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Institutions et démocratie 13 min de lecture

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Avec son émission politique « De Premier no bei dir », Xavier Bettel entend influencer la campagne électorale communale. Lors du coup d'envoi à Limpertsberg, il a laissé la scène à sa compagne, Corinne Cahen.

Article paru dans Édition mai 2023
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Limpertsberg Les nuages de pluie se sont dissipés, et le crépuscule qui s’installe peu à peu plonge le quartier bourgeois de Limpertsberg, dans la capitale, dans une lumière douce en ce début de soirée de vendredi. Alors que les magasins ferment, les gens profitent de leur fin de journée dans les bars à vin et les cafés. À Limpertsberg, le prix au mètre carré d’un appartement s’élève à 14 000 euros ; on y trouve principalement des personnes âgées et de jeunes familles avec enfants, et la proportion de Luxembourgeois et de non-Luxembourgeois inscrits sur les listes électorales y est relativement élevée. On ne voit pas d’employés de sociétés de sécurité privées ni d’intervenants de rue dans les rues ; la pauvreté, la criminalité et le sentiment d’insécurité ne sont que rarement d’actualité. Devant le centre culturel Tramsschapp, trois policiers discutent lorsqu’une limousine noire s’arrête. Le Premier ministre Xavier Bettel en descend, accompagné de son garde du corps. Il salue aimablement et monte rapidement les marches menant au centre culturel. « Comment ça va ? Tout va bien ? » Il serre des mains et embrasse une dame âgée. De nombreux hommes sont habillés exactement comme lui : une veste sombre, sous laquelle ils portent une chemise blanche ou bleu clair, dont le bouton du haut est défait. Certains varient l’uniforme du DP en y ajoutant une cravate ou un foulard, d’autres ont remplacé la chemise par un t-shirt ou la veste par un gilet ou un pull en laine. Xavier Bettel se sent à l’aise parmi les gens. « Le Premier ministre chez toi », tel est le nom de l’événement avec lequel il fait campagne avant les élections communales. Lundi soir, il était à Dudelange, avant de s’envoler mardi pour le sommet du Conseil de l’Europe à Reykjavik. La semaine prochaine, il se rendra à Grevenmacher et à Lipperscheid. Il n’est pas candidat aux élections communales, mais en tant que figure de proue du libéralisme, il souhaite influencer la campagne électorale communale, qui, en cette année électorale exceptionnelle, est plus que jamais éclipsée par les élections nationales d’octobre.

Xavier Bettel est très en avance. À son arrivée, la salle n’est même pas encore remplie à moitié. Peu à peu, les candidats et candidates qui souhaitent siéger au conseil communal de la ville de Luxembourg sous la bannière du DP commencent à arriver. Ensemble, ils posent aux côtés de leur Premier ministre et de la ministre des Finances, Yuriko Backes, pour des photos que le parti publiera le lendemain à des fins promotionnelles sur Facebook et Instagram. Une fois la séance photo terminée, la salle se remplit. Une centaine de personnes sont venues voir le Premier ce vendredi soir. La grande majorité d’entre elles sont des membres du DP. Après une brève introduction, le jeune animateur invite la figure locale Lydie Polfer à monter sur scène. « On est tellement contents de t’avoir parmi nous », déclare-t-elle en rendant hommage à son prédécesseur (et autrefois aussi son successeur indirect) à la mairie, saluant les mérites de Bettel pendant la pandémie de coronavirus et la crise énergétique : « Oui, tu peux être fier de toi, en tout cas, nous sommes très fiers de toi », déclare Polfer.

Bête politique Aucun parti ne se présente le 11 juin avec autant de listes que le DP. Cet engouement s’explique certainement par le fait que le parti est au gouvernement depuis dix ans et qu’il occupe le poste de Premier ministre. Le pouvoir attire ceux qui l’ambitionnent. Mais le DP doit surtout son succès à Xavier Bettel. Jamais auparavant il n’avait fourni le chef du gouvernement pendant deux législatures consécutives. Même après dix ans, Bettel affirme être « toujours aussi motivé et plein d’énergie ». Bettel est une bête politique qui n’a pas son pareil au Luxembourg. Il l’a encore prouvé vendredi soir au Tramsschapp.

Son intervention débute sous un tonnerre d’applaudissements. Son discours est le même depuis des mois : « Ça n’a pas été facile, mais je ne me plains pas. » Il vante les mérites et les libertés de l’Europe unie et évoque les crises multiples qu’il a dû résoudre : la crise de l’euro, la crise des réfugiés, le Brexit, la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine, la crise énergétique. Le Luxembourg s’en serait mieux sorti que d’autres pays européens : les mesures liées au coronavirus auraient été moins strictes, et le gouvernement aurait généreusement aidé les citoyens et les entreprises. Grâce au dialogue social et à trois accords tripartites, l’inflation serait aujourd’hui la plus faible de la zone euro.

