Zénon Bernard Vêtu d’un t-shirt et d’un jean, Ali Ruckert est assis ce lundi matin dans le fauteuil de son bureau, au rez-de-chaussée d’un immeuble de trois étages situé au début de la rue d’Esch-sur-Alzette qui porte le nom de Zénon Bernard, cofondateur du KPL. Derrière lui se trouve un bambou ; sur le mur lambrissé est accroché un portrait de Karl Marx ; des journaux s’empilent sur les tables. Dans le coin du fond, Ruckert a une bonne vue d’ensemble, depuis son bureau, sur la petite rédaction du journal « vum Lëtzebuerger Vollek », fondé en 1946. À 68 ans, il est en réalité déjà à la retraite, mais il est toujours rédacteur en chef du journal du parti – depuis 1995. Et depuis 1999, il est président du Parti communiste, dont le siège se trouve à l’étage au-dessus des locaux de la rédaction du journal.
Avec l’effondrement du socialisme « réel », le KPL s’était progressivement divisé : entre ceux qui rompaient avec le centralisme démocratique et prenaient leurs distances avec le stalinisme pour fonder le parti de gauche « moderne » Nei Lénk, et ceux qui, comme Ali Ruckert, voulaient rester fidèles à la « tradition ». Il s’agissait également d’un conflit générationnel et culturel. En 1999, celui-ci put être temporairement réglé : la gauche moderne, les trotskistes et les communistes s’unirent au sein de Déi Lénk et se présentèrent sur des listes communes. En 2002, cependant, une nouvelle rupture s’est produite ; lors des élections législatives de 2004 et des élections municipales de 2005, Déi Lénk et le KPL se sont à nouveau présentés séparément.
Depuis lors, le KPL n’a plus réussi à entrer à la Chambre. Il a également essuyé un échec lors des élections communales de 2005, bien qu’il ait présenté des listes dans les trois plus grandes communes ainsi qu’à Sanem et à Rümelingen. En 2011, le nœud a fini par se défaire : à Esch-sur-Alzette, Differdange et Rümelingen, ses représentants ont fait leur entrée au conseil communal et, le mardi suivant les élections, le journal titrait : « Les communistes sont là ! ». Ils ont toutefois dû céder leur siège à Esch-sur-Alzette dès 2017 ; à Rümelingen, Edmond Peiffer a intégré le conseil des échevins, car le LSAP avait besoin d’une partenaire ; Ali Ruckert a quant à lui pu conserver son mandat de conseiller communal à Differdange.
Il y a trois semaines, le KPL a de nouveau touché le fond lors des élections communales. Ce n’est qu’à Rumelange qu’elle a réussi à conserver de justesse son mandat, mais elle n’est plus représentée au conseil communal, car le LSAP a retrouvé la majorité absolue et peut se passer des communistes. Dans son ancien fief d’Esch-sur-Alzette, elle n’obtient plus que 2 %. À Differdange également, où elle a perdu un pour cent et demi le 11 juin, elle n’est plus représentée au conseil communal. Pour Ali Ruckert, c’est un échec personnel : personne n’a autant marqué l’histoire récente du parti que lui. Alexandre Ruckert a grandi à Zolwer ; la famille de sa mère, Babette, était communiste avant même la Seconde Guerre mondiale, tandis que son père, Jos, issu d’une famille catholique, n’a adhéré au KPL qu’après son arrivée chez Arbed. Tous deux se sont présentés aux élections ; Babette Ruckert-Muller et la sœur d’Ali, Irène Bigler-Ruckert, ont été présidentes de l’Union des Femmes. Ali Ruckert s’est engagé politiquement pour la première fois lors des manifestations contre la guerre du Vietnam. Adolescent, il jouait du hautbois ; à 16 ans, il a adhéré au parti et, à 19 ans, il a suivi des cours de russe à Differdange. Après son baccalauréat, il a commencé à travailler comme journaliste au journal ; deux ans plus tard, il est parti à Moscou pour étudier la philosophie et l’économie à l’École internationale Lénine, tout en travaillant comme correspondant pour le journal. En 1980, il est revenu au Luxembourg fort d’une formation marxiste-léniniste. En 1984, il s’est présenté pour la première fois aux élections communales ; en 1987, il est devenu tête de liste à Differdange. Lorsque Emile Backes a succédé à Bruno Piazza au poste d’assesseur en 1990, Ali Ruckert a intégré pour la première fois le conseil communal, où il a siégé jusqu’à la défaite historique de 1993.
