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Institutions et démocratie 4 min de lecture

Kit de survie

Conversation fortuite avec l'homme dans le train

Article paru dans Édition avril 2025
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Le Premier ministre Luc Frieden ne voulait pas faire peur au Parlement. En disant « ce n’est pas la guerre. Nous ne pensons pas que ce soit le cas. Mais compte tenu de cette situation très particulière, dont nous avons déjà longuement discuté ici, avec la Russie et les changements aux États-Unis, on ne peut exclure aucune éventualité. » C’est pourquoi le gouvernement prévoit « d’élaborer un plan national de résilience. La résilience, en allemand, signifie en effet « capacité de résistance » » (1er avril 2025).

La « résilience » est un mot de prédilection des néolibéraux. La résilience, c’est non pas empêcher ou mettre fin aux heures supplémentaires, au chômage, à la pauvreté, aux crises financières, au réchauffement climatique ou à la guerre, mais les endurer avec acharnement. Cassius Dio estimait la fortune de Sénèque à 300 millions de sesterces (Historia Romana, LXI, 10). Sénèque prêchait le stoïcisme aux Romains.

Le LSAP s’y connaît. Il a immédiatement déposé une proposition « visant à renforcer la résilience ». À l’exception de deux députés de gauche, tous les députés se sont ralliés à l’équipe de Luc Burgfrieden. La motion demande la mise en place d’une « Journée européenne de la préparation », ainsi qu’une « information claire, circonstanciée et utile […] concernant le kit de survie de 72 heures ».

Le 26 mars, la Commission européenne a publié une « stratégie de l’Union européenne en matière de préparation ». Celle-ci comprend des lignes directrices « visant à permettre aux États membres d’atteindre une autosuffisance de la population d’au moins 72 heures » (p. 10). La population civile doit subvenir à ses propres besoins. Chacun est artisan de son propre bonheur. Un bon conseil coûte moins cher qu’un abri anti-nucléaire.

Il y a trois ans, le Haut-commissariat à la protection nationale a réagi à l’invasion russe de l’Ukraine. Il a élaboré une fiche pratique pour la constitution d’un « kit en situation d’urgence ». Pour survivre trois jours dans une cave, il faut : de l’eau potable, des raviolis en conserve, des bougies, de l’argent liquide, une radio portable, du savon, des cartes à jouer, des médicaments…

Le Haut-Commissariat n’a pas fait de publicité autour de ses recommandations. Les responsables politiques sont tiraillés. Ils ne veulent pas attiser la peur de la guerre, qui les submergerait rapidement. En même temps, ils doivent attiser cette peur Afin de justifier des dépenses militaires démesurées. Beaucoup hésitent encore. Ils tiennent des discours alambiqués sur la « crise », la « catastrophe », « l’environnement en mutation », le « contexte actuel ». Mais tous parlent de guerre. Elle se prépare pour 2030.

Il resterait encore cinq ans avant la « storskalakrig på det europæiske kontinent », c’est-à-dire la « guerre à grande échelle sur le continent européen ». C’est ce qu’a déclaré le service de renseignement militaire danois le 9 février dans un communiqué de presse. Une « nouvelle évaluation de la situation par le Service fédéral de renseignement (BND) et la Bundeswehr » estime que toutes les conditions d’une « guerre conventionnelle à grande échelle » seront réunies d’ici 2030 (Süddeutsche Zeitung, 27 mars 2025). Le qualificatif « conventionnelle » est censé avoir un effet rassurant.

La Commission européenne a publié le 19 mars un « Livre blanc conjoint sur la préparation de la défense européenne à l’horizon 2030 ». L’objectif est « de veiller à ce que l’Europe dispose d’une posture de défense européenne forte et suffisante d’ici 2030 au plus tard » (p. 2). « Réarmer l’Europe », a ordonné la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, le 4 mars. Elle a promis 800 milliards d’euros à l’industrie de l’armement. Le projet de paix qu’est l’Europe se transforme en un projet de guerre. Notamment pour soutenir l’économie. Pour souder une Union fragile. Pour soulager les États-Unis : « Le Congrès ordonne au Pentagone de mener une étude approfondie sur une guerre entre les États-Unis et la Chine vers 2030 » (Washington Times, 7 décembre 2023).

Ce raisonnement repose sur un axiome : après l’Ukraine, les Russes attaqueront l’OTAN en 2030. « Ils seront bientôt à notre frontière » (Yves Cruchten, LSAP, RTL, 15 mars 2025). Les axiomes ne nécessitent aucune preuve. Ils ne peuvent faire l’objet d’aucune discussion. Les moyens diplomatiques, les négociations et la conciliation des intérêts font défaut dans ce « kit de survie ».