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Institutions et démocratie 10 min de lecture

Vu Mierzeg

Dans l'Arlerland, le francique mosellan est en voie de disparition. Pendant ce temps, les Belges francophones rêvent de (ré)unification.

Article paru dans Édition janvier 2024
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Albert Conter, président d'Arlerland a Sprooch © Olivier Halmes

Sur le campus universitaire d’Arlon, un homme aux cheveux foncés et légèrement enrobé se présente : « J’ai 30 ans, je suis belge et luxembourgeois, je travaille au Luxembourg. Mon père parle le luxembourgeois, il est originaire de Messancy. » Albert Conter, animateur du cercle de discussion, l’interrompt : « De Miezeg ! ». Le jeune homme s’appelle Johan Pierret et est le seul participant présent en cette soirée de novembre ; d’habitude, deux ou trois personnes viennent au cours de langue. Pierret est archiviste au ministère de la Santé à Luxembourg-Ville et a déjà suivi plusieurs cours de luxembourgeois, notamment pendant ses études à l’université de Namur. Sa mère est une Belge francophone, ce qui explique qu’il n’ait guère eu accès à la langue luxembourgeoise durant son enfance, bien qu’il s’agisse de la langue maternelle de sa famille paternelle. « C’est une langue compliquée, elle est plus difficile à apprendre que l’allemand, car il y a beaucoup d’exceptions », estime-t-il. Ce cours de conversation est organisé par la Fondation Nothomb, dont l’objectif est de promouvoir le multilinguisme dans le sud de la Belgique.

Albert Conter a apporté plusieurs textes dans son dossier. Comme le poème « Eis Fuerwen », datant de 1907. Il a été écrit par Nikolaus Warker, professeur d’allemand né à Echternach et ayant vécu plus tard à Arlon. Ceux qui doivent apprendre ces vers risquent de transpirer un peu, car la prononciation et l’orthographe semblent anachroniques. Tout comme le contenu. Dans ce poème patriotique consacré à la Belgique, on peut lire : « Wuerun sech d’Leit gewinnen. Dat gëtt net méi vill geuecht. Hues du, mäint Kaund, schon emol un d’Fuerwe vum Land geduecht ! » À côté se trouve également le livre *170 Witzer op Lëtzebuergesch* de Jérôme Lulling. Le ton y est tranchant : on y lit « Nondikass », ainsi que « mault lo hei net domm ». Existe-t-il des mots typiques de la région d’Arlon ? Albert Conter répond par l’affirmative : « Nous disons “Äschterchen” pour désigner le grenier ». De plus, il existe des variantes que l’on préfère, comme « Huesen » au lieu de « Strëmp ». Ce sont des variantes qui sont également répandues dans le nord-ouest du Grand-Duché. Albert Conter est président de l’association « Arlerland a Sprooch ». « Depuis la pandémie de coronavirus, il ne se passe plus grand-chose. Nous sommes tous âgés. » L’association a été fondée en mars 1976 dans le but de raviver l’intérêt pour le luxembourgeois. « Nous voulions également être officiellement reconnus comme minorité linguistique. » Presque en vain.

En 2019, Alda Greoli, alors ministre de la Culture, s’est finalement rendue dans la commune d’Attert afin d’y reconnaître officiellement le luxembourgeois comme « langue endogène ». Si, dans l’après-guerre, le luxembourgeois, en tant que langue minoritaire, était considéré comme une menace pour la Wallonie, il est aujourd’hui célébré comme un élément du folklore et un signe de diversité. Une convention stipule désormais que « le droit d’utiliser une langue régionale ou minoritaire dans la vie privée et publique constitue un droit imprescriptible ». Et que les langues régionales « contribuent à la richesse du patrimoine culturel wallon ». L’objectif est de s’efforcer de promouvoir l’usage des langues régionales dans les différents domaines de la vie culturelle, économique et sociale. Ce projet risque toutefois d’échouer face à la réalité démolinguistique : il manque peut-être la masse critique nécessaire pour maintenir les langues régionales en vie. Le brabançon bruxellois et le francique carolingien sont cités comme d’autres langues minoritaires germaniques.

