Cet ouvrage reproduit, sur une cinquantaine de pages, les « Souvenirs de JF », des mémoires rédigés par Jean Fohrmann peu avant sa mort en 1973. Le grand manitou du parti y revient sur ses années de formation et ses combats passés. Ce document n’est pas inédit. En 2013, l’historien Henri Wehenkel en avait déjà fait le résumé et la critique dans le premier des cinq volumes de *Le Siècle du Tageblatt*. Il y présente Fohrmann comme un « praticien du quotidien » et un « homme politique ancré dans la réalité ». « Un soldat du parti exemplaire » qui aurait patiemment gravi les échelons de sa carrière : secrétaire syndical, gérant de coopérative, jeune député, notable local, directeur du Tageblatt, chef de groupe parlementaire. En 1994, Ben Fayot le présente comme « le représentant type de la nouvelle élite politique et syndicale issue du monde ouvrier après la Première Guerre mondiale ».
La force historique du LSAP a longtemps résidé dans son ancrage communal. En 2005, le parti détenait un tiers des mandats dans les assemblées élues au scrutin proportionnel. Lors des dernières élections, cette part n’était plus que d’un quart. Le CSV a remplacé le LSAP en tant que parti dominant. Lors des élections communales de juin, les socialistes ne présenteront que 39 listes, soit moins que le CSV (45) et le DP (47). Le LSAP n’a réussi à présenter de listes dans aucune des dix communes récemment passées au scrutin proportionnel. Le parti disparaît même des bulletins de vote à Junglinster et à Mersch, où il figurait encore en 2017.
Pour les socialistes, les mairies ont été un lieu d’acculturation politique. C’est là qu’ils se familiarisaient avec les aspects techniques du budget et de l’administration, très éloignés de tout idéalisme révolutionnaire. (L’ancien maire socialiste d’Esch, Hubert Clément, a ainsi publié en 1955 un Manuel du conseiller communal.) Le pouvoir communal permet également de tisser des réseaux clientélistes, d’accorder des faveurs et de nommer des fidèles à des postes clés. Alex Bodry se souvient, dans une interview accordée au Land, que la politique de recrutement à Dudelange se décidait encore jusque dans les années 1990 au sein de la « grande fraction » regroupant les conseillers communaux, les membres du comité de section et des commissions. Dans les fiefs rouges, de nouvelles dynasties politiques voient le jour. Le cas de Jean Fohrmann en est une illustration : sa fille, Marthe Bigelbach-Fohrmann, a été élue à la Chambre en 1974, son petit-fils, Alex Bodry, est devenu député en 1984. « C’est en grande partie à la grande popularité de Jängi Fohrmann qu’on le doit », écrit Bodry. Les épouses de deux anciens maires siègent aujourd’hui au conseil communal : Martine Bodry-Kohn et Josiane Di Bartolomeo-Ries. L’ancrage local est un facteur primordial. Il apparaît dès la deuxième phrase des mémoires de Jean Fohrmann : « La famille Fohrmann [devrait] être l’une des plus anciennes, voire la plus ancienne famille de Dudelange. »
Dudelange avait été la ville d’Émile Mayrisch, dont le paternalisme était plus ou moins autoritaire. Le lecteur d’aujourd’hui est frappé par les violences qui ont accompagné la prise de la mairie en 1928. La campagne électorale donne lieu à des « rixes violentes au cours desquelles il y eut des blessés dans les deux camps », la droite ayant envoyé des « bandes de casseurs » devant la Maison du peuple, écrit Fohrmann. En rentrant chez lui, le leader syndicaliste Nic Biever se fait même attaquer par quatre hommes armés de gourdins. Fohrmann s’est politisé au lendemain de la Grande Guerre, à une époque survoltée, « dévorant » les ouvrages de Karl Marx et Karl Kautsky comme s’il s’agissait de Karl May. La défaite cuisante de la grève de 1921 a été un véritable choc. Le mouvement ouvrier était techniquement KO, ses militants mis sur liste noire.
