Crème de la Crème Le DP a invité l’Evergreen Melusina, le CSV et déi Gréng à la Brasserie Mansfeld, un lieu chargé d’histoire. Le LSAP avait choisi l’hôtel branché Mama Shelter (appartenant au groupe Accor) à Kirchberg. Celui-ci se vante d’être « comme l’amour dans les bras d’une mère » tout en vendant des sextoys à la réception. Les Pirates se sont réunis dans le prestigieux Hôtel Le Place d’Armes, tandis que déi Lénk ont accueilli leurs invités au Mouvement écologique, à l’Oekosoph, et ont été le seul parti à proposer, outre de la viande, un menu végétalien (chez les Verts, il n’y avait qu’un seul menu végétarien). L’ADR ne dressera son bilan parlementaire que ce vendredi, au Stuff de Brideler. Son propriétaire, Steve Pfeiffer, avait écrit début mai sur Facebook qu’il faudrait « bientôt plus de papiers pour entrer dans le café qu’un demandeur d’asile à son arrivée dans le pays ». Ce message avait déclenché une vague de critiques ; Steve Pfeiffer s’était alors excusé et avait expliqué dans un autre message que son message n’était pas raciste, mais satirique. La crème de la crème des populistes luxembourgeois lui avait apporté son soutien moral. Il leur est désormais redevable.
Les « déjeuners de presse » organisés à la fin d’une session parlementaire sont une tradition bien ancrée dans ce pays où tout est à taille humaine. Le déroulement est presque toujours le même. Après une brève conférence de presse, au cours de laquelle le travail parlementaire est présenté de manière chiffrée, place à l’apéritif. En règle générale, les députés (parfois même des ministres) prennent place à l’une des nombreuses tables et les journalistes peuvent choisir à quelle table ils souhaitent s’asseoir. Les échanges informels ont alors lieu au cours d’un repas composé de trois plats. Des formats similaires existent également dans d’autres pays. Le plus connu est sans doute le dîner des correspondants de la Maison Blanche à Washington, qui se tient depuis 1920 en présence du président américain. Il est toutefois organisé par les journalistes eux-mêmes, et non par les responsables politiques.
Les « robinets d’or » Au Luxembourg, la tradition des « Déjeuners de presse » a été instaurée en 1993 ou 1994 par Henri Grethen, alors président du groupe parlementaire du DP. Il souhaitait remercier les journalistes pour leur couverture parlementaire, explique-t-il au journal *Le Land*. Mis à l’honneur par les « Fësch » frits que les ministres d’État du CSV, Jacques Santer et Jean-Claude Juncker (qui, pour sa part, préférait la saucisse au poisson), offraient aux journalistes à l’occasion de l’Oktave à la Friture Henriette, à la Friture Armand ou au Grill-Palast, ces repas de presse n’avaient pas grand-chose en commun. Grethen invitait les rédacteurs en chef et les responsables des rubriques de politique intérieure dans son manoir de la place Winston Churchill, où ils étaient copieusement régalés et pouvaient constater de leurs propres yeux qu’il n’y avait pas, dans sa salle de bains, de baignoire espagnole antique avec des robinets dorés, comme l’avait supposé à l’époque le « Feierkrop ». Il avait lui-même payé le repas à l’époque, explique Grethen, les groupes parlementaires n’étant pas encore aussi riches à cette époque. Sous Jean-Paul Rippinger et Charles Goerens, la tradition s’est perpétuée, racontent des journalistes plus âgés, et les présidents de groupes parlementaires d’autres partis, tels que Lucien Weiler (CSV) ou Gast Gibéryen (ADR), se sont eux aussi essayés au rôle d’hôtes généreux. Mais ils n’auraient pas pu rivaliser avec Grethen, ce bourgeois et bon vivant.
À la fin des années 1990, les groupes parlementaires ont transféré leurs déjeuners de presse dans des restaurants traditionnels. Parmi les adresses prisées figuraient le Clairefontaine et le Bouquet Garni, l’Um Plateau (Altmunster) et l’Auberge de la Gaichel. Outre les présidents, d’autres députés y participaient désormais également. Peu à peu, les médias ont commencé à ne plus se contenter de rendre compte du bilan parlementaire, mais à s’intéresser aussi aux déjeuners de presse eux-mêmes. En juillet 2006, Pascal Steinwachs a raconté dans le Journal cette anecdote amusante : les Verts auraient en réalité voulu servir une cuisine japonaise dans un restaurant asiatique appelé Sapporo, mais celui-ci s’est avéré être, à la grande déception générale, le restaurant italien Sapori. En 2011, Joëlle Merges a rédigé dans *Le Wort* un article critique dans lequel elle analysait la fin de la session parlementaire sous l’angle culinaire. Il est révélateur que le CSV ait invité ses membres à l’Owstellgleis, à Hostert, deux ans avant le changement de gouvernement. Plus récemment, c’est Christoph Bumb qui, en 2020, a publié dans *Reporter* une « analyse gastronomico-politique » des « repas de groupe parlementaire ». Il a constaté que ces événements constituaient un exercice d’équilibre délicat pour les deux parties.
