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Institutions et démocratie 12 min de lecture

Un avant-poste prussien

Derrière les murs du château : la noblesse luxembourgeoise pendant l'occupation – Gustav von Puttkamer

Article paru dans Édition décembre 2021
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Dans la soirée du 9 mai 1940, un groupe composé du baron Gustav von Puttkamer, de son épouse Marie, de leur voisin le comte Alfred von Oberndorff et de la fille de ce dernier, Elisabeth, quitta Bettendorf et Moestroff respectivement pour se rendre à Grundhof, un domaine isolé situé près de la frontière allemande (canton d’Echternach). L’occasion était la célébration du 60e anniversaire du baron von Schorlemer. Parmi la vingtaine d’invités figuraient des membres de presque toutes les familles nobles résidant dans le Grand-Duché. Ils se connaissaient bien et étaient pour certains apparentés. L’ambiance festive des convives ne devait toutefois pas durer longtemps.

En effet, dans les premières heures du matin du 10 mai, d’autres « invités » s’étaient également mis en route dans les rues de Luxembourg. Alors qu’il rentrait déjà chez lui, Gustav se heurta, au volant de son véhicule, à des barrages routiers de la Wehrmacht. Lorsqu’il arriva enfin à son château de Bettendorf et qu’il s’était endormi, il fut réveillé « vers 4 ou 5 heures » par le bruit des avions allemands volant à basse altitude. Peu après, des troupes défilèrent dans la rue devant sa propriété sur 1.

Ces événements marquèrent le début d’une implication funeste qui, pour bon nombre d’invités à la fête d’anniversaire, allait se solder, après la libération, par des poursuites judiciaires et des accusations de collaboration. Pour Gustav von Puttkamer, cette période de sa vie devait se terminer par un départ peu glorieux du Luxembourg. Les jalons de cette débâcle avaient toutefois été posés bien avant sa naissance.

Un avant-poste prussien

Le grand-père de Gustav, l’officier prussien Alwin von Puttkamer (1811-1885), épousa en 1843 la noble luxembourgeoise et belge Julie d’Olimart (1818-1898), héritière du château de Bettendorf². C’est ainsi que l’une des familles les plus prestigieuses de la noblesse rurale de Poméranie s’est implantée dans le Grand-Duché. L’histoire de ce clan de junkers est étroitement liée à l’ascension de la grande puissance prussienne : l’épouse d’Otto von Bismarck était une Puttkamer de naissance. Jusqu’en 1880, plus de 250 membres de la famille servirent dans le corps des officiers ; plus de 15 d’entre eux accédèrent même au grade de général. Les Puttkamer occupèrent également de hautes fonctions au sein de l’administration civile³.

Contrairement à la confession protestante de leur père, les enfants de la branche luxembourgeoise furent certes baptisés catholiques, mais à bien des égards, les Puttkamer de cette région restèrent eux aussi fidèles à la couronne prussienne. En 1870 encore, Alwin, alors déjà général de division à la retraite, prit part à la guerre contre l’ennemi juré, la France. Son fils Adolf (1847-1925) ne semblait pas non plus éprouver beaucoup d’affinités pour le Luxembourg, sa patrie d’adoption. Il épousa en premières noces une Allemande, la comtesse Irène von Ingelheim (1856-1888), puis, en secondes noces, une Belge, la comtesse Eugénie de Borchgrave d’Altena (1861-1934). Conformément à la tradition familiale, Adolf servit lui aussi dans l’armée prussienne. Avant de prendre en charge la gestion du château de Bettendorf et de ses cent hectares de terres et de forêts, il était major et participa également à la guerre franco-allemande⁴.

« On ne va pas se laisser faire »

C’est en 1910 que l’on a vu pour la première fois que ce sentiment de loyauté diffus envers le pays d’accueil, le Luxembourg, allait poser problème. À la suite d’un débat sur les « écoles non confessionnelles », le baron von Puttkamer s’est plaint, dans une lettre publiée dans le Luxemburger Wort, de la « diffamation de la religion ». « Une école et un peuple sans religion » constituaient, selon lui, « le plus grand malheur pour tout État ».5 La presse socialiste réagit vivement à cette intervention : « D’ailleurs, si cela ne convient pas au Junker ici-bas, on ne lui a pas demandé son avis, qu’il retourne donc d’où il vient. »6

Deux ans plus tard, cette affaire relative à la loi sur l’enseignement s’est à nouveau envenimée⁷. Un trio composé du comte Berlaymont, du comte Villers et du baron Puttkamer s’est présenté lors d’une « assemblée cantonale catholique » à Clerf, où il s’est présenté comme le défenseur de l’ancien ordre : « La noblesse du Grand-Duché luttant côte à côte avec les paysans des Ardennes pour la foi menacée du peuple luxembourgeois. »8 Lors de cet événement, Pierre Prüm, entre autres, a appelé à lutter contre « l’anticléricalisme haineux et sectaire » qui, avec la loi laïque, visait à commettre un « attentat contre l’école chrétienne »9.