S’inspirant de la Belgique, le Parti ouvrier opère un repli stratégique. Il part à la conquête des conseils communaux, dans l’espoir de construire un contre-pouvoir local. Cette ambition s’inscrit jusque dans le tissu urbain. Ses traces sont encore visibles aujourd’hui : casinos syndicaux, jardins collectifs, mairies érigées à la gloire des héros du travail. Le pays comptait une soixantaine de coopératives d’achat dans les années 1920. C’est ainsi qu’est née une contre-culture face à la société bourgeoise. Bien qu’issu d’une famille qu’il décrit comme « streng katholisch, aber nicht bigott », Fohrmann refuse de se marier à l’église ou d’y faire baptiser ses filles jumelles. Il préfère organiser une grande cérémonie civile à la Maison du peuple pour accueillir les nouveau-nés au sein du Freidenkerbund.
En 1925, il est envoyé par son mentor Nic Biever à Uccle pour suivre des cours à l’École ouvrière supérieure belge : « Le programme était très varié et comprenait notamment des matières telles que l’économie, l’histoire, l’histoire du mouvement ouvrier, la littérature, le droit général et le droit social, ainsi que la psychologie ». À son retour, il ne retrouve plus de travail à l’Arbed et est embauché par le syndicat. « Ce qui n’était qu’une solution provisoire allait devenir définitif ». Il a tout juste 22 ans. Lorsqu’il entre à la Chambre, il en a trente.
Un siècle plus tard, la nouvelle génération du LSAP est davantage liée aux ministères socialistes qu’aux syndicats. L’ancien vice-Premier ministre socialiste Dan Kersch aura ainsi eu la prescience d’embaucher pas moins de trois futurs candidats à la présidence : ceux d’Esch (Steve Faltz) et de Differdange (Thierry Wagner) aux Sports, celui de Bettembourg (Marco Estanqueiro) au Travail. (Ce dernier a depuis rejoint l’Autorité de la Concurrence.) Le tête de liste à la Ville, Maxime Miltgen, vient d’intégrer le cabinet ministériel de Taina Bofferding à l’Intérieur ; son colistier Sascha Dahm est responsable de la communication au ministère de l’Égalité. Manuel Tonnar a été promu à la direction de Lux-Development par Franz Fayot. Il figure sur la liste des Stater Sozialisten, aux côtés de Luc Decker, nommé « chef de cabinet adjoint » du ministre de l’Économie. Quant à Laura Valli, « attachée personnelle » de la ministre de la Santé, elle se présente à Esch.
Les pages les plus passionnantes de *Lebenserinnerungen* sont sans doute celles consacrées aux années trente. Fohrmann y relate des exploits plus ou moins rocambolesques. En 1937, il est chargé de mener une campagne contre la « Maulkuerfgesetz » dans l’Ösling. L’accueil n’est pas toujours cordial : « Une fois, des hommes se sont jetés sur nous avec des chaises ; une autre fois, on a tenté de renverser notre voiture, sur le toit de laquelle étaient montés des haut-parleurs ». Ces années sont marquées par la lutte antifasciste. Avec ses camarades, il glisse ainsi des tracts antinazis dans des bouteilles, les ferme avec une capsule rouge, puis les jette par centaines dans la Moselle, dans l’espoir qu’elles soient repêchées de l’autre côté. Fohrmann raconte également comment les services français lui ont transmis des caisses d’explosifs, destinées à faire sauter les ponts et les nœuds de communication en cas d’invasion. (Caché à la hâte dans la cave de la Maison du peuple, ce stock sera découvert plus tard par la Gestapo.)
