Lorsqu’elle est partie, il paraît que quelques larmes ont été versées au ministère de l’Environnement. Que ce soit parce que la démission de Carole Dieschbourg était si inattendue, ou à cause de sa manière de diriger le ministère. Peu après son entrée en fonction au sein du premier gouvernement DP-LSAP-Verts, elle a convoqué tour à tour toutes les fonctionnaires et tous les collaborateurs pour leur demander ce qui pouvait être amélioré dans leur travail quotidien. C’est un style de direction qu’elle avait acquis en tant que dirigeante de l’entreprise familiale d’Echternach.
C’est ainsi, dans un esprit de coopération, qu’elle imaginait également la vie politique. Sans manœuvres ni malice, mais en se concentrant sur des objectifs, de bons objectifs. Que pourrait être d’autre la protection de l’environnement ?
Avec le recul, on peut qualifier cette attitude non seulement de noble, mais aussi de naïve. Car le monde politique ne fonctionne pas ainsi, pas plus que celui des médias. Carole Dieschbourg a bien mené son premier mandat de ministre. Sous l’aile de son « mentor » Camille Gira (comme elle appelait elle-même le secrétaire d’État qui lui avait été attribué comme coach), cette nouvelle venue assidue, dotée d’un large horizon intellectuel, s’est peu à peu imposée comme une véritable femme politique. Après la mort inattendue de Gira, elle a prouvé qu’elle pouvait se débrouiller seule. Ou avec encore un peu de soutien. Lors de la pré-campagne électorale de 2018, c’est notamment elle qui a pris la tête de la lutte contre les projets industriels Fage et Knauf, mais François Bausch l’a aidée dans cette démarche. Après tout, il s’agissait de s’opposer aux projets d’Étienne Schneider, vice-Premier ministre et ministre de l’Économie du LSAP. Au-delà de cette grande manœuvre stratégique, qui devait permettre aux Verts de se positionner lors des élections en faveur d’une croissance « durable » et d’une industrie « durable », Dieschbourg avait déjà accompli un travail considérable dès 2018. Sous sa direction, des zones de protection de l’eau potable ont vu le jour au Luxembourg – au-delà de la seule et unique zone existant depuis 1961 autour du lac de barrage. Pour cela, ainsi que pour une grande réforme de la loi sur la protection de la nature, elle a su trouver un compromis avec le secteur agricole. Au cours de nombreuses négociations où l’on s’est réellement efforcé d’atteindre de « bons » objectifs. Lorsque le Luxembourg a assuré la présidence du Conseil de l’UE au second semestre 2015, Mme Dieschbourg a coordonné la position de négociation de l’UE lors du sommet de Paris sur le climat. Elle a été saluée à l’échelle internationale pour cela ; le correspondant du Spiegel a été impressionné par elle et l’a d’ailleurs écrit.
Au cours du deuxième mandat, le contexte politique a évolué. Le CSV, qui n’avait pas réussi à revenir au pouvoir, s’est notamment tourné vers la politique environnementale comme cible d’une action d’opposition censée servir les intérêts « du peuple ». Le gouvernement savait lui-même que les objectifs de lutte contre le changement climatique inscrits dans l’accord de coalition recelaient un potentiel de conflit, car ils allaient plus loin que ce que la répartition des charges au sein de l’UE attendait alors du Luxembourg ; ce qui constituait une concession politique du DP et du LSAP aux Verts, dont les gains électoraux avaient permis la poursuite de la coalition. Compte tenu du mouvement des Gilets jaunes, les Verts ont eux aussi commencé à souligner à quel point ils prenaient au sérieux la dimension sociale de la lutte contre le changement climatique. Le CSV s’est donné pour mission de prouver que tout cela n’était néanmoins que de l’idéologie verte. Au Parlement, ce n’était plus l’ancien militant de Méco et ex-ministre de l’Environnement Marco Schank qui s’exprimait sur les questions écologiques, mais Gilles Roth, expert financier pas du tout « vert », mais très éloquent et raffiné.
