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Institutions et démocratie 12 min de lecture

Rendez-vous politique près de la piscine

Le 1er mai, les partis ont dû prendre position pour la première fois en cette année électorale décisive. Trois des quatre têtes de liste ont préféré le LCGB à l'OGBL. Il est peut-être encore trop tôt pour conclure, à partir de ce geste symbolique, qu'un glissement vers la droite aura lieu en octobre.

Article paru dans Édition mai 2023
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Rendez-vous politique près de la piscine
Francis Lomel, secrétaire général du LCGB, Patrick Dury, Georges Engel, Yuriko Backes © Olivier Halmes

Il y a 120 ans. Il y a 133 ans, la première manifestation à l’occasion de la Journée internationale des travailleurs a eu lieu à Luxembourg. Depuis 120 ans, la fête du 1er mai est célébrée sans interruption (à l’exception de la période de l’occupation allemande). Cette année est particulière, car des élections communales auront lieu en juin, des élections à la Chambre en octobre et des élections sociales au début de l’année prochaine. Les syndicats nationaux représentatifs, l’OGBL et le LCGB, sont également des acteurs politiques importants. Traditionnellement, ils sont proches des deux grands partis populaires, le LSAP et le CSV. L’année dernière, les relations entre les syndicats et leurs partis alliés avaient quelque peu souffert. Cela a ouvert de nouvelles opportunités.

Contrairement au LCGB (et à la CGFP, qui ne célèbre pas le 1er mai), l’OGBL n’avait pas signé l’accord tripartite en mars 2022 en raison du report de la tranche d’indexation de juillet 2022 à avril 2023 et s’était placé dans l’« opposition ». Il s’était détourné du LSAP et s’était allié à Déi Lénk. Le 1er mai, il a organisé une marche de protestation ; sa présidente, Nora Back, a dénoncé la « manipulation profonde de l’index », et presque tous les membres du gouvernement ont boudé le rassemblement – à l’exception du ministre socialiste du Travail, Georges Engel, qui s’est présenté accompagné d’une escorte de sécurité. Le LCGB, syndicat modéré, est devenu le syndicat préféré du gouvernement : le Premier ministre Xavier Bettel, membre du DP, un parti proche des employeurs, lui a rendu une visite surprise le 1er mai ; ses collègues de parti, la ministre des Finances Yuriko Backes et la ministre de la Famille Corinne Cahen, ont fait de même. Même la vice-Première ministre socialiste Paulette Lenert a préféré se rendre à la fête du LCGB dans sa commune de résidence, Remich, plutôt que de se rendre à celle de l’OGBL au Neimënster. Le parti d’opposition, le CSV, n’a pas particulièrement apprécié la visite de Xavier Bettel, qui a volé la vedette à son président, Claude Wiseler, et aux autres députés du CSV. Il semblait que les fronts politiques se soient déplacés.

Au plus tard après la dernière réunion tripartite de mars 2023, les relations entre l’OGBL et le LSAP se sont à nouveau normalisées en cette année électorale 2023. Cela est apparu clairement lundi. Beaucoup plus de socialistes que l’année précédente s’étaient rendus au Neimënster pour la Fête du Travail et des Cultures. Outre le ministre du Travail (sans garde du corps), le ministre des Affaires sociales Claude Haagen et même la vice-Première ministre et tête de liste désignée Paulette Lenert étaient également présents. Le 1er mai, le LSAP a publié sur YouTube une vidéo dans laquelle Georges Engel et la présidente de l’OGBL, Nora Back, discutent pendant 43 minutes des avantages d’une réduction du temps de travail. Quelques représentants des Verts étaient également présents, notamment le ministre de l’Énergie Claude Turmes, la présidente du groupe parlementaire Josée Lorsché, le candidat à la mairie de Stater François Benoy et le coprésident du parti Meris Sehovic. Le DP et le CSV n’étaient pas présents.

Il en allait autrement au LCGB, où tous les grands partis se disputaient les faveurs du président Patrick Dury. Et celles du tête de liste du CSV, Luc Frieden. Comme à l’accoutumée, les députés du CSV étaient majoritaires au LCGB, mais le DP avait également dépêché cette année à Remich son Premier ministre et tête de liste Xavier Bettel, les ministres Yuriko Backes, Corinne Cahen et Lex Delles, ainsi que plusieurs députés. Les membres verts du gouvernement François Bausch, Henri Kox, Claude Turmes et la tête de liste Sam Tanson étaient également présents. Ensemble, ils ont posé avec Patrick Dury pour une photo de groupe. La tête de liste socialiste Paulette Lenert et le ministre du Travail Georges Engel ne figurent pas sur la photo, mais ils étaient eux aussi présents au LCGB. Ce qui a surpris, c’est qu’autant de personnalités politiques de la capitale (pour la plupart peu connues pour leur sympathie envers les syndicats), telles que Lydie Polfer, Laurent Mosar, Serge Wilmes, Paul Galles et Elisabeth Margue, aient fait le long trajet jusqu’à la Moselle. Peut-être que l’affluence au LCGB s’explique simplement par le fait que la journée de dégustation des vins de la Moselle à Remerschen est un rendez-vous incontournable pour tous les candidats de renom, et que Remich n’est pas loin de là.

