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Institutions et démocratie 11 min de lecture

Changement de carrière

Mandy Arendt est la première maire du pays à être membre du Parti pirate. Un portrait

Article paru dans Édition juillet 2023
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Mandy Arendt dans la salle communale de Colmar-Berg © Photo : Sven Becker

On ne peut pas qualifier de « parcours classique » l’entrée de Mandy Arendt en politique. Elle ne cherche d’ailleurs pas à le cacher. Fille d’une distributrice de journaux et d’un mécanicien, elle a grandi à Niederkorn, Tüntingen et Vianden. Dans sa famille, on accordait beaucoup d’importance à l’ordre et au fait de travailler dur. Lorsqu’elle a eu son premier enfant à l’âge de 15 ans – elle en a aujourd’hui deux, dont un de moins de deux ans –, c’est exactement ce qui a dû se passer. Elle a d’abord suivi une formation de coiffeuse (« un métier très dur ») avant d’entamer peu après des études de pédagogie sociale à Liège. Elle travaille actuellement à Ettelbruck auprès de réfugiés. Elle a toujours eu un don pour les relations humaines, confie-t-elle lors d’un entretien avec le journal « Der Land ».

Cette jeune femme de 27 ans, avec son sac à main Louis Vuitton et ses ballerines à bout pointu, n’est active en politique communale que depuis un peu plus d’un an et demi, mais elle est néanmoins rapidement devenue la première maire du Parti pirate. Lorsque des élections complémentaires ont dû être organisées en novembre 2021 dans la commune de Colmar-Berg, qui applique le système majoritaire, et que le député Marc Goergen a lancé un appel, elle s’est portée candidate et est devenue en un temps record la porte-parole des « Jopis » (Jonk Piraten). Aux côtés de Sven Clement, elle se présente en octobre comme tête de liste pour le district Centre aux élections à la Chambre.

Elle-même en est un bon exemple : être mère adolescente n’empêche pas forcément de « réussir sa vie ». La politique n’a jamais été un sujet abordé à la maison ; au contraire, il y régnait une grande méfiance, raconte-t-elle. « Cela m’a toujours beaucoup intéressée, et puis les choses se sont enchaînées comme ça. » Sur son profil Instagram, on ne trouve aucune prise de position politique avant sa nomination au conseil municipal, mais principalement des photos de vacances. Qu’est-ce qui l’a poussée à s’engager en politique ? Il y a environ deux ans, une liste contenant les prénoms complets des enfants et l’arrêt de bus où ils descendaient a été publiée par la commune. Cela l’a beaucoup dérangée : « Il était clair que les Pirates étaient le seul parti à accorder une telle priorité à la protection des données. »

Désenchantement : sur une jambe de Mandy Arendt se trouve « Hakuna », sur l’autre « Matata » – une référence au Roi Lion –, ce qui signifie « tout va bien ». D’autres tatouages, comme des roses et une femme aux seins généreux, ornent le haut du bras de Mandy Arendt. Ce dernier est censé « symboliser la féminité ». Elle se décrit comme quelqu’un de simple, car elle se contente de très peu. Elle donne un exemple : on lui a offert un beau stylo, mais elle peut tout aussi bien signer avec un stylo ordinaire. Elle apprécie ce qu’elle a déjà. Pendant son temps libre, elle passe du temps avec sa famille, son chien et ses deux chats, et aime boire un verre de rosé. Son exutoire, c’est « bavarder, bavarder, bavarder – et rire ». On peut décrire Mandy Arendt comme une sorte d’incarnation vivante du charme de la « classe ouvrière ». Elle a su saisir sa chance. Et à première vue, on ne peut pas vraiment lui trouver de défauts. Toujours aimable – lors de la conversation, elle souligne à quel point il est important pour elle d’adopter un ton respectueux –, chaleureuse, elle apporte à chaque question une réponse bienveillante dans laquelle chacun peut y voir ce qu’il veut. Elle se mêle aux jeunes et aux moins jeunes, écoute les petits problèmes et les maux des quelque 2 300 habitants. « Récemment, nous avons organisé un repas de Hamen ici, et les Bomis m’ont dit : “Vous avez bien fait ça, on compte sur vous !” »