C’est dans ce contexte que s’est développée, à partir de l’été 2019, l’affaire Gaardenhaischen, dont Carole Dieschbourg n’a jamais pu se défaire, et qui a été suivie, début 2021, d’une autre affaire, celle de la Superdreckskëscht. Que l’on puisse ou non reprocher quelque chose à l’ancienne ministre dans le cadre des travaux de construction de Roberto Traversini dans la réserve naturelle de Prënzebierg, il s’est avéré qu’elle ne savait pas communiquer de manière stratégique. Qu’elle a laissé les événements se dérouler trop longtemps avant de se préparer à « dominer le récit », comme on dit dans le jargon des relations publiques. Mais il était alors toujours déjà trop tard. Et c’est ainsi que tout ce qui s’est ensuite produit était inévitable. Pour s’expliquer sur l’affaire Gaardenhaischen, la ministre a envoyé des fonctionnaires qui, bien sûr, ne pouvaient pas s’exprimer sur le plan politique. Lorsque, à la Chambre des députés, le groupe parlementaire du CSV a opposé à Carole Dieschbourg Michel Wolter, l’ancien ministre de l’Intérieur et l’un de ses politiciens les plus virulents, et qu’il s’est jeté sur elle comme un juge d’instruction, il est apparu clairement que ce genre de politiciens ne lui convenait absolument pas. Mais les interventions de Wolter en octobre 2019 ont démontré de manière impressionnante au CSV où et comment toucher Carole Dieschbourg. Dans la polémique autour de la « Superdreckskëscht », un peu plus d’un an plus tard, alors qu’il était question de soupçons de népotisme entre le directeur de l’entreprise de gestion des déchets et l’ancien directeur de l’administration de l’environnement, le CSV a également sorti le grand jeu contre la ministre. Comme, à peu près au même moment, un lobby économique commençait à s’insurger contre le paquet de réformes de Carole Dieschbourg en matière de déchets, celle-ci s’est retrouvée aux limites de ce qui était politiquement faisable.
C’en était fini de la ministre de l’Environnement, qui affectionnait les débats de fond censés aboutir tôt ou tard à un consensus. Elle se mit à donner des conférences de presse pour limiter les dégâts. Elle accordait de moins en moins d’interviews sur sa politique. En interne, au ministère, elle se plaignait du caractère superficiel et du goût du sensationnel de la presse. Le dernier coup politique que l’opposition – et pas seulement le CSV – lui a porté concernait le financement de la « Superdreckskëscht ». Il n’existe pas de loi spécifique à ce sujet, comme le prescrit probablement la Constitution, car la situation n’est pas si claire. Le ministre de l’Environnement du LSAP, Lucien Lux, et celui du CSV, Marco Schank, n’en avaient pas non plus fait adopter. Mais on en a tenu rigueur à Carole Dieschbourg, car cela pouvait donner l’impression qu’elle n’avait toujours pas mis de l’ordre autour de l’installation de traitement des déchets problématiques.
Il se peut qu’elle n’ait pas toujours été bien conseillée dans tout cela. Mais elle n’a jamais laissé personne critiquer ses fonctionnaires et ses collaboratrices. Quand il le fallait, elle se fiait davantage à leurs conseils qu’à ceux de François Bausch, même lorsque celui-ci l’avertissait d’un danger politique imminent. Et elle n’a pas poussé à la démission le directeur de l’administration de l’environnement, qui faisait l’objet de rumeurs en raison de l’affaire « Superdreckskëscht », mais a négocié avec lui une mise à la retraite légèrement anticipée. Selon elle, toute autre solution n’aurait pas rendu justice à un fonctionnaire qui s’était engagé en faveur de l’environnement pendant des décennies.
Au-delà des questions relatives à une éventuelle responsabilité dans l’affaire Gaardenhaischen, la fin de la carrière politique de Carole Dieschbourg est tragique. Au sein des Verts, nombreux sont ceux qui pensent qu’une fois l’affaire Gaardenhaischen réglée, elle pourrait faire carrière au sein d’une organisation internationale. Les débats y sont sans doute plus concrets et axés sur les objectifs.