En conclusion, ce lundi, Ali Ruckert cherche à expliquer la défaite électorale du 11 juin. Il est bien sûr possible que la guerre en Ukraine ait joué un rôle ; dans l’opinion publique, l’impression qui s’est dégagée est que les communistes étaient les grands partisans de la Russie et de Poutine, ce à quoi les médias ont largement contribué. C’est pourquoi ils n’ont pas été invités aux tables rondes officielles à la radio et à la télévision et ont été boycottés par la presse. Or, le KPL a rejeté la guerre dès le début et plaidé en faveur de négociations de paix, mais cela n’a pas été compris. Une autre cause serait que de nombreux électeurs et électrices de gauche auraient opté pour le « vote utile » afin de renforcer le LSAP, car ils voulaient empêcher le CSV et le DP d’arriver au pouvoir.
Ali Ruckert ne voit toutefois pas le KPL uniquement dans le rôle de la victime. Sur le plan structurel, le parti serait pratiquement à bout de souffle, manquant à la fois de militants et de moyens financiers. La plupart de ses recettes proviennent de l’État, sous forme d’aide à la presse pour son journal. Elle a financé sa campagne électorale grâce aux cotisations de ses membres et aux indemnités perçues par Edmond Peiffer en tant qu’assesseur et par Ali Ruckert en tant que conseiller communal, ainsi qu’aux jetons de présence des membres qu’elle a délégués au sein des commissions communales. À l’avenir, ses recettes vont encore diminuer.
À Luxembourg-ville et à Sanem, le KPL n’a pas présenté de liste pour la première fois depuis 2005 ; à Esch-sur-Alzette, la section locale s’est pour ainsi dire dissoute après le décès de Gilbert Simonelli il y a trois ans. La veuve de Simonelli, Marceline Waringo, a eu beaucoup de mal à trouver des candidat·e·s. Dans toutes les communes, le KPL s’est présenté avec des listes ouvertes, comme en 2017. De 1992 à 2010, aucun nouveau membre n’a rejoint le parti et de nombreux membres âgés sont décédés, regrette M. Ruckert. Il ne révèle pas le nombre total de membres que compte aujourd’hui le parti. Selon les estimations, ils seraient entre 300 et 400, mais très peu d’entre eux sont actifs.
Depuis quelques années, le KPL enregistre à nouveau davantage d’adhésions, notamment de jeunes membres, et le nombre de sympathisants et sympathisantes augmente également ; ceux-ci participent certes à des groupes de travail, mais ne souhaitent pas (encore) se déclarer publiquement communistes, explique Ali Ruckert : « Après les élections législatives, notre priorité sera de continuer à développer le parti, d’attirer des jeunes, de les former, de leur transmettre le bagage marxiste afin qu’ils puissent faire les bonnes analyses, ici au Luxembourg et à l’échelle internationale. »
Le KPL annonce un renouveau depuis des années déjà. Le vice-président Alain Herman (42 ans) est considéré comme un espoir, mais il réside à Wiltz et est très éloigné de la « base » du sud. Christophe Bartz, 35 ans, membre de la direction syndicale de l’OGBL, est responsable de la propagande politique depuis deux ans, mais rares sont ceux qui le voient capable de prendre la tête du parti. Ali Ruckert indique certes que d’autres jeunes membres sont actifs au sein du Comité central élargi (CC), qui compte 30 membres, mais on ignore de qui il s’agit. La composition du CC est – comme tant d’autres choses au sein du KPL – secrète.