Aujourd’hui, l’intérêt politique pour les dialectes connaît un regain. Vers l’an 2000, alors que le Parlement wallon n’apportait guère de soutien politique à l’idée d’une Belgique du Sud bilingue ou trilingue, une opposition s’est formée autour du parti Rassemblement Luxembourgeois. Mais seule une minorité considérait cette question comme une priorité politique ; le parti n’a pas atteint les 5 % aux élections municipales. L’initiative a toutefois été soutenue par le diplomate Patrick Nothomb (1936-2020), père de l’écrivaine Amélie Nothomb. À l’époque, le président de l’ADR, Robert Mehlen, s’était empressé de venir en aide au parti et avait exhorté, dans une question parlementaire, la ministre de la Culture Erna Hennicot-Schoepges à soutenir le Rassemblement Luxembourgeois. Cela aurait pu mettre dans l’embarras la ministre de l’époque, qui collaborait étroitement avec le démocrate-chrétien belge Charles-Ferdinand Nothomb, l’oncle de Patrick Nothomb. Afin d’éviter toute complication diplomatique, elle n’a toutefois pas apporté son soutien au parti régional du pays voisin.

L’année 2008 a marqué un nouveau tournant. Une nouvelle loi sur la nationalité a été votée, permettant aux descendants de recouvrer la nationalité s’ils pouvaient prouver qu’un de leurs arrière-arrière-grands-parents ou arrière-grands-parents était luxembourgeois en 1900. La loi a été rédigée par Luc Frieden, alors ministre de la Justice. Il a déclaré au journal « Le Land » au printemps dernier qu’il se souvenait que le souhait « fir och erëm Lëtzebuerger ze ginn » (de redevenir luxembourgeois) remontait aux Belges originaires de la province de Luxembourg, dont les ancêtres étaient luxembourgeois. (Dans un article publié récemment, l’historien Denis Scuto estime que cette aspiration remonte également à des familles ayant émigré aux États-Unis). À l’instar d’Erna Hennicot-Schoepges, Luc Frieden entretient également des relations étroites avec le parti frère belge. En septembre, il a tenu une conférence de presse avec Maxime Prévot, président du parti Les Engagés (qui portait autrefois le « C » dans son nom), au cours de laquelle tous deux se sont prononcés en faveur d’une coopération solide au sein de la Grande Région. Cette intervention, peu avant les élections, s’adressait sans doute à la fois aux Belgo-Luxembourgeois, aux néo-Luxembourgeois et aux Luxembourgeois résidant en Belgique – c’est-à-dire à des électeurs potentiels.

En 2012, Patrick Nothomb, alors conseiller du gouverneur de la province belge, acquiert la nationalité luxembourgeoise et fonde, avec le linguiste Philippe Greisch, le notaire Henri Bosseler et le directeur de musée David Colling, l’association « Amicale des Néo-Luxembourgeois ». L’association compte actuellement 250 membres et a organisé un large éventail de conférences. Des exposés ont été présentés par Pierre Gramegna, en sa qualité de ministre des Finances, par l’historien Denis Scuto et par l’ambassadeur Thomas Antoine. En mars, une manifestation aura lieu en présence de la présidente de la Fédération cycliste, Camille Dahm. Des visites guidées du château de Colpach, de la Chambre et du Campus Belval ont également déjà été organisées.

Le fait que la région d’Arlon appartienne à la Belgique depuis 1839 constitue une curiosité géopolitique. En effet, les territoires auraient dû être répartis en fonction de leurs particularités linguistiques. Mais la France souhaitait que cette route stratégiquement située, qui relie Longwy à Liège et Bruxelles en passant par Arlon et Bastogne, se trouve sur le territoire belge afin de la préserver de l’influence allemande. Plus tard, cet axe est devenu la N4. Au départ, les habitants d’Attert, de Martelingen, de Diedenberg ou de Tintingen ne se souciaient guère de la politique linguistique officielle ; ils continuaient à parler le francique mosellan. Entre les deux guerres mondiales encore, 80 % des habitants de la région d’Arlon déclaraient parler l’allemand (c’est-à-dire le luxembourgeois) et seuls 20 % citaient le français comme langue maternelle. Après la Seconde Guerre mondiale, le rapport s’était exactement inversé. On voulait prendre ses distances par rapport aux langues germaniques, car c’était la langue de l’ennemi, et on souhaitait se positionner en tant que patriotes belges. Mais dans les écoles, la réalité était souvent tout autre. Josy Arens, le maire d’Attert, se souvient dans le Forum : « Lors de mon premier jour d’école à Attert, en 1958, je ne parlais pas encore un mot de français. Pour la plupart des enfants, la langue maternelle était le luxembourgeois. À l’époque, pour avoir une certaine considération sociale, il fallait abandonner le luxembourgeois et s’exprimer en français. » Grâce à des initiatives telles que les cours de langue proposés par la Fondation Nothomb, on souhaite tourner la page sur cette époque où les locuteurs du luxembourgeois étaient raillés à l’école. On entendait souvent : « Arrêtez de parler la langue des paysans ! »