Le fait que le parti manque de profondeur politique, voire de programme, et que l’arbitraire soit sa marque de fabrique, ne semble toutefois pas constituer un problème en soi ; au contraire, Mandy Arendt peut tout de même espérer de bonnes chances pour les élections à la Chambre, comme semblent le confirmer les succès remportés par les Pirates lors des élections municipales. Des sondages récents prévoient que les Pirates tripleront leur nombre de sièges à la Chambre. Ces maîtres de la démagogie, qui ont donné au populisme un tout nouveau visage sous les traits de la transparence et de la protection des données, et qui ont mené d’impressionnantes campagnes de recrutement ainsi qu’un travail d’image ciblé, sont bien accueillis. Ils trouvent un écho auprès des Luxembourgeois déçus, qui se disent « post-idéologiques », ainsi qu’auprès des électeurs et électrices contestataires non bourgeois, qui reprochent à juste titre aux partis établis de se ressembler de plus en plus. En 2011, Claude Gengler, ancien directeur du Quotidien et désormais conseiller politique du Parti pirate, écrivait dans ce journal : « Après tout, les partis pirates ne devraient pas dégénérer en réservoirs de partisans frustrés ou de dissidents d’autres partis. (…) Il ne faut pas exagérer artificiellement l’importance des Pirates ; mais les minimiser ne sert à rien non plus. Ils souhaitent être perçus comme de véritables partis et être élus. » Force est de constater : en tout état de cause, c’est devenu un refuge. De toute évidence, ni la direction du parti ni les électeurs et électrices ne semblent s’offusquer du fait que le discours d’investiture d’une nouvelle conseillère municipale pirate – Tammy Anna Broers à Esch – ne soit guère plus qu’une série de platitudes lues sur un téléphone portable : « Avant, les enfants pouvaient jouer dehors, maintenant ce n’est plus le cas. Nous avons besoin de plus de sécurité (…) et de quelque chose pour les mères qui élèvent leurs enfants. » Contrairement à Mandy Arendt, tout le monde ne semble pas bénéficier d’un encadrement suffisant.

Opportunisme. Marc Goergen qualifie son parti de « logiciel qui doit sans cesse se renouveler », car il n’existe que depuis peu. Cela semble positif, mais personne ne sait encore très exactement où situer ce parti. Une difficulté pour les camps établis lorsqu’il s’agit de capacité à trouver un consensus et à former une coalition. Selon Goergen, le succès de Mandy Arendt au niveau local ne tient pas nécessairement au fait qu’elle soit membre d’un parti, mais s’explique plutôt par son assiduité. Elle-même ne comprend pas le reproche d’arbitraire programmatique qui lui est adressé. « En prenant un peu de recul, on se rend compte que la politique est un vaste mélange d’idées, où les recoupements sont nombreux. » Si tout et son contraire peuvent être vrais, on peut, comme Pippi Langstrumpf en son temps, se façonner le monde à son image.

Au niveau européen, les Pirates se sont imposés au sein des parlements luxembourgeois, islandais et tchèque. Depuis décembre 2021, Ivan Bartoš et Jan Lipavský, tous deux membres du Parti pirate, occupent deux postes ministériels au sein du gouvernement tchèque – un événement historique pour un mouvement qui, jusqu’à présent, s’était globalement présenté à l’échelle européenne comme une opposition et une alternative au statu quo des partis traditionnels.

On remarque également chez ce parti, dans notre pays, une certaine fierté et une confiance en soi renforcée face aux bons résultats obtenus aux élections municipales. Dans la cour intérieure chic et recouverte de lierre du restaurant Plëss, les deux députés du Parti pirate, Sven Clement et Marc Goergen, ont dressé cette semaine le bilan de leur action parlementaire et se sont mis dans l’ambiance du mois d’octobre. En l’absence de Mandy Arendt, qui devait travailler – en tant que maire de Colmar-Berg, elle n’a droit qu’à 13 heures de congé politique. Autour d’un déjeuner végétarien, Sven Clement explique en quoi l’affaire Roy-Reding (voir page 7) pourrait profiter à son parti grâce aux sièges résiduels. La fragmentation du paysage politique et les petits partis jouent en faveur des Pirates.