Un nouveau départ. En réalité, une nouvelle dynamique semble toutefois voir le jour à Esch ; certains parlent même d’un véritable élan d’optimisme. Ce sont principalement des jeunes, qui se sont détournés de Déi Lénk, déçus par certains dirigeants du parti qu’ils jugent trop avides de pouvoir ou qui ne les ont pas écoutés, qui s’efforcent aujourd’hui de redonner un nouveau souffle au KPL. Le seul à s’être ouvertement manifesté jusqu’à présent est Jan Guth, âgé de 30 ans, républicain convaincu, ancien hacker au Chaos Computer Club et aujourd’hui éducateur à la bibliothèque municipale d’Esch. En 2011, il s’est présenté aux élections à Esch pour les Verts, puis en 2017 pour La Gauche, dont il est toujours membre aujourd’hui. Après s’être « penché de manière approfondie sur Marx et Engels », il a adhéré cette année au KPL. Dans un entretien accordé au journal *Der Land*, il évoque un groupe de 25 à 30 personnes âgées de 25 à 40 ans, issues de milieux divers, qui souhaitent redynamiser le KPL. Certains sont déjà actifs au sein de réseaux républicains et marxistes internationaux, principalement sur Internet. Seule une poignée d’entre eux sont membres du parti ; certains ont encore des réticences. Guth a été inspiré par le succès du Parti communiste autrichien, qui occupe le poste de maire à Graz depuis novembre 2021, et par la victoire du Sinn Féin en mai lors des élections municipales en Irlande du Nord. C’est un travail de terrain de proximité mené depuis des années au niveau local qui aurait conduit à ces succès.
Jan Guth est bien décidé à assumer des responsabilités au sein du KPL, non seulement lors des élections, mais aussi à la direction du parti ; si le Comité central le soutient, il pourrait même envisager de devenir président du parti lors du congrès de l’année prochaine. Les idées ne lui manquent pas. Il souhaite ouvrir au public la maison située rue Zénon-Bernard, qui appartient au KPL, pour en faire un lieu d’accueil pour les citoyennes et citoyens. Il souhaite mettre davantage en avant des thèmes d’actualité tels que la protection du climat et de l’environnement, sans pour autant négliger la question sociale. Il souhaite communiquer les messages du KPL via les réseaux sociaux de manière simple, compréhensible et avec une présentation moderne, à l’instar des Pirates, qui ont remporté des victoires dans les communes où le KPL et Déi Lénk ont essuyé des défaites. Le journal pourrait (également) devenir un journal en ligne mettant en avant des thèmes locaux et nationaux. Enfin, le KPL doit gagner en transparence et en démocratie. En bref : Jan Guth et les autres veulent que le KPL devienne acceptable aux yeux de la société et « sexy » – un parti de gauche moderne à l’image de Déi Lénk.
Ils sont tout à fait conscients que pour cela, ils doivent rompre avec la tradition stalinienne dont le KPL reste encore imprégné. Pour lui, le marxisme est le fondement philosophique du communisme, explique Guth, et cela n’a rien à voir avec le socialisme réel, ni avec des « régimes malades » comme l’Union soviétique et la RDA. Ils sont également conscients que le KPL doit revoir ses positions sur la Russie et la Chine et les communiquer de manière plus nuancée et plus judicieuse. Et qu’un débat de fond au sein du Comité central s’impose avant même le prochain congrès.
ZK Mais cela pourrait s’avérer compliqué et laborieux. Le KPL a longtemps entretenu des relations étroites avec l’Union soviétique, la RDA et la République populaire de Chine. De nombreux responsables du parti qui étaient actifs à l’époque ne le sont plus aujourd’hui, mais la loyauté envers les grandes puissances persiste, du moins chez certains irréductibles, comme on peut le lire presque quotidiennement dans le journal. Depuis le début de la campagne électorale, Ali Ruckert rédige certes principalement des éditoriaux sur la politique nationale, mais le rédacteur en chef adjoint, Uli Brockmeyer, se montre d’autant plus virulent en tant qu’anti-américaniste et défenseur de Poutine. Brockmeyer, qui a grandi en RDA, était membre de la FDJ depuis 1964, puis son représentant au sein de la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique (WBDJ). Il y a 20 ans, il a commencé à écrire pour le « Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek » en tant que correspondant à Budapest, avant de devenir rédacteur. Depuis 2011, il se présente aux élections municipales d’Esch-sur-Alzette sous la bannière du KPL. Aujourd’hui encore, il chante les louanges de la RDA dans ses éditoriaux et autres articles. Dans un entretien accordé au Land, Ruckert s’obstine lui aussi à soutenir le discours selon lequel l’OTAN aurait provoqué la guerre en Ukraine et attribue à la dictature ultracapitaliste chinoise un « rôle anti-impérialiste important » dans la politique mondiale. Même Alain Herman ne peut expliquer, sans recourir à de prétendues grandes puissances « socialistes », comment un parti anti-impérialiste doit se positionner dans un monde capitaliste globalisé. Jan Guth, quant à lui, préconise d’accorder moins d’attention aux questions de politique internationale et de se concentrer davantage sur les problèmes quotidiens des gens.
