reprennent la main sur leur quartier, que les gens reviennent faire leurs courses dans le coin et s’y sentent à l’aise », indique-t-elle au Land. Avec d’autres conseillers municipaux ou membres du DP de la Ville – Laurence Gillen, Pascale Krombach, Corinne Cahen, Alexandre De Toffol (« ceux qui sont sur le terrain et qui ouvrent leur gueule ») –, elle a mis en place un groupe de réflexion pour rassembler des solutions qui peuvent avoir « un impact durable dans le temps ». Elle estime qu’il faut observer ce qui fonctionne dans d’autres villes, à Zurich par exemple. Elle cite aussi Esch, pour la taxe sur les commerces vides, ou Differdange, pour une approche long-termiste des pop-ups. Pour la conseillère communale, une vision d’ensemble s’impose avant tout. « À des problèmes structurels, il faut une réponse large. On doit réfléchir aux horaires des services, à l’urbanisme, à la circulation… plutôt que de traiter les dossiers séparément au gré de projets dispersés. »

Les partis d’opposition se sont engouffrés dans la brèche. Les socialistes fustigent le manque de volonté politique de la bourgmestre. Les Verts plaident pour un vaste Plan pour le quartier. « S’il y a des bonnes idées dans l’opposition, il faut savoir les écouter », estime Anne Kaiffer. Elle se veut pragmatique, orientée résultats, et regrette les limites et le manque de souplesse qu’imposent la politique et l’administration. « La Ville de Luxembourg, c’est une grosse machine qui avance lentement, comme un paquebot, avec une certaine inertie. C’est assez frustrant. En tant que commerçant ou qu’entrepreneur, on ne peut pas se permettre l’inertie. »

Son franc-parler et sa proximité avec le terrain plaisent à une partie du Stater DP. « On a besoin de plus d’Anne Kaiffer. De gens comme elle, qui osent, qui veulent vraiment améliorer les choses », lance Corinne Cahen en saluant « un profil très intéressant, engagée, à l’écoute, proche des réalités et qui ne fait pas de faux-semblant. » Anne Kaiffer incarne également une nouvelle génération de personnalités politiques, qui, sans forcément le dire ouvertement, veulent s’affranchir de la figure de Lydie Polfer. « Il faut du changement dans la commune, mais on ne peut pas laisser le changement s’opérer par d’autres partis », disait déjà la candidate en 2023.

L’heure n’est pas encore aux conjectures sur l’avenir du DP de la capitale à l’horizon des élections de 2029. Personne ne veut avancer de pronostics, surtout avec des législatives un an plus tôt. « Il faut évaluer ce qui a été réalisé et, au besoin, réorienter nos projets. Si on s’est trompé, il faut changer », soutient Sylvia Camarda, connue pour son attachement à la bourgmestre. Anne Kaiffer salue les qualités de Corinne Cahen, Cette dernière ne veut pas se prononcer sur ses intentions. Elle considère que « le titre n’a pas d’importance. Ce qui compte en politique c’est d’améliorer la vie des gens. »