Le Premier ministre rejette catégoriquement la réduction du temps de travail en avançant des arguments classiques du libéralisme économique. Travailler moins pour gagner plus, cela semble à première vue une bonne idée ; 99 % des gens le souhaiteraient, affirme Bettel. Mais s’il leur expliquait qu’une réduction de 10 % du temps de travail entraînerait une augmentation de 10 % des coûts de production et du trafic routier, qu’il faudrait construire 10 % de logements supplémentaires, que des entreprises devraient fermer pour des raisons de rentabilité et que des emplois seraient supprimés, ils changeraient d’avis. Plutôt qu’une réduction générale du temps de travail, le DP prône une flexibilisation qui doit être négociée au sein des entreprises.

Il défend les écoles publiques internationales mises en place par Claude Meisch, ministre de l’Éducation du DP, qui ont renforcé l’égalité des chances, et critique le tête de liste du CSV, Luc Frieden, qui souhaite baisser les impôts, subventionner massivement la construction de logements tout en maintenant la dette publique sous la barre des 30 % : « On ne peut pas dépenser un euro quatre fois. »

Bettel rejette la demande du LSAP, de l’OGBL et de la Gauche visant à augmenter l’imposition des revenus du capital afin, en contrepartie, d’alléger la charge fiscale des citoyens : Les entreprises ne s’installeraient pas au Luxembourg pour le climat, mais pour la stabilité et la sécurité, et bien sûr pour des raisons de rentabilité – c’est-à-dire en raison des avantages fiscaux.

Pour conclure, le Premier ministre nous livre une petite leçon d’histoire : le Luxembourg étant si pauvre au XIXe siècle, un tiers de la population aurait émigré vers l’Amérique. « La richesse n’est arrivée que lorsque nous nous sommes lancés. D’abord par-delà les vagues. RTL, les ondes. Puis aussi mam, mam, mam… Stol. Avec l’Arbed. » D’un ton saccadé, il poursuit : « Puis aussi avec les banques, avec les fonds, avec les petits fonds, avec les satellites. » Le secret de la réussite du Luxembourg aurait toujours consisté à avoir une longueur d’avance sur les autres.

Querelles politiques : tout cela n’a pas grand-chose à voir avec les élections municipales. Parmi les questions que le public est autorisé à poser, seule celle concernant la hausse de la criminalité dans la capitale relève en partie de la compétence de la politique municipale. Les autres portent sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, le plafonnement de l’indice, les conditions d’embauche des personnes en situation de handicap ainsi que la prise en charge publique des enfants et des personnes âgées. Elles semblent taillées sur mesure pour la ministre de la Famille, Corinne Cahen, qui arrive en retard en raison d’un autre rendez-vous et ne peut donc pas figurer sur la photo de groupe. Dans la deuxième partie de son émission, Xavier Bettel cède la scène à son amie d’enfance. Depuis qu’elle a annoncé, il y a un an, son intention de devenir maire de la ville de Luxembourg, Corinne Cahen doit faire face à Lydie Polfer et à ses partisans au sein du DP de la ville, qui entendent défendre leur territoire. En décembre, ils ont empêché Cahen de devenir tête de liste (d’Land, 16/12/2022). Tout comme Bettel, Cahen affiche un profil plus social et plus écologique que la « Iron Lydie », bien établie, qui mène une campagne électorale axée sur la loi et l’ordre en collaboration avec le CSV. Bettel lui-même ne s’est pas encore exprimé sur l’interdiction prévue de la mendicité, le recours à des sociétés de sécurité privées et les demandes de création d’une police communale. Interrogé vendredi sur la criminalité supposée élevée, il n’évoque comme seule mesure possible que la comparution immédiate. Il cède ensuite la parole à Patrick Goldschmidt, assesseur chargé de la circulation et colistier. Corinne Cahen répond à presque toutes les autres questions. Lydie Polfer, assise juste devant lui au premier rang, ne fait pas intervenir Bettel. « De Premier no bei dir » ressemble à un spectacle parfaitement mis en scène, qui permet à Xavier Bettel et Corinne Cahen de présenter le DP comme un parti « socio-libéral ». Dès le début de la manifestation, Bettel n’avait laissé planer aucun doute quant à l’orientation du DP : « On est très sociaux, c’est dans notre ADN. »

« J’entends de plus en plus souvent : “L’État, l’État, l’État, l’État doit…”. Non, je ne suis pas de ceux qui disent que l’État peut tout régler. L’État aide, l’État intervient, l’État encourage (…) mais l’État n’est pas une assurance tous risques », déclare le Premier ministre à propos de l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Il invite ensuite la « spécialiste » Corinne Cahen à monter sur scène, celle-ci feignant la surprise (« ce n’était pas prévu ») : « Il faut se tourner vers les entreprises », dit-elle, ajoutant que dans 99 % des entreprises, les salariés sont d’accord entre eux et s’efforcent de s’entraider. « Quand l’entreprise va bien, les gens vont bien, et inversement. »

Cahen conseille à un demandeur d’emploi à mobilité réduite, qui se sent exclu du marché du travail, d’informer ses employeurs potentiels, lors des entretiens d’embauche, que l’État « prend tout en charge pour l’adaptation du poste de travail » et que les emplois destinés aux personnes en situation de handicap sont subventionnés par l’État. De nombreuses entreprises l’ignorent.