Sur une affiche bleue dans un coin, on peut lire « Wi-Fi gratuit – parce que tout le monde a droit à l’accès à Internet ». À côté, Sven Clement énumère les scandales dont le gouvernement s’est rendu coupable : Gaardenhaischen, Superdreckskëscht, Science Center, Film Fund, E-Santé. Marc Goergen et lui se vantent de leur taux de présence élevé à l’Assemblée et du grand nombre de questions parlementaires qu’ils ont posées. Alors que des sondages récents prédisent un grand succès aux Pirates en octobre, on interroge désormais les deux hommes politiques sur les lignes rouges à respecter pour d’éventuelles coalitions. « Nous ne collaborerons pas avec l’ADR, déi Lénk, Mir d’Vollek ou Liberté Chérie », répond Clément. « Sur le plan des effectifs, nous serions tout à fait en mesure de gérer un doublement du nombre de mandats. »

Lorsqu’on interroge la candidate Mandy Arendt sur ses modèles politiques, elle cite la ministre de la Santé Paulette Lenert (LSAP). Elle trouve que cette gestionnaire hors pair de la pandémie est admirable. Sur le plan international, elle trouve Michelle Obama « géniale ». Elle incarne selon elle l’image que l’on se fait de la compagne d’un homme politique et a certainement influencé la politique de son mari, puisqu’elle a « toujours été à ses côtés ».

La liberté de choix en matière de politique familiale est donc le cheval de bataille que Mandy Arendt met en avant dans sa campagne électorale ; en quelque sorte l’équivalent de la protection des animaux défendue par Daniel Frères, de l’attention portée par Jean Heuschling aux parents isolés et de la participation citoyenne prônée par Tommy Klein. Elle se rend au Jif, ainsi qu’aux fêtes familiales organisées dans le parc de sa commune. Pour concilier vie familiale et vie professionnelle, il faut maîtriser la gestion du temps ; sa mère l’aide d’ailleurs beaucoup, dit-elle. Elle est convaincue qu’il est possible d’y parvenir même avec un mandat national. Le système politique doit être repensé si davantage de femmes s’engagent. Tout comme l’ADR et le CSV, les Pirates réclament une compensation financière pour les parents qui souhaitent s’occuper de leurs enfants à la maison, un « chèque-service versé en espèces ». Il s’agit d’avoir le choix, d’offrir aux gens ce dont ils ont besoin. « Il faudrait s’asseoir autour d’une table et se demander s’il est normal qu’une femme doive tout assumer seule. Mais en fin de compte, ce sont des décisions qui se prennent dans la sphère privée. La politique n’a pas à s’en mêler », explique-t-elle.

Avant Mandy Arendt, c’était Christian Miny, un jeune ingénieur forestier, qui était maire de Colmar-Berg ; avant lui, l’ancien député du LSAP Fernand Diederich avait été aux commandes pendant 18 ans. Que compte faire différemment la représentante du Parti pirate, qui est également la première femme à occuper ce poste, dans cette petite commune ? L’ouverture d’une crèche à Colmar-Berg lui tient particulièrement à cœur, afin que « les enfants puissent être pris en charge dans leur propre commune ». La nouvelle Maison Relais devrait ouvrir ses portes en septembre 2024 ; l’école est actuellement en cours de rénovation. Le mot à la mode suivant, la « numérisation », est évoqué. Après tout, il faut bien pouvoir s’acquitter de ses missions politiques même depuis la côte belge. Fernand Diederich lui reproche son manque d’expérience, affirmant qu’elle ne connaît absolument pas le « terrain ». Il se porte aussitôt candidat chez Fokus afin de faire obstacle à Arendt.

Une promenade dans le parc de Colmar-Berg permet de comprendre ce qui divise réellement les esprits dans les petites localités. Sur une butte, près d’un étang, se dresse une éolienne, une structure métallique de 8,5 mètres de haut qui produit de l’électricité à partir du vent. Elle ne tourne pas encore correctement. On a omis d’expliquer aux gens pourquoi il en est ainsi, raconte Mandy Arendt. L’opposition en tire alors parti. Le mot-clé suivant des Pirates ne tarde pas à surgir : la participation citoyenne. « On a un peu oublié ici de demander aux gens ce qu’ils veulent vraiment », dit-elle en souriant.