Les députés et les journalistes politiques entretiennent une relation quasi symbiotique. Ils se connaissent, ont besoin les uns des autres et traitent les mêmes sujets tout au long de l’année. Pour les jeunes journalistes, les déjeuners de presse constituent une bonne occasion de faire personnellement connaissance avec les députés. Les journalistes expérimentés parlent d’une « détente pour tout le monde », après avoir passé toute l’année ensemble et pouvoir enfin partir en vacances. Les conversations qui ont lieu pendant le repas sont « off the record » ; les jeunes journalistes, en particulier, viennent avec l’espoir d’obtenir, après deux verres de vin, des informations exclusives ou des aperçus qui leur seraient autrement refusés. Mais cette attente est rarement comblée ; après tout, il s’agit avant tout de trinquer dans une ambiance conviviale.
Concurrence : pendant longtemps, les responsables politiques dépendaient de la presse (amie) pour que leur travail soit tout simplement remarqué. Depuis que les séances parlementaires sont diffusées en direct sur Internet et que les responsables politiques peuvent se mettre en scène à leur guise sur les réseaux sociaux tels que Facebook, Twitter, Instagram, YouTube et TikTok, selon leur propre vision ou celle de leur parti, l’importance des journalistes et des médias traditionnels s’amenuise globalement. Dans leur quête de reconnaissance et d’audience, les journalistes politiques ont besoin d’informations confidentielles qui leur permettent de mener leurs enquêtes et de publier des articles exclusifs afin de se démarquer de leurs concurrents. Si les responsables politiques refusent de coopérer avec les journalistes, la situation peut devenir difficile pour eux. C’est pourquoi il est important pour les journalistes d’établir une relation de confiance avec les responsables politiques. En contrepartie, il est avantageux pour ces derniers de collaborer avec des journalistes dont ils savent qu’ils traitent les informations sensibles avec discrétion et confidentialité. Car c’est la seule façon pour eux de diffuser des informations non publiques ou discréditant leurs adversaires politiques sans que ceux-ci ne s’en aperçoivent. Le défi pour les journalistes consiste essentiellement à instaurer juste assez de confiance pour pouvoir conserver une distance critique et se prémunir contre toute influence politique et toute instrumentalisation.
Malgré cette réciprocité supposée, les journalistes et les responsables politiques se rencontrent rarement d’égal à égal. Leur statut social respectif est très différent, ce qui se mesure ne serait-ce qu’à l’aune de leurs revenus. Un député ou une députée ordinaire (sans double mandat) gagne environ quatre à cinq fois plus qu’un journaliste ou une journaliste ordinaire. Alors qu’il y a encore quelques années, les grands groupes de presse recevaient régulièrement des représentants du monde politique et économique lors d’événements informels de ce type, suivis d’un repas, ce système ne fonctionne plus aujourd’hui que dans un seul sens. Outre une nouvelle culture d’entreprise au sein des groupes de presse, la réduction des budgets de nombreux organes de presse depuis des années contribue également à ce que les invitations ne puissent plus être honorées.
Hiérarchie. On sait, au plus tard depuis Marcel Mauss et Maurice Godelier, que les dons établissent une double relation sociale entre le donateur et le bénéficiaire. D’une part, cela renforce leur relation réciproque ; d’autre part, le donateur démontre sa supériorité hiérarchique vis-à-vis du bénéficiaire et instaure un rapport de dépendance qui ne prendra fin que lorsque le bénéficiaire aura acquitté sa dette. Dans le contexte du déclin de la presse écrite et des vagues de licenciements qui ont récemment touché les groupes de presse luxembourgeois et continuent en partie de les affecter, ainsi que de la loi controversée sur la réforme des aides à la presse, avant l’adoption de laquelle l’Association des journalistes luxembourgeois (ALJP) a supplié en vain les groupes parlementaires majoritaires de l’entendre une nouvelle fois, le déséquilibre des pouvoirs et la dépendance apparaissent sous un jour encore différent. Dans ce contexte, les liens entre les médias et la politique apparaissent comme particulièrement cyniques. En effet, de plus en plus souvent, la dette devient si importante que les journalistes ne peuvent plus la rembourser et doivent littéralement se placer dans un lien de subordination vis-à-vis des responsables politiques, en acceptant un poste de porte-parole ou d’attachéau sein d’un parti, d’un groupe parlementaire, de l’administration de la Chambre, d’un ministère ou d’une commune. Les conditions de travail et les salaires y sont nettement meilleurs.
Aujourd’hui, outre les présidents de groupe et les députés, des députés européens, des assistants parlementaires et des chargés de communication participent également à ces déjeuners de presse. Les dix à quinze journalistes qui acceptent généralement l’invitation se retrouvent face à toute une armada de responsables politiques et de responsables de partis, auxquels ils doivent en partie rendre des comptes : les députés européens se plaignent que l’on ne parle pas assez d’eux au Luxembourg ; les attachés parlementaires reprochent aux journalistes de ne pas connaître les projets de loi ; les parlementaires critiquent le fait d’avoir été mal compris, mal cités et injustement critiqués dans les articles. En bref : la presse est de plus en plus perçue comme gênante, perturbatrice et superflue. Plusieurs députés ont avoué cette semaine qu’ils ne lisaient pratiquement plus les quotidiens et que ce type de couverture médiatique ne les intéressait plus. La situation est certes un peu différente pour les hebdomadaires ou les journaux en ligne, mais ils n’ont souvent pas le temps de les consulter non plus.