Dudelange est-elle donc une ville ou un village ? En effet, au cœur du village, on peut lire en grosses lettres « I am Duerf », ce qui semble vouloir suggérer une sorte de fusion entre un esprit cosmopolite et la mentalité villageoise. Pour Françoise Kemp, qui a grandi ici et y vit encore aujourd’hui, c’est une ville. Même si, précise-t-elle, dans les différents quartiers, on reste tout de même très attaché à la dénomination de chacun d’entre eux. Et à Butschebuerg, on parle encore vraiment avec ses voisins, là-bas, tout est encore un peu comme avant.
Au Mont Chalet, un établissement plutôt vide mais chaleureux en ce lundi pluvieux, elle est assise aux côtés de sa sœur cadette, Martine Kemp, qui a succédé la semaine dernière à Christophe Hansen au Parlement européen ; un mandat qui expire dans sept mois. En 2019, elle avait terminé deuxième, derrière Hansen, avec exactement neuf voix d’écart, devant Isabel Wiseler-Santos Lima. Les deux sœurs sont actives au sein du CSV depuis leur plus jeune âge ; leurs deux parents sont également engagés politiquement dans le même parti. Martine Kemp a été secrétaire à la communication au Parlement des jeunes en 2010, puis vice-présidente un an plus tard. Depuis 2021, cette ingénieure des transports de formation est vice-présidente du Comité national du CSJ.
Françoise Kemp a choisi la voie locale. Elle est présidente du CSJ du district sud et siège au conseil communal de Dudelange depuis qu’elle a pris la relève à l’été 2022 (en 2017, elle avait manqué de peu son entrée au conseil). Après un master en mathématiques, elle a mené des recherches sur la Covid-19 dans le cadre d’une thèse de doctorat en biomédecine (un projet sur le cancer du sein était initialement prévu avant le début de la pandémie). Au cours d’un post-doctorat, elle a utilisé l’intelligence artificielle pour faire progresser la classification des tumeurs cérébrales. Les systèmes et les données sont toujours au cœur de ses préoccupations – c’est donc la science des données qu’elle met désormais en œuvre au ministère de la Famille. Il y a de fortes chances qu’en tant que neuvième élue, juste derrière Nathalie Morgenthaler, elle intègre le Parlement après la formation du gouvernement. Elle souhaite davantage de décisions politiques « fondées sur les données », c’est-à-dire basées sur des résultats de recherche, plutôt que celles prises « au feeling ». (« Les cellules grises » seraient la principale ressource du pays, explique-t-elle.) Au Parlement, elle mettrait l’accent sur la numérisation et la politique de santé, notamment dans le dossier de la santé en ligne.
Les deux sœurs, âgées de 29 et 32 ans, s’entendent depuis toujours « super bien ». En grandissant, il est rapidement apparu qu’elles étaient plutôt attirées par les sciences et qu’elles ne deviendraient pas des écrivaines. Elles racontent que leurs parents leur faisaient souvent réciter leurs tables de multiplication dans la voiture. Leur père, Carlo Kemp, également ingénieur, a notamment travaillé chez Arbed, a été directeur de ProActif et est aujourd’hui fonctionnaire au ministère de l’Éducation, où il est responsable du secteur des écoles privées. Il est actif au sein du Lions Club. Leur mère, Annett Kemp-Klemann, travaille au sein de l’administration judiciaire du parquet ; elle a été présidente du Kiwanis Club et active chez les scouts. Martine et Françoise Kemp font elles aussi partie des scouts LGS depuis leur plus jeune âge. Les Kemp ont donc un réseau bien développé. (Selon leurs propres déclarations, ils n’ont aucun lien de parenté avec la députée du CSV Nancy Kemp-Arendt.)
Le CSV s’est imposé comme un choix naturel pour Françoise Kemp, car il repose sur les valeurs de « subsidiarité et d’altruisme ». Se qualifierait-elle de conservatrice ? Non, car elle évolue avec la société. Le mot « conservateur » est désormais associé à des hommes blancs d’un certain âge, à une politique d’il y a 30 ans. Elle se considère comme faisant partie de l’aile sociale du CSV ; l’environnement lui tient à cœur et, selon elle, les personnes les plus défavorisées de la société ont elles aussi besoin d’une chance. Elle aimerait bien devenir un jour maire de sa commune d’origine.