Neel mat Käpp Un jeune expatrié s’est entretenu avec des sans-abri qui lui ont expliqué que, sans logement, ils ne trouvaient pas de travail, et que sans travail, ils ne trouvaient pas de logement. Cet homme souhaite savoir comment la DP peut leur offrir une issue à ce cercle vicieux. « Nous devons construire davantage, plus densément et surtout des logements plus petits », déclare Corinne Cahen. Elle donne des conseils pratiques aux sans-abri : ils devraient s’inscrire au service social afin d’obtenir une adresse de référence. Ils pourraient alors trouver du travail. Xavier Bettel propose de « construire de très nombreux appartements que nous louerions pendant dix ans à loyer subventionné à des jeunes âgés de 20 à 30 ans ». Mais pour construire à grande échelle, l’État doit soutenir les entreprises de construction et intervenir auprès des banques afin que des prêts immobiliers soient à nouveau accordés malgré des taux d’intérêt élevés : « Le DP tente de faire avancer le dossier du logement. »

Le témoignage d’une enseignante qui enseigne « depuis 30 ans » est particulièrement poignant. Elle évoque les enfants des maisons relais, « qui souffrent jour après jour » parce que leurs parents ne s’occupent pas d’eux, ainsi que les écoles qui pâtissent de l’organisation de la garde gratuite des enfants. Elle évoque également la souffrance des personnes vivant dans les maisons de retraite et les établissements médico-sociaux. « Il y en a qui laissent simplement les gens là-bas, comme dans un refuge pour animaux. » Elle-même s’inquiète non seulement pour sa propre mère, mais aussi pour d’autres personnes malades et fragiles de cette maison de retraite médicalisée. Les personnes qui s’occupent avec abnégation de leur famille devraient recevoir une médaille du mérite, exige cette femme. Le public est profondément ému par ce témoignage cathartique.

Xavier Bettel profite de l’occasion pour évoquer ses visites à sa propre mère à la maison de retraite. Il trouve normal de s’occuper de sa famille, et estime qu’il n’a pas besoin d’une médaille pour cela. « Il est important de préserver ces moments de solidarité, ces échanges entre les citoyens », estime le Premier ministre, qui en déduit une conception nationale de la solidarité : « L’égoïsme est une composante humaine naturelle », mais « quand il s’agit de s’entraider, les Luxembourgeois se serrent les coudes ». Corinne Cahen, quant à elle, fait la promotion de son projet de loi sur la réforme du secteur des soins, qui se heurte à l’opposition de la Copas, laquelle rejette les critères de qualité pour les établissements de soins. Dans le même temps, elle rappelle qu’il est encore plus triste que les personnes âgées
vivent seules chez elles et dépendent de services de soins. Dans les maisons de retraite, on peut au moins proposer aux personnes un projet de vie pour leurs dernières années. Pour remédier à la pénurie de personnel, il faudrait parler à nouveau de manière plus positive du métier d’aide-soignant(e) auprès des personnes âgées. Au lieu de se plaindre du travail posté et de nuit, le personnel devrait prendre conscience qu’il exerce « le plus beau métier qui soit », car « on peut aider les autres ». Pour conclure, « nous devons transmettre à nos enfants de nouvelles valeurs, dans une société qui devient de plus en plus diversifiée ».

Au final, Corinne Cahen a bien besoin du soutien de Xavier Bettel dans cette campagne électorale. En décidant de se présenter aux élections communales, elle a tout misé sur une seule carte sur le plan politique. Si elle ne parvient pas à entrer au collège des échevins, ce serait un camouflet pour elle. Si elle n’était même pas élue au conseil communal (ce qui est toutefois très improbable), sa carrière politique serait terminée. Dans tous les cas, le DP devra trouver une nouvelle ministre de la Famille au plus tard après les élections communales. Parmi les trois femmes du groupe parlementaire, seule Carole Hartmann entrerait en ligne de compte, mais elle se présente dans la circonscription Est, où le DP est traditionnellement fort, et elle joue un rôle important dans la politique locale d’Echternach. Le DP est en perte de vitesse dans la circonscription Sud depuis la démission de Pierre Gramegna. Gramegna a été remplacé par Yuriko Backes, qui se présente dans le centre ; il reste donc un mandat à pourvoir dans le sud. Max Hahn pourrait donc être un candidat au poste ministériel de Cahn, mais celui-ci souhaite redevenir assesseur à Dippach. En 2018, la femme suivante sur la liste du Sud était Barbara Agostino, qui a quitté la capitale il y a un an pour s’installer dans la commune de Petingen. Là-bas, l’épouse de la députée européenne verte Tilly Metz et ancienne gestionnaire de crèches est certes tête de liste aux élections municipales, mais elle nourrit également des ambitions politiques au niveau national (d’Land, 21 avril 2023). Si Hartmann ou Hahn devenaient ministres, Agostino pourrait les remplacer à la Chambre, à condition que Corinne Cahen se retire également du Parlement. Si les deux députés renonçaient à leur mandat, Agostino serait sans doute la candidate la plus en vue pour le poste de ministre de la Famille.