Malgré son exposition, Jean Fohrmann sera l’un des rares responsables syndicaux à avoir vécu l’Occupation au Luxembourg. Il reviendrait au pays pour sauver « nos coopératives et nos maisons syndicales », écrit-il à Antoine Krier avant de franchir la ligne de démarcation en juillet 1940. Bodry et Bigelbach estiment que ce retour à Dudelange serait avant tout motivé par des raisons familiales : «&À la demande de sa femme, qui avait dû laisser derrière elle son père gravement malade, il décida – malgré le risque d’être arrêté par les occupants – de rentrer chez lui ». Interrogés à plusieurs reprises par la Gestapo, Fohrmann et sa famille sont « umgesiedelt » en septembre 1942. En juillet 1944, le syndicaliste est interné dans le camp de concentration de Groß-Rosen. Lorsqu’il revient à Dudelange en mai 1945, il a perdu trente kilos. (Le livre reproduit des extraits d’un rapport factuel sur l’univers concentrationnaire que Fohrmann a rédigé la même année.)
En octobre 1945, les socialistes remportent la majorité absolue à Dudelange. Fohrmann, l’« ancien détenu des camps de concentration », arrive en tête et devient maire de sa ville natale. Il occupera ce poste pendant vingt ans, jusqu’en 1965. Ses deux petits-enfants se souviennent d’un « politicien jovial » que l’on pouvait croiser presque tous les jours dans les « Stammwiertschaften » et qui, plus jeune, écrivait et mettait en scène des pièces de théâtre. Dans les années 1950, Fohrmann cumule les fonctions de maire de Dudelange, de chef du groupe socialiste au Parlement et de directeur du Tageblatt, « une situation de stress permanent », estiment Bodry et Bigelbach. En 1965, Fohrmann est nommé à la CECA, « le point culminant de sa carrière ». Or, malgré ses « résultats exceptionnels » lors des scrutins d’après-guerre, Fohrmann n’entrera pas au gouvernement. C’est son « mentor », Nic Biever, qui devient ministre du Travail en 1951, « bien que Jängi Fohrmann ait obtenu plus de 29 000 voix en première élection dans le sud », notent ses deux petits-enfants, sans vraiment élucider les mécanismes de cette rivalité entre camarades. Les mémoires de Fohrmann ne fournissent finalement que peu d’informations sur les dissensions internes au sein du parti.
Pour avoir un aperçu désabusé de la vie politique au sein d’un bastion rouge, on peut lire *Steinberg – Erinnerungen* de Cornel Meder. Ce roman à clef, mi-satirique, mi-autobiographique, a été publié en 2018, quelques mois avant la mort de son auteur, qui avait été conseiller communal puis échevin socialiste à Differdange entre 1981 et 2002. À partir de la commune fictive « Mittelkorn », il retrace en quelques pages le déclin et la chute d’une « dominance communale », exercée « avec une évidence et une assurance stupéfiantes ». Les « pères de la commune » se seraient considérés comme de « véritables représentants des salariés, […] de solides réalistes ayant un ‘faible’ pour une popularité saine ». Sous la plume de Meder, on reconnaît aisément les traits de Nicolas Eickmann, maire de Differdange entre 1979 et 1993 : « Pour moi, sa stature, son parcours d’autodidacte, sa présence, sa sobriété, sa capacité à s’imposer… étaient de formidables atouts qui séduisaient et impressionnaient tant qu’il croyait lui-même en ses capacités ».
Les premières fissures dans l’hégémonie socialiste apparaissent à la suite de querelles internes. Elles sont le résultat de rancunes personnelles et de structures sclérosées. « L’échevin Filipetti » (c’est-à-dire Arthur Goffinet) obtient le meilleur score aux élections communales de 1987 et réclame le poste de maire, que le LSAP lui refuse. Frustré, il rejoint l’ADR, puis le CSV. Lors des élections municipales de 1993, il recueille à nouveau le plus grand nombre de voix personnelles. Le LSAP perd sa majorité absolue, mais parvient à se maintenir au pouvoir : « La troupe, qui avait remporté une victoire psychologique, [se livrait] en quelque sorte, à l’instar d’un chœur antique, à son propre aveuglement, c’est-à-dire qu’elle poursuivait son « règne » sans se rendre compte qu’elle était entrée dans son dernier mandat paisible ».