Au XIXe siècle, l’État belge a commandé des statistiques précises sur la diversité linguistique, mais a cessé de mener des enquêtes sur le luxembourgeois après la Seconde Guerre mondiale afin de priver les tensions politiques d’un terreau nourri par des chiffres. Josy Arens estime, dans le Forum, qu’au cours des années 1960, environ 60 000 Belges parlaient le luxembourgeois, soit autant que ceux qui parlaient l’allemand (dans l’est de la Belgique, autour des villes de Malmedy et de Saint-Vith). Aujourd’hui, on avance le chiffre de 15 000 Belges luxembourgeoisophones. Ce chiffre n’est toutefois pas fiable. À cela s’ajoutent les Luxembourgeois vivant en Belgique – un peu plus de 25 000 selon le Statec – ainsi que les Belges vivant au Luxembourg : avec 19 414 ressortissants, ils constituent la quatrième plus grande communauté étrangère (après les Italiens, les Français et les Portugais). La plupart des Belges se sont installés le long de la frontière : à Ell, ils représentent 13 % de la population, et à Winsler, pas moins de 22 %.

Alors que l’association Néolux met l’accent sur les aspects politico-culturels, d’autres groupes prônent un rapprochement avec le Grand-Duché en invoquant principalement des arguments d’ordre économique. En 2008, une première pétition a circulé, plaidant en faveur du rattachement de la province belge du Luxembourg au Grand-Duché. Le sous-financement des infrastructures publiques était invoqué comme argument principal. L’entretien de la N4 était également réclamé, cette route politiquement sensible qui a contribué à tracer la frontière. L’État voisin étant sans cesse affaibli par des crises au sein de ses institutions fédérales, les pessimistes en matière de politique intérieure ne sont plus les seuls à envisager un effondrement de la Belgique. Le même scénario hante le groupe Facebook « Réunification du Luxembourg Belge au Grand-Duché de Luxembourg », fondé en 2021 au plus fort de la pandémie et qui compte désormais plus de 11 000 membres. Le groupe dépeint une Belgique politiquement à bout de souffle, tandis que la terre promise se trouverait de l’autre côté de la frontière : « Le Grand-Duché attire les talents. Il récompense l’initiative privée et couronne la réussite tout en disposant d’un système social qui évite la misère et les dérives. » Et d’ajouter : « Quiconque franchit la frontière et se promène en ville et à la campagne découvre un autre monde, caractérisé par des institutions solides et des personnes pragmatiques et constructives. » Il semble s’agir avant tout d’habitants de la partie francophone de la Belgique qui ont émigré vers le sud du pays. La croissance démographique dans l’Arlerland dépasse désormais 1 % par an. Les frontaliers belges sont pour la plupart hautement qualifiés et gagnent en moyenne 25 % de plus que les Français travaillant au Luxembourg, qui occupent plutôt des postes peu qualifiés dans le secteur des services. Fin 2023, les Belges représentaient 51 650 des 485 000 salariés que compte la région.

Au Grand-Duché, on entend peu parler des aspirations annexionnistes de cette province belge. Pour lutter contre ce désintérêt, le groupe Facebook « Réunification » énumère les atouts de la province : un territoire peu peuplé, comptant de nombreuses zones naturelles protégées, des forêts et des réserves d’eau souterraines. Le maire d’Arlon, Vincent Magnus, a déclaré au Quotidien que la demande du groupe lui semblait totalement irréaliste. Il a appelé les habitants de la province à commencer par approfondir leurs connaissances du luxembourgeois. Ce qui unit les Belges et les Luxembourgeois dépasse de toute façon la politique, selon M. Magnus. Il a rappelé « que Xavier Bettel est marié à une Arlonaise ».