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Institutions et démocratie 4 min de lecture

Petite ville

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition mai 2024
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Grevenmacher s’est retranchée derrière ses remparts plus longtemps que d’autres localités. La petite ville vit du commerce et de l’artisanat. De la viticulture : les vignerons et les notables de la ville remettent à leurs filles un immense verre romain et les couronnent reines du vin. Les ouvriers de la zone industrielle de Potaschbierg se trouvent à trois kilomètres de là. Trois années-lumière.

Léon Gloden a volé la vedette aux autres ministres. Il est devenu la star secrète du gouvernement CSV/DP. Il est originaire de Grevenmacher. Il a été maire de Grevenmacher. Son père était notaire à Grevenmacher.

Chez Claude Chabrol, on trouve le notaire cupide Lavoisier, le médecin sournois Morasseau, le boucher ignoble Filiol, le député-maire Delamare, victime d’une trahison, et le chapelier diabolique Labbé. Leurs noms en disent long. Les épouses blasées sont des victimes perfides. Elles pourraient toutes s’appeler Bovary. Comme nul autre, Chabrol nous entraîne dans un royaume secret au bout de la route de campagne : là où une bourgeoisie provinciale composée de professions libérales tire les ficelles. Elle établit ses propres lois tacites. Qu’elle ne respecte pas elle-même.

Léon Gloden a suivi les traces de son père. Il a appris comment tirer profit du droit. Au lieu de devenir notaire, il a choisi la carrière d’avocat d’affaires. À 27 ans, il a adhéré au CSV et a rejoint un cabinet spécialisé dans l’évasion fiscale. Un an plus tard, il est devenu conseiller municipal. En 2007, il est devenu associé du cabinet. Deux ans plus tard, député. Deux ans après, maire. Il est désormais ministre de l’Intérieur : ministre chargé de la province et de la police.

Claude Chabrol a mis en scène les notables de province, leurs secrets de famille, leurs scandales étouffés, leurs efforts pour sauver les apparences. « [S]i je dîne avec eux, je réalise que je n’aime pas ce qu’ils aiment : l’argent, les décorations » (Libération, 13 septembre 1995).

La bourgeoisie provinciale aime l’argent plus que tout au monde. Elle y mesure sa propre réussite et l’échec des autres. Elle justifie ainsi sa position privilégiée comme étant amplement méritée. La compassion est un gaspillage d’argent et d’émotions.

Selon la « Déclaration des intérêts financiers des députés », aucun député n’a amassé autant d’argent que Léon Gloden. Il a été avocat d’affaires, député, maire et membre de conseils d’administration. « Je travaille 17 heures par jour », a-t-il déclaré à reporter.lu, « soit plus de 80 heures par semaine » (3 janvier 2022).

« Mieux vaut être le premier ici que le deuxième à Rome. » Dans cette petite ville, ce n’est pas la dictature du prolétariat qui règne, mais celle de la petite bourgeoisie. Sous sa forme la plus impitoyable. Comme une « loi et ordre » des nantis. La pression sociale dans ce milieu étroit, ce sentiment de pouvoir débridé attisent la cruauté : contre les plus faibles, les plus pauvres, contre les mendiants, les sans-abri.

En même temps, le petit-bourgeois souffre de la province : il se sent marginalisé, méprisé. Il aspire à être au centre de l’attention. Pour Chabrol, c’est « un être pour qui la possession vaut titre. Cela implique une volonté de paraître, des tas de choses absolument immondes » (Libération, 13 septembre 1995).

Dans une vidéo Facebook intitulée « Een Dag ënnerwee mam Innenminister », Léon Gloden se donne des airs d’homme d’affaires infatigable et couronné de succès. On le voit arriver dans une « grosse limousine allemande » (100,7, 13/12/23) dans la cour intérieure du ministère. Il raconte fièrement quel « métier passionnant » il exerce désormais. Qu’il exerce jusqu’à présent trois métiers en même temps. Et il ne dit toujours que « je », jamais « nous ».

Seules les exigences intellectuelles des notables de province sont modestes. « [J]’ai vu deux films que je continue à regarder », se souvenait Gloden (virgule.lu, 21 février 2018). « Il y a eu “Les Bronzés” et le film qui m’a vraiment surpris : “Les Visiteurs”. […] Je ne lis pas tellement de livres, mais je lis chaque semaine Le Point ou Capital ».