L’histoire est bien connue : l’horloger Marcel Meisch et son fils Claude ont réussi leur « putsch » libéral en 2001. Treize ans plus tard, le feuilleton entame une nouvelle saison. La dynastie Meisch est évincée par l’homo novus Roberto Traversini qui finira, lui, par trébucher sur ses affaires immobilières.
Les repères idéologiques ont disparu, les résultats électoraux font le yo-yo. Le score du DP de Claude Meisch explose à 42 % en 2005, les Verts de Roberto Traversini atteignent 36 % en 2017. Analyser ces résultats des élections municipales à travers le prisme de la politologie, c’est un peu comme essayer de clouer du pudding sur la mer. Le vote est largement déterminé par les adhésions changeantes à des figures « charismatiques », plutôt qu’à des partis politiques. En se dotant d’une base locale, les maires s’assurent une marge d’autonomie vis-à-vis de leur parti.
Face au Land, l’historien et ancien député socialiste Ben Fayot y voit une tendance de fond. Il s’étonne de la « naïveté » de la presse face à un système électoral qui affaiblirait fortement l’influence des partis politiques. Les partis seraient en réalité souvent « négligeables », « des façades » : « Plus on s’affiche comme partisan d’un parti, plus on obtient de voix ». Alex Bodry voit au contraire dans le panachage un gage de renouvellement. Le fait que le LSAP ait réussi à conserver sa majorité absolue à Dudelange serait dû à son « bon vivier de talents » : « Lorsque les électeurs en avaient assez de leur maire, ils trouvaient des alternatives sur la liste du LSAP ». (Lors des élections de 1981, le maire sortant Nicolas Birtz s’est ainsi fait éclipser par Louis Rech, qui a lui-même été évincé par Mars Di Bartolomeo en 1993.) Or, s’il était nommé au prochain gouvernement, le député-maire Dan Biancalana laissera un vide à Dudelange, où la question d’une éventuelle succession reste en suspens.
En 1994, Fernand Fehlen note que « la principale distinction se fait entre les communes « ouvrières » votant POSL et les 84 autres communes. » Un constat surprenant à première vue, car en décalage avec les mutations socio-économiques provoquées par la désindustrialisation. L’institut de statistiques rappelle que « le comportement d’aujourd’hui est davantage ‘déterminé’ par des situations d’hier que par celles d’aujourd’hui » : « D’autres électeurs, qui ne sont ni agriculteurs ni sidérurgistes, ont-ils voté comme eux parce que leur père était paysan ou ouvrier à l’Arbed, ou simplement parce que leur intégration dans un milieu social dominant les a influencés ? » Cette discordance des temps n’aura finalement que retardé l’érosion du socialisme municipal d’une décennie ou deux, sans toutefois l’arrêter. C’est au début du XXIe siècle que les bastions rouges ont été conquis par le CSV (avec l’aide des Verts). Une défaite qui avait également des causes internes. « Dans plusieurs villes, le LSAP semble tout simplement avoir oublié de faire monter une jeune garde », note le Land en 2011. En 2023, une reconquête par la nouvelle garde semble improbable. Le LSAP d’Esch ne cache pas qu’il acceptera une « grande coalition » avec le CSV, quitte à être relégué au rang de partenaire junior. À Bettembourg, la section socialiste a rebaptisé son traditionnel meeting préélectoral « Lëtzebuerger Owend ». Elle met en avant sa fibre nationaliste et propose la « traditionnelle Lëtzebuerger Kascht », sous forme de « Lëtzebuergesch Assiette » et de « Judd mat Gaardebounen a gebotschte Gromperen ».