Une fois de plus, les « manières de grand seigneur » de Puttkamer se heurtèrent à une opposition. Le journal de centre-gauche *Die Neue Zeit* reprochait à Adolf, cet « étranger importun », de considérer les Luxembourgeois comme des « recrues » et leur pays comme « une cour de caserne » : « Nous ne nous laisserons pas faire ».10

Compte tenu de cette orientation politique, il n’est pas surprenant que certains indices laissent penser que Puttkamer cherchait à se rapprocher des milieux qui voyaient dans la grande-duchesse Marie-Adélaïde une source d’espoir et la gardienne de l’ordre établi. Ainsi, en avril 1914, Adolf von Puttkamer fut « invité à la table grand-ducale » en compagnie du comte Villers, que nous venons de mentionner, de l’évêque Koppes, de divers courtisans et de plusieurs officiers de Trèves.11 En décembre 1915, un « M. von Puttkamer en uniforme gris-field » aurait été aperçu lors d’un rassemblement en soutien à la jeune monarque12.

Salves d’honneur et chants de guerre

À l’instar de nombre de ses cousins dans leurs domaines situés à l’est de l’Elbe, Adolf croyait lui aussi, depuis son avant-poste prussien – le château de Bettendorf –, pouvoir ignorer les changements sociaux. Les clivages idéologiques étaient tellement figés que les critiques concernant son ingérence dans les événements locaux ne parvenaient plus à l’atteindre. La nouvelle génération des Puttkamer – les fils d’Adolf – ne semblait pas non plus se rendre compte que la guerre qui se profilait dès l’été 1914 allait ébranler les fondements de leur monde traditionnel – le trône et l’autel. Le fait que l’Empire allemand occupe le Luxembourg voisin ne semblait pas plus les troubler que la violation de la neutralité de la Belgique, patrie de leur mère. Leurs loyautés se situaient de toute façon au-delà de la Moselle. Fidèles à leur devoir, tous les quatre partirent faire la guerre pour l’empereur.

Maximilian-Joseph est tombé au combat dès décembre 1914 lors de la bataille de l’Yser (Flandre). Le journal *Ober-Moselzeitung* a rendu compte de ses funérailles à Bettendorf : « Devant la tombe ouverte, trois salves d’honneur ont été tirées et un chant de guerre a été entonné. »13 Gustav a effectué son service militaire de 1913 à 1919 en tant qu’officier de cavalerie et a été décoré, entre autres, de la Croix de fer de 1re classe pour son engagement. En septembre 1917, Karl, lieutenant d’un bataillon d’assaut, tomba au combat en Livonie. Après avoir obtenu son baccalauréat, le plus jeune des frères, Albert, s’engagea lui aussi comme volontaire au cours de la dernière année de la guerre14.

Lorsque les armes se turent enfin en 1918, l’ordre social auquel la famille Puttkamer était habituée était en pleine mutation. La fin de l’Empire et le traité de Versailles ont eu pour conséquence que les membres de la famille ne pouvaient plus, comme auparavant, prétendre naturellement à des carrières prestigieuses d’officiers et qu’ils durent désormais s’intégrer dans des professions bourgeoises. La crise d’État liée à la grande-duchesse Marie-Adelheid ainsi que le climat anti-prussien n’ont sans doute pas non plus contribué à améliorer la réputation des Puttkamer de la région. À cela s’ajoute une hémorragie financière : l’État belge confisque l’ensemble des biens belges de la mère, la comtesse de Borchgrave, car elle était devenue citoyenne allemande par son mariage. Les efforts visant à les récupérer par la voie judiciaire restent vains¹⁵.

« Drôle et charmant »

Devenu désormais le fils aîné, toute la responsabilité reposait désormais sur les épaules de Gustav. En 1919, en tant qu’héritier, il prit en charge la gestion du château de Bettendorf. Son mariage avec Marie Reverchon (1895-1977), fille d’une dynastie de banquiers de Trèves, redonna à la famille une certaine marge de manœuvre financière. En 1920, Gustav acquit même le château voisin de Moestroff lors d’une vente aux enchères¹⁶. Il s’y installa et y développa une nouvelle activité économique : une cave à vin mousseux. La revue *Der Querschnitt* décrivait alors l’entreprise en ces termes : « [Gustav] est enjoué et charmant, comme il sied à un producteur de champagne. L’étiquette de la marque maison arbore les armoiries des barons von Puttkam et l’image du vieux château de Möstroff. »¹⁷

Le succès initial de cette réorientation professionnelle ne dura toutefois pas longtemps. En 1929, en pleine crise économique mondiale, le château de Moestroff fut mis aux enchères¹⁸. En 1934, l’ancien diplomate, le comte Alfred von Oberndorff, qui résidait auparavant à Wallerfangen (Sarre), fit l’acquisition du domaine¹⁹.