Sur ce dernier point, Ali Ruckert semble tout à fait disposé à faire preuve d’ouverture. De jeunes sympathisants rapportent qu’il se montre plus ouvert lors d’entretiens privés que lors de ses interventions publiques à la radio, où, face à des questions critiques sur la guerre en Ukraine, il se met sur la défensive et s’enferme dans un discours national-communiste afin de légitimer, au niveau local, les positions géopolitiques du KPL. Son discours est peut-être plus social-révolutionnaire que celui de Déi Lénk lorsqu’il critique, face au pays, les syndicats qui ne s’opposeraient pas fondamentalement à l’exploitation de l’homme par l’homme et ne s’intéresseraient pas à une autre forme de société, mais qui s’arrangeraient avec le capital dans le cadre de partenariats sociaux. L’OGBL aurait certes appelé à la lutte des classes après la réunion tripartite de mars 2022, mais il aurait fait marche arrière six mois plus tard, simplement parce que le mécanisme d’indexation avait été rétabli. Cela serait négatif pour les salariés, mais aussi pour les syndicats eux-mêmes. Seule la moitié des délégués dans les entreprises s’engage syndicalement, et le taux de couverture des conventions collectives, à 50 %, est trop faible.
Unité. 16 % des habitants vivaient alors au seuil de la pauvreté, et un tiers des ménages avaient du mal à joindre les deux bouts : « Quand, ici à la campagne, 60 000 personnes touchent le salaire minimum et qu’il n’y a pourtant aucun mouvement pour changer quoi que ce soit à cette situation, on est en droit de se poser des questions », déclare Ruckert. Après 50 ans de partenariat social, les gens ne seraient plus capables d’agir dans leur propre intérêt. À cela s’ajoute le fait qu’ils seraient exposés à un « déluge de propagande », ce qui les amènerait à se désintéresser de la situation. Cela a pour conséquence qu’un certain nombre de personnes se contentent de solutions simplistes, telles que celles proposées par les Pirates ou l’ADR. Or, il n’existe pas de solutions simples à des problèmes complexes. C’est pourquoi M. Ruckert considère que l’autonomisation sera à l’avenir l’une des principales missions du KPL : Renforcer à nouveau la prise de conscience des gens, leur montrer qu’ils ne sont pas seuls, « qu’ils se rendent compte que lorsqu’ils sont nombreux, ils peuvent faire bouger les choses » ; même s’il est conscient que cela sera difficile dans un pays où les luttes sociales n’ont pas de tradition.
« Notre force a toujours été de mener, parallèlement à notre travail institutionnel, des actions extraparlementaires », explique Ruckert. Ces dernières années, cela n’a été le cas que de manière sporadique, par exemple lors de la fermeture d’agences de la Poste ou de la Spuerkeess. Jan Guth est lui aussi convaincu de la nécessité de renforcer le travail de base extraparlementaire. Déi Lénk réfléchit également à la manière de consolider ce volet, précise son co-porte-parole Gary Diderich. Jan Guth est pour l’instant encore membre des deux partis et souhaite une collaboration plus étroite. De jeunes syndicalistes tentent eux aussi de jouer un rôle de médiateurs entre Lénk et le KPL, afin que le mouvement situé à gauche du LSAP et des Verts puisse se réunifier, se renforcer et se montrer offensif, au lieu de s’apitoyer sur son sort après la défaite électorale et de rejeter la faute sur les médias ou les Pirates.
La question est toutefois de savoir si les deux parties sont déjà prêtes pour cela. En 2002, la collaboration avait surtout échoué en raison d’une méfiance réciproque. Le KPL soupçonnait Déi Lénk de vouloir exclure les communistes des instances décisionnelles et des listes électorales, tandis que la Gauche craignait une prise de pouvoir par le KPL. Bien que, parmi les membres des délégations de négociation de l’époque, seuls quelques-uns soient encore actifs politiquement, ce conflit continue d’avoir des répercussions jusqu’à aujourd’hui.