Qui devra payer les coûts induits par la guerre américano-israélienne contre l’Iran ? C’est ce dont la Tripartite doit débattre le mois prochain. La réponse semble évidente : selon la doctrine dominante de l’État-providence, ce sont les plus aisés qui doivent supporter le fardeau. Par conséquent, la Tripartite devrait comparer la capacité financière des partenaires sociaux.
L’IGSS, le Statec et le Liser évaluent régulièrement la répartition des salaires des salariés. En 2024, le Statec a publié une étude intitulée « Salaires au Luxembourg ». Cette publication présente le montant du salaire médian (4 844 euros) et du salaire moyen (6 327 euros), ventilés par profession, secteur d’activité, niveau de formation et lieu de résidence. Le montant du salaire minimum légal est fixé avec précision : 2 703 euros et 74 centimes.
Le patronat a-t-il les épaules plus étroites ou plus larges que les salariés ? Un silence de plomb règne sur la largeur des épaules des chefs d’entreprise. Les bénéfices d’exploitation ne sont pas mentionnés dans les présentations PowerPoint des experts tripartites. Aucun commentateur, que ce soit en politique, dans la presse ou au sein des lobbies, ne s’interroge sur le niveau du taux de profit. Au lieu de cela, les milieux conservateurs se empressent de lancer la campagne habituelle fondée sur la jalousie à l’encontre des fonctionnaires.
Evgenii Monastyrenko et Giovanni Mangiarotti sont chercheurs au Statec. Au début du mois, ils ont publié le document de travail n° 143 intitulé « Determinants of the profitability of firms in Luxembourg ». En excluant le secteur économique le plus important, à savoir le secteur financier. Cette pratique est courante pour des raisons méthodologiques ou politiques. L’année dernière, 116 banques ont enregistré un bénéfice net de sept milliards d’euros (www.cssf.lu).
Si l’on soustrait de la valeur des marchandises la valeur des consommations intermédiaires (matières premières, machines, énergie), il reste la valeur ajoutée. Elle se répartit entre les salaires des ouvrières et des employés et l’excédent brut d’exploitation, c’est-à-dire le profit des détenteurs de capital.
Le bénéfice, rapporté au produit total des ventes, c’est-à-dire au chiffre d’affaires, correspond au taux de profit brut. Il s’agit d’un indicateur commercial. Du point de vue de l’économie politique, il n’a qu’une faible valeur informative. C’est pourquoi la « science de l’enrichissement » est celle qui y a le plus souvent recours.
Les auteurs de l’étude Statec constatent que le taux de marge brute d’exploitation au Luxembourg est inférieur à celui de certains autres pays. Cela s’explique par une « proportion exceptionnellement élevée de négoce » (p. 6) – à l’instar de la Suisse. Le commerce intermédiaire non productif, qui comprend les « activités de négoce, de sous-traitance et de distribution », génère peu de valeur ajoutée.
Les auteurs proposent comme alternative de mesurer le bénéfice non pas par rapport au chiffre d’affaires, mais par rapport à la valeur ajoutée. Et constatent que « le classement en termes de rentabilité s’améliore pour plusieurs secteurs lorsque la rentabilité est mesurée par le taux de marge » (p. 35).
Les détenteurs de capitaux affirment faire fructifier leur argent. C’est pourquoi, en dehors du secteur financier, ils ont conservé pour eux-mêmes, entre 2018 et 2023, environ 40 % de la valeur ajoutée sous forme de bénéfices (Statec, Note de conjoncture, 2-23, p. 67). Par rapport aux salaires, 40 % de la valeur ajoutée correspondent à un taux de plus-value de 66,7 %.
Quelques dizaines de milliers d’actionnaires et de propriétaires d’entreprises se partagent 40 % de la « valeur ajoutée ». Un demi-million de salariés doivent se partager, à titre de rémunération, 60 % de la « valeur ajoutée » : Les épaules d’un détenteur de capital (0,001 % de « valeur ajoutée » par personne) sont en moyenne dix fois plus larges que celles d’un salarié (0,0001 %). Les écarts de richesse et les taux d’imposition élargissent encore davantage ces épaules.
« En valeur absolue, l’excédent brut d’exploitation du Luxembourg a fortement augmenté – de plus de 50 % entre 2008 et 2020 – ce qui indique que l’économie génère effectivement des bénéfices substantiels », écrivait le Statec il y a 14 jours (Statnews, 7 mai 26). La question de savoir qui devra supporter les coûts induits par la guerre dépendra en fin de compte du rapport de forces au sein et en dehors de la Tripartite.