Ce déclin économique (relatif), les crises de la République de Weimar ainsi que l’orientation réactionnaire largement répandue au sein de la noblesse ont sans doute contribué à ce que Gustav, comme tant de ses pairs, se radicalise politiquement dans les années 1930. Trente-huit membres de la famille Puttkamer adhèrent au NSDAP²⁰, et Gustav possédait lui aussi une carte de membre. Le châtelain de Bettendorf s’est en outre fait inscrire sur la « liste de la noblesse allemande de sang pur », une liste antisémite établie par la Deutsche Adelsgenossenschaft (DAG), et était membre de la Reichskriegerbund nazie. En 1934, il adhéra à la « Colonie allemande de Diekirch »21, infiltrée par les nazis. Son frère cadet Albert, qui avait encore exercé une activité dans le secteur bancaire jusqu’en 1929, avait la réputation de collaborer en réalité avec les services de renseignement allemands (Abwehr), sous le couvert d’un poste à la légation allemande à Luxembourg²². En partie par opportunisme, en partie par conviction, d’autres nobles d’origine allemande du Grand-Duché, comme par exemple le baron Franz von Hoiningen-Huene, se sont également rapprochés du régime nazi dans les années d’avant-guerre.

À l’affût

Après l’occupation du Luxembourg, Gustav von Puttkamer s’est délibérément impliqué dans la mise en place de l’administration allemande et s’est notamment fait nommer « conseiller de district du district de Diekirch » à titre honorifique. La solidarité ou le patriotisme envers le pays où sa famille résidait désormais depuis trois générations lui semblaient totalement étrangers, et il ne ressentait aucun attachement non plus pour la Belgique, le pays d’origine de sa mère. Finalement, il s’engagea également comme volontaire dans la Wehrmacht, où il servit avec le grade de capitaine de cavalerie de réserve. Lorsqu’il apprit, durant l’été 1941, que Hoiningen-Huene allait être muté, Gustav espéra pouvoir reprendre son poste au poste-frontière de Luxembourg. Mais au lieu de cela, après avoir suivi une formation à Berlin, il fut envoyé à Sofia en tant que « chef du poste-frontière ». Il travailla dans la capitale bulgare jusqu’en février 1943, puis occupa la même fonction à Vienne (jusqu’en juillet 1944) ; un simple rouage de l’appareil administratif du Troisième Reich. Lorsque les Alliés avancèrent et que la libération du Luxembourg approchait, Gustav s’enfuit avec son épouse le 1er septembre 1944 vers Bernkastel, avant de s’installer finalement à Wiesbaden23. (Son frère Albert, enrôlé dans la Wehrmacht, avait disparu sans laisser de traces en janvier 1945 lors des combats près de Crossen, sur l’Oder, et fut déclaré mort en 1952.²⁴)

Un épisode des années de guerre de Gustav est resté particulièrement gravé dans la mémoire des habitants de Bettendorf : le 10 mai 1941, lors d’une ronde matinale dans son territoire de chasse, Gustav tomba par hasard sur trois Français qui s’étaient évadés d’un camp de prisonniers de guerre. Il les a conduits sous la menace de son arme à feu jusqu’à son château, puis les a finalement remis à la police locale. Cet épisode lamentable a suscité « une grande indignation » parmi la population de Bettendorf et hante encore aujourd’hui les récits du village²⁵.

Artificiosa non durant

Alors que les domaines de ses cousins situés dans la zone soviétique étaient confisqués, Gustav s’enquit prudemment, en 1946, depuis son exil à Wiesbaden, auprès d’un notaire de sa « situation financière » au Luxembourg. La Sécurité d’État avait désormais également le châtelain dans son collimateur et ouvrit une première enquête. La distance que la famille Puttkamer entretenait avec la population locale se retourna contre elle. Ce mécontentement s’est déchaîné lors des interrogatoires de témoins : Gustav aurait été un « nazi de la tête aux pieds », et « fréquenter les gens du peuple était indigne de ce junker d’origine prussienne orientale ». Il aurait été « un vrai nazi » et ne se serait jamais donné la peine de parler le luxembourgeois²⁶. Cette colère a sans doute été alimentée par le fait que, pendant la bataille des Ardennes, Bettendorf avait été gravement touchée par les hostilités.