Isolé. Mais c’était avant tout pour des raisons politiques. Lundi, l’OGBL s’est une nouvelle fois vanté d’avoir permis, grâce à sa résistance, le rétablissement du mécanisme d’indexation en décembre. Ce discours s’inscrivait déjà dans la campagne de communication menée par le syndicat depuis février en vue des élections sociales. Voici comment cela se présente : en raison de son refus de signer l’accord tripartite, l’OGBL aurait été attaqué « de toutes parts » et présenté comme isolé. Mais « ceux qui étaient isolés, c’étaient ceux qui prétendaient être tous dans le même bateau et qui ont ensuite décidé, confortablement installés autour d’un bon repas et d’un verre, de manipuler l’index », a scandé sa présidente, Nora Back, dans son discours prononcé à l’occasion de la Fête du Travail. C’est de cette « période difficile » que l’OGBL est sorti renforcé après la dernière réunion tripartite.

Dans son discours prononcé sous le chapiteau « près de la piscine » (comme l’indiquait l’invitation) à Remich, le président du LCGB, Patrick Dury, n’a pas évoqué la réunion tripartite de mars 2022, mais uniquement les deux dernières. En septembre, le gouvernement et les partenaires sociaux se sont mis d’accord sur le plafonnement des prix de l’énergie ; en mars, ils l’ont prolongé et ont décidé d’une adaptation partielle du barème fiscal à l’inflation. C’est là le mérite du LCGB, a déclaré M. Dury.

Traditionnellement, le LCGB se situe idéologiquement bien moins à gauche que l’OGBL. Alors que la présidente de l’OGBL, Nora Back, a exprimé le 1er mai la solidarité de son syndicat avec l’Intersyndicale française dans la lutte contre la réforme des retraites de Macron et a mis en garde le patronat contre les attaques visant le système de retraite luxembourgeois, Patrick Dury a ignoré le combat social mené dans le pays voisin. Il s’en est plutôt pris au président russe Poutine, qui voudrait « infiltrer et détruire notre démocratie et notre société », et a fustigé la « Commission européenne néolibérale et bornée » Commission européenne d’Ursula von der Leyen, qui, contrairement à la Commission Juncker, ruinerait les emplois européens et remettrait en cause l’existence même des salariés. La déclaration de Dury selon laquelle « il est donc normal que, au sein de l’UE, aucun dirigeant européen doté des convictions sociales et européennes nécessaires ne soit nommé à des postes à responsabilité, mais plutôt des politiciens de second ou troisième rang » peut également être interprétée comme une pique à l’encontre du commissaire européen luxembourgeois et ancien ministre du Travail du LSAP, Nicolas Schmit.

Lean Management : Dury a critiqué la politique de santé de Paulette Lenert en utilisant des termes tels que « économie planifiée » et « idéologies socialistes » et, à l’instar de l’AMMD et du CSV, a plaidé en faveur d’« un fonctionnement davantage orienté vers le secteur privé, qui s’inspire du “lean management” ». Nora Back s’est en revanche prononcée en faveur d’un renforcement et d’un développement du « système de santé public, financé de manière solidaire ».

Des différences fondamentales entre les deux grands syndicats se manifestent également au niveau de leur orientation en matière de politique économique. Alors que l’OGBL reproche au patronat de de se livrer au « catastrophisme » et à l’alarmisme concernant l’évolution économique, et rappelle que le Luxembourg n’est pas en récession et que les suppressions d’emplois chez Dupont Teijin et Husky ont été décidées dans un souci de maximisation des profits, le LCGB se joint au chœur des pessimistes, met en garde contre la « tempête parfaite qui s’abat sur l’économie » et réclame une nouvelle politique économique « qui permette la création de nouveaux emplois au Luxembourg ». Le ministre de l’Économie du LSAP, Franz Fayot, n’a pas célébré le 1er mai avec un syndicat, mais a envoyé un message dans lequel il vante « le modèle social luxembourgeois ».

M. Dury a également formulé des critiques détaillées à l’égard de la politique de logement du ministre vert Henri Kox, estimant que ses projets de loi ne mettaient pas suffisamment l’accent sur les mesures nécessaires pour augmenter massivement l’offre de logements. En raison de la hausse des taux d’intérêt, il n’est pas exclu que de nombreux citoyens et entreprises soient contraints de vendre leurs biens : « Du coup, une fois de plus, les spéculateurs et les profiteurs s’enrichiraient énormément aux dépens de la misère des gens, pour une bouchée de pain », a déclaré le président du LCGB, avant d’en conclure « que si la politique voulait lutter contre la spéculation immobilière, nous avons aujourd’hui obtenu le contraire ». Nora Back a quant à elle déploré que « les gouvernements » aient échoué dans le domaine de la construction de logements, car ils n’ont pas réussi à créer des logements abordables, à freiner la hausse des loyers et à faire payer les spéculateurs.