Martine Kemps se passionne pour les transports, en particulier la mobilité douce et le développement du rail. Elle affirme que nous sommes plus indulgents envers la voiture qu’envers le train. On supporte souvent mieux les embouteillages qu’un retard de dix minutes du train. Lors de son passage au Parlement des jeunes, elle a brièvement envisagé de rejoindre les Verts. Mais une discussion sur les chasseurs, qui avaient tous été mis dans le même panier comme des « ivrognes tirant depuis leur affût », l’a dissuadée. Lorsqu’il s’agit de l’un des thèmes centraux du Parti populaire, à savoir la politique familiale, le mot-clé « liberté de choix » revient rapidement chez les sœurs. « Je suis contente d’avoir un mari qui sait se servir d’un aspirateur », déclare Martine Kemp. Un changement de mentalité est en cours, et laisser aux familles la liberté de choisir si elles souhaitent confier leurs enfants à une structure d’accueil peut aussi signifier que le père reste davantage à la maison. Après tout, il devient désormais plus courant que les femmes occupent des postes à responsabilité. « C’est ainsi que le changement s’opère. » Elle s’emporte lorsqu’elle explique qu’il n’appartient pas à la société de lui dicter quand elle et son mari doivent avoir des enfants. Elle explique que chez elles, il était normal qu’une femme ne se mette pas dans une situation de dépendance financière vis-à-vis d’un homme. « Et que toutes les portes nous soient ouvertes », dit Françoise Kemp, « … si nous voulons les ouvrir », ajoute sa sœur.
Le fait que la position du porte-parole, c’est-à-dire la personne qui s’exprime au nom d’une cause, ait pris de plus en plus d’importance ces dernières années n’a pas échappé aux sœurs Kemp. Martine Kemp, en particulier, souligne à plusieurs reprises au cours de l’entretien qu’elle est une femme blanche et privilégiée, et qu’elle en est consciente. « Ce n’est pas authentique de ma part de parler du quotidien d’une infirmière. Quand un « Stack-Letzebuerger » dit qu’il faut davantage écouter les étrangers, je ne peux pas y croire d’emblée. Cela peut aussi n’être que des slogans creux. » Le manque de diversité en politique serait généralisé. Le fait qu’il y ait autant d’avocats au Parlement serait « extrêmement problématique ». Elle enchaîne ensuite naturellement sur une description du sexisme au quotidien. « Dans le hangar à avions, pendant un stage, quelqu’un m’a expliqué comment fonctionnait une turbine. Je le sais déjà. » Au sein du parti, cela avait été plus subtil : il s’agissait de regards qui suggéraient une réduction à ma condition de femme. Martine Kemp a pris cela comme une « incitation » à confronter ces messieurs à ce sujet lors d’une conversation : « Ce n’est que par la sensibilisation que les choses peuvent changer. »
Alors que Françoise Kemp se montre plus joviale, presque comme une fille d’à côté, et rit beaucoup, Martine Kemp semble plus calme, plus réfléchie – mais aussi plus conformiste et plus technocratique. Le chemin qu’elles ont choisi pour entrer en politique leur correspond bien. Lorsque Martine Kemp expose ses idées, sa sœur aînée abonde dans son sens : « Oui, je n’aurais pas pu mieux le formuler moi-même », ou « Je suis tout à fait d’accord ».
Les deux femmes maîtrisent les formules politiques qui signifient tout et rien à la fois et qui ne répondent pas aux questions. « Être à l’écoute de son temps et rester à la page », il faut « poser les jalons », « trouver des solutions » et « mener des débats ». Cette dernière formulation revient lorsqu’il est question du droit de vote des étrangers. Le référendum de l’époque avait été très émotionnel, le débat actuel ne doit pas renforcer davantage l’ADR. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? « Nous devons donner davantage de poids aux personnes qui paient des impôts ici », répond Martine Kemp. Les deux femmes refusent de prendre clairement position, mais on perçoit néanmoins une certaine ouverture à cet égard.
Les sœurs Kemp ne correspondent pas tout à fait à l’image d’un parti de vieux messieurs, qui mène actuellement des négociations de coalition avec le DP, au cours desquelles le site du Luxembourg et la croissance économique jouent un rôle majeur (et dans les groupes de travail desquels Martine Kemp est représentée). C’est en revanche lorsqu’il est question de construction de logements et de protection de la nature qu’elles se rapprochent davantage du CSV, tel que Luc Frieden l’a « renouvelé ». Les mots « équilibre » et « compromis » reviennent souvent. « Si l’éolienne a un impact sur le milan royal, je dirais qu’il faut quand même l’installer si l’emplacement convient. Il est difficile de trouver un compromis sur ces sujets », estime Martine Kemp. Au cours de l’interview, elle a carrément oublié son prochain rendez-vous. Elle prend congé de sa sœur, qu’elle appelle Fränzi, et se précipite dehors sous une pluie battante.