L’autorité de dénazification de la Hesse classe Gustav dans la catégorie des « suiveurs »27. Dans le Grand-Duché, la poursuite du collaborateur s’avère toutefois plus difficile. La justice s’est finalement contentée de saisir son château et a dès lors qualifié Gustav von Puttkamer d’« étranger indésirable ».

« Ce qui est artificiel ne dure pas » (Artificiosa non durant) : telle est la devise de cette famille noble, et cela vaut peut-être aussi pour l’expérience d’une enclave prussienne sur le territoire luxembourgeois : Adolf et son fils Gustav ont soit méconnu les évolutions sociales de leur époque, soit les ont perçues comme une menace. D’autres possibilités pour façonner l’avenir (par exemple, une participation constructive à la société locale ou une intégration dans celle-ci) se situaient en dehors du cadre de pensée dont ils avaient hérité, qui s’orientait principalement vers les milieux de la noblesse allemande et y restait ancré. Au cours des crises de l’entre-deux-guerres, Gustav trouva dans le nazisme naissant des points de convergence avec les éléments les plus destructeurs de l’univers idéologique de ses ancêtres prussiens : nationalisme, militarisme, esprit de soumission et repli sur soi. Cette erreur de jugement – la collaboration avec un régime criminel – a finalement conduit à ce qu’un siècle d’histoire familiale des Puttkamer dans le Grand-Duché de Luxembourg s’achève de manière honteuse et discrète.

1 ANLux AP 1897 Gustav von Puttkamer. Dans son article « Une réunion troublante » (Luxemburger Wort, 14 février 2019, p. 2-3), Albert Schaack souligne à juste titre que divers invités avaient peut-être été informés au préalable de l’invasion imminente du Luxembourg.

2 Ellinor von Puttkamer, Histoire de la famille von Puttkamer, Archives allemandes des familles, vol. 83–85 (Neustadt an der Aisch : Degener & Co, 1984) p. 647

3 Wolfgang Neugebauer, « Puttkamer, barons de » dans Neue Deutsche Biographie 21 (2003), p. 19-20

4 Ellinor von Puttkamer, p. 647-648

5 « Voix du public », Luxemburger Wort, 17 février 1910

6 P., « Die von der anderen Seite », Der arme Teufel : organe du Parti social-démocrate des travailleurs du Luxembourg, 27 février 1910

7 Une présentation exhaustive de ce fascinant « Kulturkampf à petite échelle » se trouve dans l’étude de Josiane Weber intitulée « La grande-duchesse Marie-Adélaïde de Luxembourg : Une biographie politique (1912-1919) (Luxembourg : Éditions Guy Binsfeld, 2019)
p. 110-144

8 « Le Luxembourg aux Luxembourgeois », L’Indépendance Luxembourgeoise, 30 octobre 1912.

9 « L’assemblée cantonale catholique de Clerf », Luxemburger Wort, 29 octobre 1912.

10 « Encore ces étrangers gênants »,
Die Neue Zeit, 30 octobre 1912.

11 « Nouvelles locales », Die Neue Zeit, 1er avril 1914.

12 « Le vieux hibou, le jaune Neidhardt »,
Luxemburger Wort, 28 décembre 1915.

13 Obermosel-Zeitung, 9 mars 1915.

14 Ellinor von Puttkamer, p. 648-649

15 Pasicrisie Belge – Recueil général de la jurisprudence des cours et tribunaux, 1re partie – Arrêts de la Cour de cassation, 1926
p. 66-67

16 « Nouvelles en quelques lignes », L’Indépendance Luxembourgeoise, 22 juillet 1920

17 P.H.N., « Die Puttkamers », Der Querschnitt, tome 7/2, 1927, p. 676

18 « Vente aux enchères du château de Moestroff », Luxemburger Wort, 12 octobre 1929

19 Oberndorff était un ami et voisin de Franz von Papen, dont l’épouse était apparentée à celle de Gustav par la dynastie de céramistes Boch. Voir également, à propos d’Oberndorff, Dirk Hecht, « Diplomatie, guerre et armistice : la vie du diplomate Alfred comte von Oberndorff », Annuaire de la Société Hambach 26 (2019), p. 190-191

20 Stephan Malinowski (traduit par Jon Andrews), *Nazis and Nobles: The History of a Misalliance* (Oxford : Oxford University Press, 2020), p. 314

21 ANLux CdZ-E-0159 Mission diplomatique allemande – Fiches militaires et biographies

22 ANLux AP 1897

23 ANLux AP 1897

24 Ellinor von Puttkamer, p. 649

25 ANLux AP 1897

26 ANLux AP 1897

27 HHStAW Fonds 520/38 n° 2157