Contrairement au LCGB, l’OGBL a réitéré sa revendication en faveur d’une politique fiscale équitable, « qui permette enfin une redistribution des richesses du haut vers le bas », et s’est prononcé sans ambiguïté en faveur d’une réduction légale du temps de travail. Ces deux thèmes avaient été inscrits à l’ordre du jour politique par le LSAP au cours des derniers mois. Sur les questions fiscales au moins, il avait reçu le soutien des Verts et, en partie, celui de Gilles Roth, coprésident du groupe parlementaire du CSV. Les deux présidents de syndicat n’ont abordé que brièvement les questions de la protection du climat et de la transition énergétique.

Alliance de droite. Au vu de tout cela, il est surprenant que ce soient justement la tête de liste et le vice-Premier ministre des Verts qui se soient rendus le 1er mai au LCGB en voiture et non à vélo à l’OGBL. François Bausch, qui est toujours membre de la fédération nationale, a justifié cette décision auprès du journal « Der Land » par des arguments peu convaincants : le LCGB l’aurait invité en premier (le secrétaire général du LCGB, Christophe Knebeler, a déclaré, interrogé à ce sujet, qu’aucun homme politique n’avait été invité) et il aurait pensé que l’OGBL n’organisait qu’une fête familiale sans discours politique. Il est bien plus probable que les Verts, sous la houlette de Sam Tanson, souhaitent se recentrer encore davantage vers la droite et signaler qu’ils sont prêts à former une coalition avec Luc Frieden et Xavier Bettel en octobre. En tout état de cause, pendant la campagne électorale, le DP et le CSV ont déjà trouvé des points d’accord sur les questions de santé, de sécurité et de politique fiscale. Peut-être aussi en matière de politique climatique. C’est leur rejet de la réduction générale du temps de travail souhaitée par le LSAP qui les a réunis. S’ils devaient avoir besoin d’un partenaire de coalition en octobre (ce qui serait le cas selon les derniers résultats des sondages), les Verts pourraient constituer une option, aux côtés des Pirates, qui sont sans couleur, sans odeur et sans saveur. Le LSAP et les Verts ne suffiront pas à eux seuls à former une majorité, pas plus qu’une coalition rouge-rouge-verte – sans compter que tant Tanson que Paulette Lenert ont déjà formellement exclu toute alliance avec la gauche, qui était largement représentée lundi à l’OGBL.

Même si la simple participation aux manifestations syndicales ne permet pas à elle seule de tirer des conclusions quant à d’éventuelles alliances, la Fête du Travail a mis en évidence le positionnement politique des différents partis et leurs priorités. Le LSAP et l’OGBL se sont à nouveau rapprochés pendant la campagne électorale et devraient se soutenir mutuellement au cours des prochains mois. Le LCGB compte désormais manifestement des sympathisants de haut rang non seulement au sein du CSV, mais aussi au sein du DP et, depuis peu, chez les Verts. Reste à voir si cet attachement est réellement réciproque. Mercredi, lors d’un Conseil syndical à Remich – en présence de François Bausch en tant qu’invité d’honneur –, le LCGB a donné le coup d’envoi de sa campagne pour les élections sociales. Les revendications publiées sur son site Internet, que Patrick Dury n’a que brièvement évoquées lundi dans son discours, sont plus concrètes et, en partie, plus « radicales » que les déclarations contenues dans la partie politique de son allocution. Le DP et le « nouveau » CSV, avec leur tête de liste proche du monde bancaire et économique, ne se feront sans doute guère les champions de la participation générale des salariés aux bénéfices des entreprises, le maintien des contrats à durée indéterminée comme contrats de référence, la redistribution des gains de productivité par la réduction du temps de travail et de nouvelles conventions collectives dans le commerce de détail et le secteur de la logistique. Ils ne mèneront pas non plus une politique visant à « rapprocher davantage les résidents et les frontaliers ici, dans le pays », et ne devraient guère s’intéresser à l’extension du droit de vote à tous les habitants et habitantes du Luxembourg. Et ils ne s’engageront certainement pas en faveur d’une redistribution équitable de la richesse économique, du renforcement des instruments de garantie de l’emploi et d’une meilleure protection contre les licenciements. Le LCGB s’en moque sans doute. Après tout, c’est aussi la campagne électorale pour lui. Et là, il n’a pas à se mesurer au DP, au CSV, au LSAP ou aux Verts, mais surtout à l’OGBL. Celui-ci est, malgré ou justement en raison de son orientation de gauche, de loin le syndicat le plus puissant, tant dans les entreprises qu’au sein de la Chambre des salariés.